Djami
Djami (en persan : جامی), de son nom complet Mawlānā Abd al-Raḥmān ibn 'Aḥmad Nūr al-Dīn Ǧāmī (en persan : مولانا عبد الرحمن بن أحمد نور الدين جامي), né le à Khargerd près de Djam, dans la banlieue de Hérat (Empire timouride) et mort le à Hérat, est un des poètes persans les plus réputés du XVe siècle, et un des derniers poètes soufis de Perse.
| Naissance | |
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| Décès | |
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Poète, philosophe, théoricien de la musique, écrivain, soufi |
| Enfant |
Żiyāʾ-al-Din Yusof (d) |
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| Maîtres |
Après avoir été appelé à la cour du sultan Aboû-Sâïd, il a travaillé à Hérat pour Husayn Bayqara, un des grands émirs timourides.
Certains de ses poèmes mystiques inspirent des compositions du célèbre miniaturiste Behzad (1470-1506).
Biographie
modifierSa vie nous est connue en particulier par les témoignages de son disciple Abd al-Ghafur Lari et celui de Ali Sher Nawāi, vizir de Husayn Bayqara[1],[2].
Il est né le dans le hameau de Khargerd, près du village de Djam, dans le Khorasan[1],[3], mais passe son enfance dans le village voisin de Djam, d'où il tirera son nom — Djâmi, c'est-à-dire « [originaire] de Djâm »[3]. Dans un premier temps, il a adopté le takhallus (nom de plume) « Dashti », parce que sa famille était originaire de Dasht, près d'Ispahan[1]. Mais il prend ensuite celui de Djami, à la fois par référence à son origine, et pour rendre hommage au mystique Ahmad-e Jami[2]. Il vient d'une famille de dignitaires religieux[4], qui émigre bientôt à Hérat (Afghanistan actuel) — à cette époque une grande ville de culture[5]. Il y étudie d'ailleurs le péripatétisme, les mathématiques, la littérature arabe, les sciences naturelles, et la philosophie islamique à l'université Nizamiyyah[2].
Après quoi, à l'âge de vingt ans, il part pour Samarcande, le plus grand centre d'études scientifiques du monde islamique à l'époque, où il termine ses études[3],[2]. Attiré par la voie soufie, il choisit, peu de temps après son retour à Hérat, en 1445-46, Sa'd al-DIn Muhammad al-Kashghari comme maître[2]. Après la mort de celui-ci en 1456, il suit l'enseignement de Nasir al-Din ‘Ubaydollah Ahrar (en)[2],[3]. Il devient un soufi de premier plan, au sein de la confrérie de la naqshbandiiyya, qui avait été introduite à Hérat[6],[5].
La cour timouride entretient des liens étroits avec la naqshbandiyya. C'est Kashghari qui introduit Djami auprès du prince Babur. Lorsque Abu Saʿid b. Moḥammad monte sur le trône, Djami lui dédie la première version de son diwan[3]. En 1470, Husayn Baqayra succède à Abu Saʿid. Djami est un proche de son ministre Ali Sher Navoï. Celui-ci se convertit au soufisme et choisit Djami comme maître. Le poète écrit ses Nafahat à sa demande, Navoï traduit le livre en turc[7].
Il est célèbre comme poète, mais c'est aussi un musicien et un calligraphe. Il a écrit une Lettre sur la musique où il décrit les règles de la musique traditionnelle persane[3]. Il a copié lui-même plusieurs de ses manuscrits. L'un d'eux était conservé au musée national de Kaboul, mais les collections de ce dernier ont subi de sévères dommages[2]. Un autre, conservé à Saint-Pétersbourg, porte une dédicace de sa main[8].
Il passera l'essentiel de sa vie à Hérat, quittant la ville pour un pèlerinage au sanctuaire de Mashhad et un autre pèlerinage (hajj) à La Mecque et à Médine[1]. Il meurt à Hérat, le 9 novembre 1492, honoré par les souverains de l'époque[3]. Il est enterré à Herat près de son maître al-Kashgari. Leurs tombes n'ont pas reçu le soin qu'elles méritaient[9].
Enseignement
modifierEn tant que cheykh soufi, Jâmi met au point plusieurs voies d'enseignement du soufisme. De son point de vue, l'amour est la pierre angulaire fondamentale pour bien commencer une journée tournée vers la spiritualité. Dans le prélude de Yusuf et Zulaikha, Djami rapporte qu'à un novice qui lui demandait d'être son guide spirituel, un cheikh aurait répondu : « Va d'abord trouver l'amour, ensuite reviens près de moi, je te montrerai le chemin »[10].
Deux grands courants caractérisent le soufisme à l'époque de Djami. L'un, qui met au centre de ses préoccupations l'amour, l'autre, influencé par Ibn Arabi, beaucoup plus intellectuel. Djami parvient à concilier les deux, en mettant l'amour au centre de la relation du mystique à Dieu et à sa Création, et en rendant la pensée d'Ibn Arabi plus accessible[2]. Il a éprouvé lui-même des difficultés à saisir certains des concepts d'Ibn Arabi, qu'il a dû se faire expliquer par ses maîtres, c'est pourquoi il a recours au langage de la poésie pour les rendre plus sensibles[7]. En effet, la foi soufie, de l'ordre de l'intuition, s'exprime mieux dans l'image et la métaphore que dans le discours logique[2].
L'amour est une métaphore de la relation entre le mystique et Dieu. L'amour pour une créature terrestre est le premier pas avant d'aimer la Création puis d'aimer son Créateur[2]. L'amour est également le meilleur moyen de se détourner de soi-même et de se dépouiller de son égoïsme[11]. C'est pourquoi l'amour charnel est souvent décrit comme un « pont », entre ce monde terrestre et le monde spirituel, où il ne s'agit pas de s'attarder, car il n'est qu'un moyen[2],[7]. La conception du monde terrestre comme « émanation » de Dieu trahit une influence néo-platonicienne sur la pensée d'Ibn Arabi[11].
Si l'amour est central, en revanche la représentation de la femme dans la pensée de Djami est marginale voire teintée de misogynie. Le désir féminin n'a au mieux qu'une valeur de symbole de l'amour du mystique pour Dieu. À l'exception de Yousef et Zulaykha, l'œuvre de Djami est marquée par un mépris pour les femmes, jugées inaptes à atteindre la vérité et peu fiables[12].
Djami a formé plusieurs disciples, comme Abd al-Ghafur Lari, Ali Sher Nawāi, et son fils Zia-al-Din Yusof[7]. Mais c'est surtout par le biais de ses écrits qu'il contribue à la diffusion des idées du « cheikh al-Akbar » dans le monde persan[2],[7]. Son œuvre est rapidement connue en Turquie grâce aux traductions d'Ali Sher Navoï, mais aussi en Inde[3].
Œuvre
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Djami a écrit près de cinquante traités, et lettres, en arabe et surtout en persan, Son œuvre comprend de la prose et de la poésie, et touche des sujets profanes et religieux[3]. On lui doit également quelques traités historiques[réf. nécessaire]. Certains de ces ouvrages ont été traduits en anglais, en allemand, en russe ou en français.
Sa poésie est inspirée par les ghazals de Hafez, mais aussi de Saadi ou encore Amir Khosrow[3]. De son propre aveu, Djami a aussi été influencé par les travaux de Nizami. En effet, « Djami était à la fois un poète, écrivain, essayiste mystique et biographe. Trois poètes persans ont eu une influence incontestable sur lui : Nizami par sa Khamsè, Saadi par son Golistan, et Hafez par son Divan. Les trois divans et les cinq masnavis de Djami sont à l'imitation de la Khamsè de Nizami, le Baharistan à l'imitation du Golestan de Saadi. Pourtant, Djami ne manque absolument pas d'originalité. Sa maîtrise de la littérature persane montre la richesse de son style fin et recherché. Ainsi, Djami est considéré comme le dernier grand poète de l'époque classique de la littérature persane »[réf. nécessaire].
Djami s'inspire de ses prédécesseurs en écrivant sur les mêmes sujets (Majnun et Layla est une ancienne légende arabe, plusieurs versions de Yusuf et Zulaikha ont été écrites avant lui). L'influence de Nizami est particulièrement notable (Majnun et Layla, Livre d'Alexandre). Mais Djami a su renouveler le style de ce dernier en le simplifiant pour éviter ses obscurités[1].
Poésie
modifierSon œuvre comporte trois diwans (recueils de poésie lyrique) et sept masnavis.
Ses trois collections de poèmes lyriques correspondent aux périodes de sa vie : Fatihat al-shabab (jeunesse, la plus longue des trois), Wasitat al-'aqd (« La perle centrale ») et Khatimat al-hayat (« La conclusion de la vie »)[2],[1]. Elles comportent principalement des ghazals, mais aussi de courtes qasidas.
Les sept masnavis sont désignés sous le titre de Haft awrang (« Sept trônes » en persan, désigne la Grande Ourse)[13]. Il s'agit de[1] :
- Silsilat al-dhahab (« La Chaîne d'or ») ;
- Selman et Absal (inspiré d'une légende rapportée par Avicenne[3],[14]), traduit par James Madden, 1850 et en français par Auguste Bricteux ;
- Tuhfat al-ahrar ;
- Subhat al-abrar (« Le Rosaire des justes ») ;
- Yusuf et Zulaikha (c'est-à-dire Joseph, fils de Jacob et la femme de Potiphar), traduit par Auguste Bricteux, 1927 ;
- Medjnoun et Leïla, poème traduit par Antoine-Léonard Chézy, 1807 ;
- Khirad-name-yi Sikandari (« Sagesse d'Alexandre », dialogue fictif entre Alexandre le Grand et des philosophes).
Prose
modifierParmi les plus remarquables de ses nombreux ouvrages, on compte aussi[15] :
- Le Béharistan (« Séjour du printemps »), poème moral, mêlant prose et vers, traduit du persan par Henri Massé. Le texte est inspiré du Golestan de Saadi[3].
- Fables, traduites par Louis Langlès, 1788.
- Nafaḥāt al-Uns : biographies de saints soufis.
- Lawa'ih : traité sur le soufisme, traduit en français par Yann Richard (Les jaillissements de lumière)[3].
Djami est souvent décrit comme le « dernier poète classique persan »[2]. Si ce jugement est discutable[16], c'est du moins, selon Clément Huart, le dernier grand poète mystique[1].
Djami dans l'art
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Au XVIe siècle, la poésie de Djami, extrêmement populaire dans le monde iranien, permet d'enrichir l'art de la peinture de nouveaux thèmes. Cela marque l'apparition du développement de nombreuses écoles artistiques, surtout en Iran. Djami est l'un des auteurs les plus illustrés par les miniaturistes, et en particulier ses sept grands mathnawi (en). Lorsque Kamal al-Din Behzad, qui est son contemporain, illustre un passage du Boustan où Saadi met en scène un épisode de Yusuf et Zulaikha, c'est de la description donnée par Djami que le peintre s'inspire[17].
Par la suite, plusieurs manuscrits sont copiés par le calligraphe Sultan Ali Mashhadi (en) à Bukhara[17].
L'un des plus célèbres manuscrits du Haft awrang, illustré de 28 miniatures, se trouve à la Freer Gallery of Art à Washington. Il a été réalisé à la demande du sultan safavide Ebrahim Mirza par des artistes tels que Rostam-Ali Khorasani[17].
Notes et références
modifier- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Jami » (voir la liste des auteurs).
- 1 2 3 4 5 6 7 8 (en) Clément Huart, DJAMI in Encyclopædia of Islam, vol. 2, Brill, (lire en ligne), p. 421
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 (en) Leyla Hajimehditajer, « An Overview of Life and Works of Jami & His Perception of Love », Mathal Journal of Islamic and Middle Eastern Multidisciplinary Studies 7, (lire en ligne [PDF])
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 (en-US) Paul E. Losensky, « JĀMI i. Life and Works », sur Encyclopaedia Iranica, (consulté le )
- ↑ Massé 1997, p. 174.
- 1 2 Thierry Zarcone, « La Naqachbandiyya » in Alexandre Popovic (Dir.) et Gilles Veinstein (Dir.), Les Voies d'Allah. Les ordres mystiques dans le monde musulman des origines à aujourd'hui, Paris, Fayard, , 711 p. (ISBN 978-2-213-59449-1), p. 453
- ↑ Schimmel 2022, p. 448.
- 1 2 3 4 5 (en-US) Hamid Algar, « JĀMI ii. And Sufism », sur Encyclopaedia Iranica, (consulté le )
- ↑ (en) 0. F. Akimushkin, « A copy of the "early diwan by Jami in the collection of the St. Petersburg branch of the Institute of oriental studies », International Journal for oriental manuscript research, vol. 5, no 4, (lire en ligne)
- ↑ (en-US) Hamid Algar, « KĀŠḠARI, SAʿD-AL-DIN », sur Encyclopaedia Iranica, (consulté le )
- ↑ ʿAbd al-Raḥmân ibn Aḥmad Nūr al-Dīn Ǧāmī (trad. Auguste Bricteux), Youssouf et Zouleikha, Geuthner, (lire en ligne), p. 23
- 1 2 Auguste Bricteux, Salâmân & Absâl [par] Djâmî : introd. sur le mysticisme persan, Paris C. Carrington, (lire en ligne)
- ↑ (en) Kamran Talattof, « Nizami’s Unlikely Heroines: A Study of the Characterizations of Women in Classical Persian Literature », dans The Poetry of Nizami Ganjavi: Knowledge, Love, and Rhetoric, Palgrave Macmillan US, , 51–81 p. (ISBN 978-1-137-09836-8, DOI 10.1007/978-1-137-09836-8_4, lire en ligne)
- ↑ (en) Yúsuf and Zulaikha : a poem, London, Trübner & co., (lire en ligne), vi
- ↑ Bricteux, Salâmân & Absâl [par] Djâmî, Paris C. Carrington, (lire en ligne), p. 47 et suivantes
- ↑ Mohammad Javad Kamali, « Bibliographie française de la littérature persane », Sokhangostar, autumne 2014
- ↑ Djami (trad. Auguste Bricteux), Youssouf et Zouleikha, Geuthner, (lire en ligne), vii
- 1 2 3 (en-US) Chad Kia, « JĀMI iii. And Persian Art », sur Encyclopaedia Iranica, (consulté le )
Voir aussi
modifierBibliographie
modifierTraductions
modifier- Henri Massé, Anthologie persane XIe – XIXe siècles, Paris, Payot, (1re éd. 1950), 399 p. (ISBN 978-2-228-89128-8), p. 174-184; 281-283; 308-310
- Le Béharistan, trad. du persan par Henri Massé, Éd. P. Geuthner, 1925
- Oïna et Riyâ , poème traduit par Antoine-Léonard de Chézy, in Journal asiatique, 1822. Rééd. in Jean-Baptiste Grangeret de la Grange, La Danse de l'âme, Toulouse, InTexte, coll. « D'Orient et d'Occident », 2006, (ISBN 2-9514986-7-5) Recueil d'odes mystiques et de quatrains des soufis, où l'on trouve aussi une notice sur Djâmi et son Béhâristân.
- LES HALEINES DE LA FAMILIARITÉ, PROVENANT DES PERSONNAGES ÉMINENS EN SAINTETÉ
- (fr)+(fa) Vie des Soufis ou les haleines de la familiarité, Paris, Imprimerie royale, 1831, traduit par le baron Silvestre de Sacy sous le titre Les haleines de la familiarité, provenant des personnages éminents en sainteté, in Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, Tome douzième, 1831, p. 287-435 [lire en ligne (page consultée le 21 mars 2026)]
- Youssouf et Zouleikha [= Yusuf et Zulaikha], traduit pour la première fois du persan en français par Auguste Bricteux, Paris, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1927. [lire en ligne (page consultée le 21 mars 2026)]
- Salaman et Absal, traduit pour la première fois du persan en français, avec une introduction et des notes par Auguste Bricteux, Paris, Charles Carrington, 1911, 218 p. [lire en ligne (page consultée le 10 février 2023)]
- Les Jaillissements de Lumière. Lavâyeh, (texte persan édité et traduit avec introduction et notes par Yann Richard), Paris, Les Deux Océans, 1982, 181 p. [lire en ligne (page consultée le 21 mars 2026)]
Études
modifier- Denise Aigle, « Les biographies des saints de 'Aṭṭâr et de Ğâmi, prolongement des écrits fondateurs du soufisme », Anatolia moderna - Yeni anadolu, vol. 5, , p. 1-21 (lire en ligne)
- (en) Claude Huart et Henri Massé, « D̲j̲āmī »
, sur referenceworks.brillonline.com, Encyclopaedia of Islam, Second Edition, Brill, (consulté le ) - (en) Thibaut d'Hubert and Alexandre Papas (Eds.), Jāmī in Regional Contexts: The Reception of ʿAbd Al-Raḥmān Jāmī’s Works in the Islamicate World, Leide, Brill, , 866 p. (ISBN 978-9-004-38560-3)
- (en) Chad G. Lingwood (Ed.), Politics, Poetry, and Sufism in Medieval Iran. New Perspectives on Jāmī’s Salāmān va Absāl, Leide - Boston, Brill, , 230 p. (ISBN 978-9-004-25404-6)
- (en) Auteurs multiples, « Djâmi », sur iranicaonline.org, (consulté le )
- Patrick Ringgenberg, « La beauté et l'amour chez Djâmi », in revue Aurora, automne-hiver 2006.
- Annemarie Schimmel, Le soufisme ou les dimensions mystiques de l'islam, Paris, Cerf, (1re éd. 1975), 630 p. (ISBN 978-2-204-14864-1), p. 70-75 et passim
Liens externes
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