Majnoun et Leila
Majnoun et Leïla (en arabe : مجنون ليلى - [mad͡ʒ.nuːn] : fou (amoureux) de [lajlaː] : Leïla), Majnûn et Laylâ, ou parfois Kaïs et Layla (قيس وليلى en arabe), est une histoire d'amour populaire d'origine arabe[1] racontant les péripéties concernant le poète bédouin Qays ibn al-Moullawwah et Layla al-Amiriyya.

Cette histoire, vraisemblable mais dont la véracité demeure disputée[2], est l'une des plus connues dans le large bassin d'influence de la civilisation islamique (Maghreb, Machrek, Golfe Persique, Perse, Asie centrale, Inde) et a inspiré au fil des siècles de nombreux écrivains et artistes musulmans comme Nizami, Djami, Fuzûlî, Navoï et Ahmed Chawqi. L'adaptation perse de Nizami, datant du XIIe siècle, a fortement contribué à sa vaste diffusion dans l'Orient musulman.
Origines
modifierL'histoire de Majnoun et Leïla est très ancienne. Au Moyen-Orient, en Asie centrale, chez les, Iraniens, Turcs, Afghans, Tadjiks, Kurdes, Indiens, Pakistanais et Azéris, c'est l'histoire d'amour la plus populaire.
Elle trouve ses racines chez les bédouins arabes d'Irak au VIIe siècle[3]. Les Arabes la propagèrent au fil de leurs voyages et conquêtes.
Résumé
modifier
Il y a bien longtemps, le beau Qaïs, fils d'une illustre famille de Bédouins, tombe éperdument amoureux de sa cousine Leïla. Le jeune homme est poète et ne peut s'empêcher de chanter son amour à tous les vents. Il exprime sans retenue son souhait d'épouser la belle Leïla.
Mais, chez les Bédouins, il est de tradition que ce soit les pères qui règlent les mariages. Le désir crié par Qaïs est une ombre sur leur autorité et ceux-ci refusent donc cette union.
Il se sert de ses poèmes comme d'une arme contre le pouvoir. La famille de Leïla obtient alors du calife la permission de tuer l'arrogant amoureux.
Le calife fait venir Leïla pour voir une si grande beauté. Il découvre avec surprise qu'il s'agit d'une jeune femme plutôt maigre, au teint brûlé par le soleil.
Il décide alors de faire venir Qaïs et l'interroge : « Pourquoi aimes-tu cette femme qui n'a rien d'extraordinaire ? Elle est moins belle que la moins belle de mes femmes. »
Et Qaïs répond : « C'est parce que vous n'avez pas mes yeux. Je vois sa beauté et mon amour pour elle est infini. »
La famille de Qaïs demanda Leïla en mariage contre cinquante chamelles. Mais le père de Leïla refuse.
Qaïs perd la raison. Son père l'emmène à La Mecque pour qu'il retrouve ses esprits, mais le jeune homme entend une voix qui lui crie sans cesse le prénom de son amour. Son obsession est telle qu'on l'appelle alors le majnoun (le fou, possédé par un jinn) de Leïla.
Un jour que Majnoun est tranquillement chez lui, rêvant à son amour, un ami vient le prévenir que Leïla est devant sa porte. Le poète fou a pour seule réponse : « Dis-lui de passer son chemin car Leïla m'empêcherait un instant de penser à l'amour de Leïla. »
Quelque temps plus tard, Leïla se marie et quitte la région. Majnoun part vivre dans le désert avec les animaux sauvages. Certains prétendent l'avoir vu manger de l'herbe avec les gazelles.
Un jour, on découvre son corps inanimé, protégeant un ultime poème dédié à son amour…
Différentes versions
modifierLe Majnoun et Layli de Nizami répond à une commande du Shirvanshah Akhsatan. Celui-ci souhaite que le poète adapte cette romance célèbre en persan. Nizami n'invente pas l'histoire, mais il est le premier à rassembler en un tout cohérent des poèmes divers[4]. Au XIVe siècle, des auteurs turcs introduisent des couplets sur Majnoun et Layla dans leurs poèmes. Il faut attendre le XVe siècle pour voir une version complète du récit en turc, par Edirneli Şâhidî. Ce dernier reconnaît sa dette à l'égard de ses deux modèles, Nizami et Amir Khosrow. Mais la version turque la plus célèbre est celle de Fuzouli, qui apporte des innovations par rapport à celle de NIzami[5].
Dans la version de Nizami, l'accent est mis sur le personnage de Majnoun, tandis que Layla est reléguée à l'arrière-plan. Elle est rapidement éclipsée, dans l'imagination de Majnoun, par la représentation idéalisée qu'il se fait d'elle. En outre, le silence de Layla est impliqué par la logique du récit : dans le contexte patriarcal décrit par le poète, Layla ne peut que se résoudre à l'acceptation de son destin[5].
Dans la version de Fuzouli, le personnage de Layla acquiert davantage de présence. Les amants sont tous deux poètes, ce qui les rapproche de l'égalité. C'est aussi l'occasion de donner la parole à Layla. Fuzouli a en effet inséré dans son masnavi des poèmes lyriques, principalement des ghazals, qui permettent de donner une voix aux personnages, en particulier à Layla qui en est privée dans la version persane. Enfin, au terme du récit, Fuzouli développe une addition probablement apocryphe à la version de Nizami : quand la mort de son mari libère Layla et lui rend l'espoir, c'est elle qui prend l'initiative de rencontrer Majnoun, elle encore qui brise le silence entre eux[5].
Commentaires
modifierNature du genre
modifierMalgré ses multiples incarnations et les divergences inhérentes aux reprises, le récit conserve les traits essentiels de l'histoire d'amour « impossible » (et dès lors tragique) entre deux jeunes amants que les normes sociales et les circonstances familiales empêchent de connaître une union heureuse. Ce type d'histoire, issue ou parente des légendes populaires, est fort répandu partout dans le monde ; si les plus importantes en Occident se limitent généralement à celles de Tristan et Iseut (légende d'origine celte) et de Roméo et Juliette (qui trouve ses racines dans la mythologie gréco-romaine avec le couple Pyrame et Thisbé), elles abondent en Orient : Hir et Ranjha (conte populaire du Pendjab), Sohni et Maniwal (idem), Shirin et Khosro (poème de Nizami inspiré du Shâh Nâmeh - ou Livre des Rois - de Ferdowsî), et bien d'autres. Mais la particularité de Majnoun Leïla est que finalement c'est Qais lui-même qui fait obstacle à son amour et non l'entourage des amants.
Comparaison avec Roméo et Juliette
modifierSi l'on considère le fond de l'histoire, on peut voir dans le Layli et Majnun de Nizami, le Roméo et Juliette de la littérature persane[6]. Les similitudes sont évidentes : chacune des deux œuvres décrit le destin d'un couple d'amants maudits, dont l'amour est impossible[7]. Leur succès, et le nombre d'adaptations dont elles ont fait l'objet, en est une autre. Mais Jerome W. Clinton souligne des différences de taille. D'abord sur la forme : Roméo et Juliette est une pièce de théâtre, destinée à être jouée sur scène, tandis que Layla et Majnun est un poème fait pour être lu. Sur le fond, le dénouement des deux œuvres est différent : Majnun et Layla meurent de vieillesse sans s'être unis, tandis que les amants de Shakespeare se donnent la mort. Layla ne joue de rôle qu'au début du poème, puis s'éclipse, au profit de l'image idéalisée que Qays s'imagine, alors que Juliette a un rôle plus déterminant sur le déroulement de la pièce. Enfin, dans le poème de Nizami, c'est la passion de Majnun, dépeinte comme une maladie, qui empêche les amants de s'unir. Dans la pièce de Shakespeare, l'amour serait plutôt le remède contre la haine qui déchire les clans familiaux. C'est cette rivalité familiale qui cause la fin tragique des deux amants[7].
Amour et idéalisme
modifier« L'idéal naît de l'amour. Sans amour il n'y a pas d'idéal et quand l'amour fléchit, l'idéal disparaît. C'est pourquoi notre idéal ne peut pas être donné à quelqu'un d'autre, car chacun est attiré par une certaine forme de beauté, de bonté et de bonheur. À ce propos l'on peut citer l'histoire de Majnoun et de Leïla. Majnoun était un tout jeune homme qui aimait Leïla depuis l'enfance de l'amour le plus tendre. Mais ils n'appartenaient pas au même clan, de sorte que les parents étaient mécontents de ce sentiment réciproque et qu'ils cherchaient sans cesse à éloigner les jeunes gens l'un de l'autre. Un jour, un ami de la famille de Majnoun lui dit : "Mais cette Leïla que tu aimes avec tant de constance n'est pas plus belle que d'autres !". Majnoun répondit : "Pour voir Leïla il faut avoir les yeux de Majnoun". Ces "yeux de Majnoun" sont les yeux de l'idéalisme, des yeux qui voient la beauté »
— Murshida Sharif Lucy Goodenough.
Amour et mysticisme
modifierAuteure de la traduction de la version persane de Jâmi (1414-1492), Leili Anvar insiste sur l'aspect mystique du récit. L'amour terrestre est une voie d'accès au spirituel et la beauté de Leïla est pour Qays la manifestation de la splendeur divine. Dès les origines de l'islam, un rapport étroit est établi entre l’expérience de la passion amoureuse et l’expérience mystique, et celui-ci est caractéristique des poètes soufis. Si, dans la légende de Leyli et Majnûn, cet amour est pour toujours impossible, le désir charnel lui-même est une voie d'accès au cheminement spirituel[8],[9].
Éditions
modifierÉditions françaises
modifier- André Miquel et Percy Kemp, Majnûn et Laylâ : l'amour fou, coll. « La Bibliothèque arabe », Paris, Sindbad, 1984 (ISBN 2-7274-0103-5)
- Majnûn, L'Amour poème, Sindbad, coll. « La petite Bibliothèque de Sindbad », Paris, 1984 ,(rééd. 1991, 1998) 105 p. (ISBN 2-7274-0202-3) [Fiche du livre sur le site d'Actes Sud (page consultée le 21 juillet 2010)]Choix de poèmes traduits de l'arabe et présentés par André Miquel
- André Miquel, Deux histoires d'amour : de Majnûn à Tristan, Odile Jacob, coll. « Travaux du Collège de France », Paris, 1996, 192 p. (ISBN 2-7381-0341-3) [Fiche du livre sur le site des Éditions Odile Jacob (page consultée le 21 juillet 2010)]
- Ahmad Farrâj, André Miquel (traduction et notes) et Ghani Alani (calligraphies), Le Fou de Laylâ : le diwan de Majnûn, Paris, Actes Sud, , 506 p. (ISBN 978-2-7427-4478-7, OCLC 417411825)
- Nezãmi, Layla et Majnun, Paris, Fayard, 2017, 276 p. (ISBN 978-2-2137-0377-0)
- Jâmi, Leyli et Majnûn, illustré par les miniatures d’Orient, traduit du persan par Leili Anvar, Paris, Diane de Selliers, 2021, 432 p. (ISBN 978-2-3643-7120-0)
Dans la culture moderne
modifierCette histoire a été adaptée ou a inspiré de nombreuses œuvres, dont des films, des romans et des musiciens. Une des plus connues est l'album Layla and Other Assorted Love Songs d'Eric Clapton, dont le titre en a été directement tiré. Le titre de la chanson Layla y fait également référence et la chanson I Am Yours cite directement des passages du poème de Nizami (la chanson est officiellement créditée Eric Clapton/Nizami)[10]. Le chanteur turc Rafet El-Roman, interrogé sur l'origine de sa chanson Layla, reconnaît sa dette envers Nizami[5].
Louis Aragon y fait largement référence dans Le Fou d'Elsa, dont l'exergue est un vers du Leyli et Majnûn.
En 2007, le film indien Aaja Nachle montre un spectacle musical inspiré du conte.
Le compositeur Armand Amar a écrit et créé en 2011 un oratorio intitulé Leylâ et Majnűn ou l'amour mystique[11].
La légende est adaptée en bande dessinée par Yann Damezin dans Majnoun et Leili : chants d'outre-tombe en 2022[12].
Dans Une histoire d'amour et de désir, film réalisé par Leyla Bouzid (2021), Majnoun Leïla est le sujet de l'exposé d'Ahmed et son amour retenu avec Farah en est l'écho moderne.
Notes et références
modifier- ↑ « Mathias Enard a lu « Layla et Majnun », « la plus belle histoire d’amour de tous les temps » », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ André Miquel écrit à ce sujet que « Majnûn, selon toute apparence, n'a jamais vécu. Et pourtant, il existe. La légende, pour lui, a forcé la main à l'histoire. » (L'amour poème, 1991, p. 11)
- ↑ « Couples de légende Majnoun et Leïla », sur L'Humanité, (consulté le )
- ↑ (en) Kamran Talattof et Jerome W. Clinton, « Introduction: Nizami Ganjavi and His Poetry », dans The Poetry of Nizami Ganjavi: Knowledge, Love, and Rhetoric, Palgrave Macmillan US, , 1–13 p. (ISBN 978-1-137-09836-8, DOI 10.1007/978-1-137-09836-8_1, lire en ligne)
- 1 2 3 4 (en) Mehmed Kalpaklī et Walter G. Andrews, chap. 2 « Layla Grows Up: Nizami’s Layla and Majnun “in The Turkish Manner” », dans The Poetry of Nizami Ganjavi: Knowledge, Love, and Rhetoric, Palgrave Macmillan US, , 29–49 p. (ISBN 978-1-137-09836-8, DOI 10.1007/978-1-137-09836-8_3, lire en ligne)
- ↑ Encyclopædia Universalis, « Biographie de NIẒĀMĪ ou NEZAMÉ DE GANDJE », sur Encyclopædia Universalis (consulté le )
- 1 2 (en) Jerome W. Clinton, chap. 1 « A Comparison of Nizami’s Layli and Majnun and Shakespeare’s Romeo and Juliet », dans The Poetry of Nizami Ganjavi: Knowledge, Love, and Rhetoric, Palgrave Macmillan US, , 15–27 p. (ISBN 978-1-137-09836-8, DOI 10.1007/978-1-137-09836-8_2, lire en ligne)
- ↑ Jâmi, Leyli et Majnûn, cf. bibliographie
- ↑ « Leili Anvar : « Le corps n’est pas contradictoire avec la quête du divin, il lui est même indispensable » », Le Monde.fr, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Jean Patterson, « Crazy About "Layla": Eric Clapton Song Inspired by Nizami, 12th century Azerbaijani Poet », Azerbaijan International, (consulté le )
- ↑ « Leyla et Majnûn ou l'amour mystique, d'Armand Amar », sur radiofrance.fr/francemusique,
- ↑ Fiche de Majnoun et Leïli - Chants d'outre-tombe de Yann Damezin sur BDGest. Page consultée le 31 janvier 2023.
Annexes
modifierBibliographie
modifier- Jad Hatem, Majnoun Laylâ et la mystique de l'amour, Paris, L'Harmattan, 2015, 200 p. (ISBN 978-2-2967-1368-0)
Articles connexes
modifier- Leyli et Medjnoun, opéra de Üzeyir Hacıbəyov créé en 1908
- Leyli va Majnoun, film iranien réalisé par Abdolhossein Sepanta sorti en 1937
- Layli, poupée lori
- Poétesses arabes médiévales, dont
- Laila bint Lukaiz (-483)
- Layla al-Akhyaliyya (active vers 700)
Liens externes
modifier- (en) Une peinture du XVe siècle représentant Leila et Majnoun à l'école, tirée du site du Metropolitan Museum of Art.
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :