Conservation, restaurations et ostensions du Suaire de Turin

Le Suaire de Turin étant l'« artefact le plus étudié de l'histoire[1] » et un objet de grande piété populaire, sa conservation, ses restaurations et ses ostensions sont un enjeu primordial aussi bien pour l'Église catholique (son jaunissement progressif dû à l'oxydation du tissu entraîne une réduction de la visibilité de l'image) que pour les sindonologues (ses altérations et contaminations sont fréquemment incriminées lors des débats sur l'authenticité de ce tissu). Au cours des derniers siècles, le linceul, entre deux ostensions, est conservé plié sur lui-même dans un coffret-reliquaire fabriqué au XVIe siècle, puis enroulé sur un cylindre de bois, ce qui n'a pu empêcher les dégradations et les tensions sur le tissu[2]. Il est conservé aujourd'hui dans la chapelle de Guarini de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin où il repose dans une châsse étanche à l'abri de l'air et de la lumière, en verre blindé et feuilleté, censé le préserver du point de vue chimique et biologique.

Un chrétien devant la chapelle de Guarini ().

Ostensions

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Négatif de Secondo Pia qui relance la dévotion pour la Sainte Face.

Le suaire apparaît en Champagne vers à Lirey, où il fait l'objet d'expositions privées et ostensions publiques qui deviennent de plus en plus fréquentes, voire annuelles lors des dimanches de Pâques à partir de . Conservé alors dans la collégiale Notre-Dame de Saint-Hippolyte, il est exposé en un point de la berge du Doubs appelé encore aujourd'hui le Pré du Seigneur[3]. Après , le linceul est souvent déplacé, à Verceil, Turin, Ivrée, Suse, Chambéry, Avigliano, Rivoli et Pignerol. Sa dévotion devient publique et officielle lorsque le pape Jules II institue en un office et une fête du Saint-Suaire déclaré « unique linceul dans lequel Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même fut envoyé au tombeau », le Saint-Suaire gagnant une réputation internationale face aux nombreux linceuls qui revendiquent à cette époque être le vrai linceul de Jésus[4]. Devenu la propriété de la Maison de Savoie, il est conservé depuis dans la cathédrale de Turin où il fait alors l'objet d'ostensions quasi annuelles pour devenir plus exceptionnelles à partir du XVIIe siècle : exposé en public seize fois au cours de ce siècle (généralement pour célébrer un mariage royal, la venue du pape ou pour sa valeur propitiatoire contre les épidémies), neuf fois au XVIIIe siècle (le siècle des Lumières voyant un déclin du culte des reliques), cinq fois au XIXe siècle[5]. Le linceul connaît alors un certain désintérêt même au niveau local, jusqu'à l'ostension du au à l'occasion du cinquantenaire de la constitution italienne, qui voit Secondo Pia, photographe officiel de l'Exposition d'Art sacré à Turin, obtenir l'autorisation de prendre des clichés de l'icône. Sa photographie réussie le précise des détails invisibles à l'œil nu sur la relique, inaugurant une ère d'étude scientifique qui continue toujours (notamment pour déterminer son origine ou son authenticité) et relançant l'intérêt populaire pour le suaire[6] qui répond à une logique de recharge sacrale[7].

Ostensions au XXe siècle

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  • au  : à l'occasion du mariage de l'héritier du trône, Humbert, prince de Piemont avec la princesse Marie-José de Belgique. Le Saint-Suaire est photographié pour la deuxième fois par Giuseppe Enrie, après les clichés de Secondo Pia en .
  • au  : demandée par le pape Pie XI à l'occasion du dix-neuvième centenaire de la résurrection de Jésus.
  •  : à l'occasion du centenaire de la naissance de Thérèse de Lisieux, selon la volonté de Paul VI, première ostension télévisée en direct dans le Salon des Suisses du Palazzo Reale.
  • au  : à l'occasion du quatrième centenaire du transfert du Suaire de Chambéry à Turin.
  • au  : pour célébrer le centenaire de la première photographie du Saint-Suaire par Secondo Pia.
  • au  : ostension à l'occasion du Jubilé de l'an 2000 organisé pour célébrer le deux millième anniversaire de la naissance de Jésus.

Ostensions au XXIe siècle

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Copie du Saint-Suaire donnée à la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem en 2002 par l'Archidiocèse de Turin.
  • au  : alors que la prochaine ostension publique n'est pas prévue avant l'année sainte de 2025, cette exposition est avancée pour donner l'occasion aux pèlerins de voir les résultats de la restauration controversée du linceul en 2002. À cette occasion, la ville de Turin reçoit 2 113 128 visiteurs[8], en majorité des Italiens, mais aussi 15 % d'étrangers, souvent des Français ainsi que 15 000 Polonais et 3 000 Russes[9]. Le pape Benoît XVI a évoqué une occasion propice pour contempler ce mystérieux visage, qui parle silencieusement au cœur des hommes, en les invitant à y reconnaître le visage de Dieu[10].
  •  : deuxième ostension télévisée en direct à l'occasion de l'« Année de la Foi » promulguée pour le cinquantième anniversaire de l'ouverture du concile Vatican II et du quarantième anniversaire de la première ostension télévisée. Au cours de la cérémonie présidée par l'archevêque Cesare Nosiglia, le pape François donne un vidéo-message dans lequel il invite à vénérer cette « icône d'un homme flagellé, crucifié »[11].
  • au  : à l'occasion du bi-centenaire de la naissance de Don Bosco, l'ostension débute pendant les fêtes pascales et dure jusqu'au , fête de Jean le Baptiste, patron de Turin. À cette occasion, la ville attend près d'un million de visiteurs qui peuvent voir le linge maintenu derrière une vitrine climatisée et blindée[12]. Au nombre des pèlerins, le pape François qui prie devant le Saint-Suaire le [13]. Comme ses prédécesseurs Jean-Paul II et Benoît XVI, le pape ne se prononce pas sur l'authenticité du linceul, le qualifiant d'icône à vénérer et non de relique[14].
  • à 17 h : dans le contexte de la pandémie de Covid-19, l'archevêque de Turin, Cesare Nosiglia, en accord avec le Pape François, décide d'une ostension exceptionnelle du Saint-Suaire[15],[16].

L'ostension suivante est prévue lors du 43e rassemblement de la communauté de Taizé à Turin du au [17].

Il existe de nombreuses répliques conformes à l'original qui sont régulièrement exposées dans les églises, bibliothèques ou musées[18]. Ainsi en , le diocèse de Turin offre deux copies à celui de Chambéry, les deux répliques étant désormais visibles à la Sainte-Chapelle et à la cathédrale Saint-François-de-Sales[19].

Restaurations

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Le linceul de Turin photographié par Giuseppe Enrie.

Dans la nuit du au , le suaire est pris dans un incendie dans la chapelle du château des ducs de Savoie à Chambéry. Là où le tissu est troué, les Clarisses le rapiècent en et le renforcent en cousant sur sa face postérieure une « toile de Hollande »[20].

Au cours des siècles suivants, le tissu subit beaucoup d'autres interventions, des pièces étant remplacées, reprisées et raccommodées[21].

Dans la nuit du au , le linceul subit un nouvel incendie d'origine criminelle qui ravage la cathédrale de Turin. Il est sauvé par le pompier Mario Trematore qui, grâce à un marteau, « réussit à briser miraculeusement les vitres blindées indestructibles »[22]. Le linceul est intact mais cet incendie accélère le programme des travaux conservatoires commencé en après que l'archevêque de Turin Giovanni Saldarini eut formé une commission scientifique internationale experte en conservation et restauration de tissus anciens[23].

Une restauration controversée est menée dans le plus grand secret pour des raisons de sécurité (après les attentats du 11 septembre 2001) entre le et le dans la Sacristie Nouvelle (Sacrestia Nuova) du palais San Giovanni (it). Autorisée par l'archevêché de Turin en tant que mesure conservatoire bénéfique, cette opération est justifiée par la crainte que le tissu carbonisé autour des trous provoqués par les brûlures ne cause une oxydation progressive, ce qui constituerait une menace pour l'image. La trentaine de rapiècements des Clarisses est ôtée et non remplacée, la toile de Hollande remplacée par un tissu plus clair, des débris de tissu carbonisés retirés et conservés, le linge est aspiré pour retirer les poussières carbonisées accumulées derrière les patchs de rapiècement, enfin le linge est étiré mécaniquement pour éliminer les plis, ce qui provoque une augmentation d'environ 5 cm en longueur et 2 cm en largeur[21]. Ces opérations menées principalement par Mechthild Flury-Lemberg sont vivement critiquées par des sindonologues qui regrettent que des tests n'aient pas été effectués à cette occasion. Cependant, l'aspiration de poussière à cette occasion a dû collecter du pollen et des fibres qui sont censés avoir été conservés pour des tests futurs[24].

En , la restauratrice principale, Mechthild Flury-Lemberg, experte en textiles, publie un livre où elle décrit les raisons et le déroulement de l'opération[25]. En , William Meacham, un archéologue, répond dans un livre intitulé The Rape of the Turin Shroud (trad. Le Viol du Suaire de Turin)[26]. Il y rejette les raisons fournies par Mechthild Flury-Lemberg et parle de « désastre pour l'étude scientifique de la relique[27] ».

Conservation actuelle

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Le suaire est conservé dans deux châsses à haute technologie constituées de verre antiprojectiles (glace multicouche de sécurité), étanches, sous atmosphère de gaz rare inerte (99,5 % d'argon et 0,5 % d'oxygène), à l'abri de l'air[28] et de la lumière, maintenues dans des conditions climatiques (pression, température, humidité, etc.) constantes. Achevées en , l'une est dans la chapelle de Guarini dans le transept gauche de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin[29] pour la « conservation ordinaire », l'autre pour les ostensions publiques, généralement dans la nef. La châsse de verre dans la chapelle[30] est recouverte d'un drap en tissu résistant au feu[31], le linceul n'étant ainsi pas visible[32]. La châsse pour les ostensions est placée sur un chariot métallique doté de roues pivotantes et de pieds relevables, et d'un système permettant la rotation de la position horizontale du suaire à la position verticale[23].

Notes et références

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  1. ↑ (en) John H. Heller, Report on the Shroud of Turin, Houghton Mifflin, , p. 219.
  2. ↑ Saint-Suaire. Histoire de la conservation, site officiel du Saint-Suaire.
  3. ↑ (en) Joe Nickell, Inquest on the Shroud of Turin : Latest Scientific Findings, Prometheus Books, , p. 18.
  4. ↑ Philippe Quentin, Que penser du Suaire de Turin aujourd'hui ?, Éditions de l'Emmanuel, (lire en ligne), p. 16.
  5. ↑ (en) « History », Shroud of Turin Education and Research Association.
  6. ↑ Yannick Levannier, Le Saint-Suaire de Turin révélé par la photographie et par la science, Éditions Saint-Augustin, (lire en ligne), p. 28.
  7. ↑ Yves Le Fur, La mort n'en saura rien, Réunion des musées nationaux, , p. 96.
  8. ↑ SAINT SUAIRE – L’événement religieux de l’année dans lepetitjournal.com
  9. ↑ Alicia Paulet, « Le Saint-Suaire attend un million de visiteurs », Le Figaro,
  10. ↑ Annonce de Benoît XVI, le .
  11. ↑ Ostension du Saint-Suaire de Turin, diffusion en direct sur la chaîne KTO, 30 mars 2013.
  12. ↑ « Turin : début de l'ostension du Saint-Suaire », sur radiovaticana.va, .
  13. ↑ « Les deux jours de visite du pape François à Turin » Accès payant, La Croix, (consulté le )
  14. ↑ Maurice Page, « Le pape François vénère le Saint-Suaire de Turin », sur cath.ch, .
  15. ↑ « Les Papes et le Saint-Suaire de Turin, icône du Samedi Saint », sur vaticannews.va, (consulté le ).
  16. ↑ « Pape François: sur le visage du Saint-Suaire, nous voyons celui des malades », sur vaticannews.va, (consulté le ).
  17. ↑ Agnès Pinard Legry, « Une ostension exceptionnelle du Saint-Suaire en 2020 », sur Aleteia, (consulté le ).
  18. ↑ (en) Shroud of Turin Centers & Organizations
  19. ↑ Gaelle Fauquembergue, « Deux copies du Saint-Suaire visibles à Chambéry en Savoie », sur franceinfo.fr, France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, .
  20. ↑ Quentin 2001, p. 34.
  21. 1 2 Saint Suaire. Les interventions sur le tissu, site officiel du saint Suaire.
  22. ↑ Levannier 2011, p. 55.
  23. 1 2 Saint-Suaire. La conservation. Le système actuel, site officiel du Saint-Suaire.
  24. ↑ (en) Robert K. Wilcox, The Truth about the Shroud of Turin : Solving the Mystery, Regnery Gateway, (lire en ligne), p. 228.
  25. ↑ (it) Mechthild Flury-Lemberg, Sindone 2002: L'intervento conservativo — Preservation — Konservierung.
  26. ↑ (en) William Meacham, The Rape of the Turin Shroud, (ISBN 1-4116-5769-1).
  27. ↑ « a disaster for the scientific study of the relic », Meacham 2005.
  28. ↑ Une conservation sous vide n'est pas préconisée par la commission scientifique, car elle influe sur la déshydratation qui, avec l'oxydation des fibres, est le processus qui est à l'origine de la formation de l'image sur le linceul. Source : (en) Alan D. Adler et Larry A. Schwalbe, « Conservation Of The Shroud of Turin », Shroud Spectrum International, no 42,‎ (lire en ligne).
  29. ↑ La chapelle de Guarini, site officiel du saint Suaire.
  30. ↑ Châsse constituée d'un caisson en verre et aluminium, fermée par le sceau pontifical. Chapelle équipée d'un système informatisé qui contrôle les paramètres de son installation d'air conditionné, de son système anti-intrusion et de l'installation d'alerte et d'extinction automatique en cas d'incendie.
  31. ↑ Ce drap est orné d'une broderie en fils de soie « Tuam sindonem veneramur Domine, et Tuam recolimus Passionem », « Nous vénérons ton Suaire Seigneur, et nous rappelons ta Passion ».
  32. ↑ (en) The burial Shroud of Jesus Christ.

Voir aussi

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