Méthodologie historique
La méthodologie historique désigne l’ensemble des réflexions qui portent sur les procédés, les moyens, les règles et les contextes des travaux des historiens.
Elle montre comment les historiens produisent des interprétations historiques, définissent des méthodes considérées comme déontologiques, ou, au moins, valides.
La méthodologie historique cherche notamment à établir les causes des évènements historiques, ainsi que leurs conséquences, dans l'épistémologie et en histoire.
Recherche et critique des matériaux
modifierL'histoire, comme l'étymologie l'indique, est d'abord une enquête (Ἱστορίαι [Historíai] signifie « enquête » en grec).
Les écrits laissés par les anciens ne disent pas tout ce qui s'est passé, et peuvent être constitués, partiellement ou entièrement, d'informations fausses ou déformées.
Enfin, la recherche et la critique des matériaux ne devraient pas se limiter aux seuls documents écrits.
Recherche des sources
modifierLa Quellenforschung (recherche de sources) ne se limite pas aux sources narratives, c'est-à-dire celles qui rendent compte directement de ce qui s'est passé : chroniques médiévales ou article de journal, par exemple.
Elle doit s'étendre vers les sources documentaires, c'est-à-dire celles qui regroupent les documents dont le but premier n'était pas de renseigner sur l'histoire[Note 1].
Avant de se lancer dans la lecture des sources, l'historien réfléchit sur les documents qui pourraient répondre à la question historique qu'il se pose. La question déterminera les sources. Antoine Prost résume cette idée : « L'historien ne lance pas son chalut au hasard, pour voir s'il prendra des poissons, et lesquels »[1].
L'éventail des sources à disposition ne cesse de croître. Lucien Febvre le dit ainsi : « L'histoire se fait avec des documents écrits, sans doute. Quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire sans documents écrits s'il n'en existe point. Avec tout ce que l'ingéniosité de l'historien peut lui permettre d'utiliser pour fabriquer son miel, à défaut des fleurs usuelles. [...] Toute une part, et la plus passionnante sans doute de notre travail d'historien, ne consiste-elle pas dans un effort constant pour faire parler les choses muettes »[2].
L'historien Marc Bloch, de l'École des Annales, suggéra de prendre en compte d'autres matériaux[Note 2] que les seuls documents écrits[3].
De même, l'archéologie fournit des données inédites par rapport aux sources traditionnelles.
Critique des sources
modifierL'historien ne fait jamais confiance aux sources qu'il a sous les yeux. Il conserve une attitude critique. Ce doute permanent est l'une des spécificités du métier d'historien.
Les moines mauristes et bollandistes ont posé les jalons de la critique historique au XVIIe siècle. Les historiens de l'« école méthodique », Langlois et Seignobos (d'inspiration positiviste), reprendront ces règles. Leur défaut est de concerner principalement les témoignages écrits[4].
Ils distinguent différents types de critique.
La critique externe
modifierElle porte sur les caractères matériels du document : son papier, son encre, son écriture, les sceaux qui l'accompagnent[Note 3].
Ce type de critique nécessite des connaissances en paléographie, en sigillographie, en héraldique, en chronologie, en diplomatique et en épigraphie.
La critique interne
modifierElle repose sur la cohérence du texte[Note 4].
La critique de provenance
modifierElle touche l'origine de la source, permet d'évaluer la sincérité et l'exactitude du témoignage[Note 5].
La critique de portée
modifierElle s'intéresse aux destinataires du texte[Note 6].
La comparaison des témoignages
modifierQuand ils concordent, c'est signe de la véracité des faits. Quand un témoin est contredit par d'autres, cela ne signifie pas automatiquement qu'il ment ou se trompe. Ces autres témoins s'appuient peut-être sur une même source erronée.
Le sens du texte
modifierL'historien s'attache à bien interpréter le sens du texte. Une solide connaissance historique est nécessaire[Note 7]. Le sens de certains mots peut aboutir à des méprises.
L'historiographie anglo-saxonne a davantage poussé les historiens à se méfier des conclusions qu'on peut tirer de la lecture d'un texte (New Historicism, tournant linguistique).
Nouvelles méthodes pour faire parler les sources
modifierLire les textes, éliminer les faux, chasser les erreurs et les inexactitudes, sont un début. La méthodologie historique est encore plus riche.
Lire le vrai dans les faux
modifierLa recherche sait maintenant tirer parti de tout document, même les faux. Un texte en dit parfois plus par ses non-dits que par son contenu effectif. Un témoignage très subjectif et orienté donnera des informations sur le système de représentation du témoin. L'historien ne vise donc pas toujours à établir la véracité des faits.
Apport d'autres disciplines
modifierL'historien Marc Bloch pensait qu'il fallait prendre en compte, par exemple, les faits économiques[3].
La sociologie ou l'économie ont répandu l'usage des statistiques. Sous leur impulsion, les historiens dressent, depuis les années 1930, des courbes de prix (travaux de Labrousse), de mortalité (travaux de Dupâquier), de production...
Ces méthodes sérielles (ou quantitatives) montrent que, contrairement à une idée commune, les faits historiques ne sont pas « tout faits », il s'agit parfois de les construire.
Enfin, la linguistique a permis de relire les discours en recherchant les mots-clés contenus. À travers cette analyse du vocabulaire, l'idéologie de certains groupes (nazi, francs-maçons...) et l'évolution de leurs idées ont davantage été mis en évidence.
Écriture de l'histoire
modifierC'est la deuxième étape du travail de l'historien.
Mise en relation des faits historiques
modifierÀ partir de ses sources, l'historien dégage des faits. Puis il essaie de regrouper ceux qui lui semblent parents, ou qui relèvent du même thème.
Chaque fait historique a une ou plusieurs causes ; les découvrir présente plusieurs difficultés[Note 8].
L'historien utilise son jugement, son imagination ou son expérience. C'est peu scientifique (l'histoire n'est pas une science exacte mais une science humaine) et nécessite quelques précautions et quelques mises en garde.
Se mettre à la place des hommes d'autrefois
modifierIls ne vivaient pas dans le même environnement culturel et social et ne pensaient pas comme nous. Lucien Febvre recommandait de se méfier de l'« anachronisme psychologique ». Des comportements nous semblent irrationnels qui étient justifiés autrefois. Une bonne connaissance des systèmes de représentation des gens de l'époque est nécessaire.
Dégager la complexité des causes
modifierIl y a rarement une seule cause à un évènement. Certaines sont les déclencheurs[Note 9] et d'autres des antécédents plus généraux[Note 10], certaines sont déterminantes, d'autres anecdotiques. Aucun historien ne peut prétendre cerner l'ensemble des facteurs historiques d'un fait et à peser avec certitude l'importance de chacun.
Ne pas glisser dans une histoire téléologique
modifierL'historien sait ce qui adviendra. Il risque de lire l'histoire d'une manière orientée[Note 11].
Marc Bloch donnait cette leçon : « Les causes en histoire, pas plus qu'ailleurs, ne se postulent. Elles se cherchent ! »[Note 12],[5].
Le philosophe Paul Ricœur nuance l'idée que l'historien dit vrai ; il préfère écrire qu'il a « l'intention de vérité. »
L'Intention de vérité
modifierAu XIXe siècle, l'Allemand Leopold von Ranke explique que l'histoire a pour mission de dire « les choses telles qu'elles se sont passées ».
Les références
modifierEn d'autres termes, la règle de tous travaux historiques est de respecter la vérité des faits. Pour cela, l'historien habille son texte d'un apparat de preuves. En général, un article ou thèse d'histoire comporte des notes de bas de page. À l'intérieur, l'auteur donne les références de sa source (cote d'archives ou titre d'un livre ancien) ou renvoie vers l'ouvrage d'un de ses collègues. Le lecteur doit trouver les moyens de vérifier les thèses de l'historien. Au mieux, la source est citée dans la note ou recopiée dans les annexes de l'ouvrage.
L'objectivité
modifierConséquence de l'exigence de vérité, l'historien se doit d'être objectif.
Or, dans tous travaux de sciences humaines, le chercheur transmet une part de lui-même, volontairement ou inconsciemment. Henri-Irénée Marrou énumère tous les éléments subjectifs d'une œuvre historique : le choix et le découpage du sujet, les questions posées, les concepts mis en œuvre, les types de relations, les systèmes d'interprétation, la valeur relative attachée à chacun.
Hayden White prolonge cette idée d'une impossible objectivité : chaque historien a sa vision du monde, son type d'intrigue et son mode privilégié d'explication[6].
Distanciation et impartialité
modifierAntoine Prost parle de « distanciation et d'impartialité » plutôt que d'objectivité[7]. L'historien doit faire preuve d'honnêteté intellectuelle : mettre entre parenthèses ses propres opinions et ne pas taire les arguments contradictoires.
L'historien ne juge pas, mais essaie de comprendre[Note 13].
Cette quête s'avère imparfaite[Note 14].
L'historien n'a jamais à disposition toutes les sources mettant en lumière un évènement[Note 15].
Et nul ne peut prétendre saisir tous les ressorts d'une décision, toutes les motivations, toute la part d'irrationalité d'un homme.
Dans les travaux historiques, les hypothèses cohabitent souvent avec les certitudes. La vérité est un objectif, non un état.
Forme du discours historique
modifierUn genre littéraire
modifierPour Henri-Irénée Marrou, un historien est nécessairement un bon écrivain. À tel point qu'on peut considérer l'histoire comme un genre littéraire.
Il faut aussi faire passer les nombreux éléments qui cassent la narration : présentation des thèses contradictoires, développement d'hypothèses, insertion et explication de concepts, commentaire de statistiques, reconnaissance de l'imperfection d'une source, notes infrapaginales[Note 16].
Le récit
modifierLe récit est la forme la plus courante du discours historique. Il est simple à suivre, surtout lorsqu'on veut montrer l'enchaînement des évènements. L'enchaînement est, en général, selon l'ordre chronologique.
Le tableau thématique
modifierL'historien peut arrêter le récit pour dresser un tableau de la société ou du cadre géographique de son sujet. Il privilégie cette forme du tableau pour présenter sa recherche. L'organisation du texte historique est alors plus thématique que chronologique.
En fait, la forme dépend du sujet abordé[Note 17].
Attention aux surprises : Le Dimanche de Bouvines de Georges Duby, au lieu de se révéler une classique restitution du déroulement de la bataille de Bouvines, s'avère une réflexion sur la signification de la guerre, de la paix et de la victoire en 1214.
Notes et références
modifierNotes
modifier- ↑ Par exemple, les rôles de la taille. C'est la liste des habitants soumis à l'impôt royal, avec, pour chacun, le montant à payer. Ils n'avaient pas d'intention « historienne », mais ils permettent d'approcher la hiérarchie des fortunes sous l'Ancien Régime.
- ↑ Par exemple, afin de comprendre l'évolution des paysages et des structures agraires, il a étudié les cadastres du XIXe siècle.
- ↑ Une lettre écrite sur papier, dite du XIIe siècle, est certainement fausse, car on écrivait sur du parchemin à cette époque.
- ↑ Il est évident qu'une charte de Philippe Auguste datée au bas de 1225 est un faux car ce roi de France est mort en 1223.
- ↑ Le récit d'un historiographe officiel tend à magnifier son prince ; ce qu'il raconte peut être mis en doute. Ou bien, le récit d'une bataille écrit par un des protagonistes n'a pas le même poids que celui écrit par un homme né cinquante ans plus tard.
- ↑ Un préfet aura, par exemple, tendance dans son rapport au ministre de l'Intérieur, à minimiser les troubles dans son département, de peur que son supérieur le prenne pour un incapable.
- ↑ Si des sans-culottes réclament la « taxation » du blé dans une pétition, il ne faut pas entendre qu'ils demandent l'établissement d'une taxe mais plutôt l'imposition d'un prix maximum.
- ↑ Certaines branches de l'histoire y sont moins confrontées : l'histoire culturelle ou les sujets-tableaux, par exemple, nécessitent un travail de description plutôt que la recherche des causes.
- ↑ L'assassinat de l'archiduc d'Autriche est le détonateur de la Première Guerre mondiale.
- ↑ La poussée des nationalismes au début du XXe siècle, le climat diplomatique électrique...
- ↑ Prenons l'exemple d'un chercheur qui retrace la campagne de France (1940) face à l'Allemagne. Sachant la déroute finale, il risque d'insister dans son récit sur les points faibles de l'Armée française, ce qui serait une lecture biaisée. L'Armée française avait des atouts. Les ignorer reviendrait à occulter une partie de la réalité historique.
- ↑ Combien de fois a-t-on lu qu'un roi fit la guerre puis fut vaincu parce que son armée était moins nombreuse ? C'est vraisemblable mais on a bien vu dans l'histoire, des souverains remporter des batailles malgré une infériorité numérique. Si le roi a perdu pour cette raison, à l'historien de le démontrer et non le postuler.
- ↑ Cette attitude n'est pas sans créer une certaine incompréhension dans l'opinion publique lorsque le chercheur aborde des sujets condamnables moralement : le nazisme ou l'esclavage. Car tenter de comprendre, c'est, aux yeux de certains, justifier.
- ↑ C'est le cas de toutes les sciences cherchant à établir les faits et comprendre le sens des actions humaines (c'est-à-dire les sciences herméneutiques ou « sciences de l'esprit »).
- ↑ Soit elles n'existent plus (combien d'archives disparues avec les bombardements de 1944), soit elles n'ont jamais existé.
- ↑ Parfois, les historiens ne s'embarrassent pas de ces éléments complexes pour ne pas dégoûter leurs lecteurs. Dans ce cas, on ne voit plus bien la différence entre un article de journal et un texte historique.
- ↑ Un ouvrage sur l'urbanisme romain adoptera plutôt le tableau et un livre sur saint Louis se présentera plutôt sous la forme d'un récit.
Références
modifier- ↑ Antoine Prost, Douze leçons sur l'histoire, 1996.
- ↑ Lucien Febvre, Combats pour l'histoire, 1959.
- 1 2 « Marc Bloch : le pionnier de l’histoire sociale - Sherpas », sur sherpas.com (consulté le )
- ↑ Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, 1897 ; Charles Seignobos, la méthode historique appliquée aux sciences sociales, 1901.
- ↑ Marc Bloch, Apologie pour l'histoire ou métier d'historien ; rééd. 1993, p. 189.
- ↑ Hayden White, Metahistory. The Historical Imagination in Nineteenth-century Europe, 1973.
- ↑ Antoine Prost, Douze leçons sur l'histoire, p. 288
Bibliographie
modifier- Francis Bacon, Du Progrès et de la promotion des savoirs, Livre I, éd. Gallimard, Paris, 1605.
- Jean-Baptiste Vico, Principes de la philosophie de l'histoire, 1724 ; traduction libre par Jules Michelet de la Science nouvelle.
- Voltaire, La Philosophie de l'histoire, 1763.
- Johann Gottfried von Herder, Idées pour une philosophie de l'histoire de l'Humanité, 1784-1791.
- Augustin Thierry, Lettres et nouvelles lettres sur l'histoire de France, suivi de Considérations sur l'histoire, éd. Garnier, Paris, 1841.
- Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos, Introduction aux études historiques, éd. Hachette, Paris, 1897.
- Henri Berr, Histoire traditionnelle et la Synthèse historique, éd. Félix Alcan, Paris, 1921.
- Marc Bloch, Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien, 1949 ; rééd. Armand Colin, coll. « Référence Histoire », 1997, 159 p. (ISBN 2200016948 et 978-2200016944) [présentation en ligne]
- Léon-E. Halkin, Initiation à la critique historique, Préface de Lucien Febvre, éd. Armand Colin, Paris, 1951.
- Henri-Irénée Marrou, L'Histoire et ses méthodes, éd. Bibliothèque de la Pléiade, 1951.
- Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, éd. du Seuil, Paris, 1954.
- Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, éd. du Seuil, Paris, 1971.
- Jacques Le Goff et Pierre Nora (dir.), Faire de l'histoire, I. Nouveaux problèmes, II. Nouvelles approches, III. Nouveaux objets, éd. Gallimard, Paris, 1974.
- Michel de Certeau, L'Écriture de l'histoire, éd. Gallimard, Paris, 1975.
- Claude Lefort, Les formes de l'histoire, éd. Gallimard, Paris, 1978.
- Léopold Génicot, Critique historique, coll. Pédasup, Academia - Erasme, Louvain-la-Neuve, 1986.
- Antoine Prost, Douze leçons sur l'histoire, éd. du Seuil, Paris, 1996.
