Lètes
Les Lètes sont les membres de certains peuples germains et iraniens (Sarmates, Alains, etc.) épargnés par l'armée romaine après leur défaite[1]. Ils constituent vraisemblablement, malgré l'opacité de leur statut légal dans les sources, un ordre particulier de groupes barbares liés à l'Empire.
Étymologie
modifierLe terme lètes serait issu d'un mot germanique *lātaz (cf. m. néerl. laet, v. h. all. lāz, v. fris. lēt, v. angl. lǣt) signifiant « lâché, permis », c'est-à-dire « affranchi ».[réf. nécessaire]
Le terme latin laetus, pluriel laeti est attesté pour la première fois en 297 dans le panégyrique de Constance Chlore[2], qui mentionne l'installation de Germains en Gaule du nord, sur les territoires des Nerviens, des Ambiens et des Bellovaques pour remettre en culture les terres abandonnées suite aux invasions[3].
Un statut déprécié
modifierIl correspond en effet dans le droit romain à la condition de déditice, la privation de tout droit civique, qui place directement sous le pouvoir de l'empereur. Les « barbares » soumis étaient désarmés et déplacés de force vers les terres de l'empire (saltus ou terres défrichées et cultivées conquises), qu'ils devaient défricher ou cultiver. Les hommes étaient en outre astreints au service militaire obligatoire, devenant ainsi des sujets de l'empire, mais placés directement sous domination militaire, contrairement aux Gallo-romains « vrais » qui pouvaient recourir à l'administration civile. Mais, à la différence de l'habitude de l'Empire de disperser les hommes vaincus devenus déditices, les Lètes n'étaient pas séparés entre différents territoires à cultiver ; ils ont ainsi fini par constituer des entités homogènes sur le même territoire, dont l'assimilation a été moindre, et une nouvelle menace pour Rome.
Du point de vue romain, cette manœuvre permettait de revaloriser les terres délaissées par leurs populations traditionnelles (c'est le cas en Dacie, Pannonie et en Illyrie après 375, par exemple) et de remédier aux problèmes de recrutement de l'armée tout en éloignant structurellement une menace pour le limes.
Du point de vue germanique, cette condition est extrêmement infâmante : le vaincu est déplacé, forcé à devenir fermier et privé de ses armes, qui étaient la marque de son statut d'homme dans la tradition gauloise ou germanique. Lors du service militaire, les jeunes hommes étaient tondus (les cheveux longs étaient aussi une marque de liberté… et de noblesse dans la Gaule chevelue).
Les enfants de ces vaincus restent des « Lètes », mais ceux qui survivent à une carrière militaire complète pourront accéder à la pleine citoyenneté. Il y a par ailleurs un débat historiographique concernant l'interprétation du papyrus de Giessen, source textuelle de l'édit de Caracalla, afin de savoir si les déditices bénéficiaient, ou non, de cet édit.
Il convient de différencier les Lètes des peuples fédérés comme les Goths qui, eux, gardent une autonomie (le fœdus est un contrat d'égal à égal et non une soumission).
Identité et évolution
modifierDe manière générale, ils ne sont pas à prendre en tant que groupe communautaire (auquel cas, lire peuple fédéré), mais sur le plan individuel comme des colons qui sont réimplantés sur les terres qui leur sont assignées. Ils ne perdent pas forcément leur culture germanique, et leur adhésion à la culture latine et à son rayonnement culturel est relatif, ce qui les amène vraisemblablement à changer d'allégeance une fois que les armées gothiques traversent les provinces (lire guerres gothiques, bataille d'Andrinople et geste d'Alaric).
Les Lètes sont présents sur nombre de frontières de l'empire, mais en Belgique seconde (entre Rhin et Ardennes) ils jouent un rôle sans équivalent. Les Saliens sont en effet des déditices, et ils semblent accepter ce statut mieux que nombre d'autres tribus barbares, au point d'en faire un élément-clé de leur identité, ce qui provoquera d'originales conséquences institutionnelles. Pour plus de détails sur les Lètes francs, voir cet article.
Les Lètes en Gaule
modifierPour l'infanterie (praesentales pediti), les préfets (Praefectus laetorum) dirigent leur troupes, comme les unités régulières, sous le commandement général du maître de la milice (Magister militum).
- Teutons, à Carnunta (Chartres) en Senoniae Lugdunensis ;
- Batavori (Bataves) et Svevori (Suèves) gentiles, à Baiocas (Bayeux) et Constantiae (Coutances) en Lugdunensis secundae ;
- Suèves gentiles... et Ceromannos (Le Mans) en Lugdunensis tertiae;
- Francs à Redonas (Rennes) en Lugdensis tertiae;
- Sarmates à Sermaise, Sermaises et peut-être à Sermizelles ;
- Alains à Allaines ;
- Peut-être des Suèves à Wissous (Vicus Suevorum) ;
- Des Taïfales à Chauffailles, à Tiffauges et à Gourfaleur.
En Gaule aquitaine :
- d'autres gentiles Svevorum (Suèves), Arumbernos (Auvergne) en Aquitanicae primae.
En Gaule belgique :
- Lingonenses (Lingons) per diversa dispersorum en Belgicae primae ;
- Acti à Epuso (Epossium, Epoisso ?) en Belgicae primae ;
- Nerviens à Fanomartis (Famars) en Belgicae secundae ;
- Bataves à Nemetacenses, Atrabatis (Arras) en Belgicae secundae, signalés dans la Notitia Dignitatum[4] ;
- d'autres Bataves, à Contraginnenses, Noviomago (Nimègue) en Belgicae secundae ;
- gentiles non spécifié à Remo, Silvanectas (Senlis) et Durocortorum (Reims) en Belgicae secundae ;
- Lagenses et Tungri (Tongres) en Germaniae secundae ;
- Probablement des Alamans (Alamanni) à Allemagne (Alemannia) et Almenêches ;
- Peut-être des Burgondes (Burgundii) à Bourgogne (Burgundia).
En Gaule narbonnaise :
- Peut-être des Alamans (Alamanni) à Allemagne-en-Provence (Alamania).
Notes et références
modifier- ↑ (fr) « Définition : terme d'antiquité », sur littre.reverso.net (consulté le )
- ↑ Panégyriques latins, IV, 21.
- ↑ Seillier 1995, p. 71.
- ↑ Seillier 1995, p. 75.
Bibliographie
modifier- Éric Barré, « La défense du Cotentin au Bas-Empire », Kentron, no 7, , p. 39-45 (lire en ligne).
- Émilienne Demougeot, « Laeti et Gentiles dans la Gaule du IVe siècle », dans Actes du colloque d'histoire sociale 1970. Besançon 20-21 avril 1970., Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, coll. « Actes des colloques du Groupe de recherche sur l'esclavage dans l'antiquité » (no 1), (lire en ligne), p. 101-112.
- Yves Modéran, « L’établissement de barbares sur le territoire romain à l’époque impériale », dans La mobilité des personnes en Méditerranée de l’Antiquité à l’époque moderne : procédures de contrôle et documents d’identification, Rome, École Française de Rome, coll. « Publications de l'École française de Rome » (no 341), (lire en ligne), p. 337-397.
- (la) Otto Seeck, Notitia dignitatum. Accedunt notitia urbis Constantinopolitanae et laterculi provinciarum, Berlin, Weidmann, (réimpr. chez Minerva, Francfort-sur-le-Main, 1962), 379 p. (lire en ligne).
- Claude Seillier, « La présence germanique en Gaule du Nord au Bas-Empire », Revue du Nord, t. 77, no 313, , p. 71-78 (lire en ligne).