Douze Articles

Déclaration des droits de l'homme écrits dans Memmingen en 1525
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Les douze articles de Memmingen constituent un manifeste de revendications adopté le à Memmingen en Souabe, dans le Saint-Empire romain germanique, par les délégués de plusieurs assemblées « paysannes » insurgées. Ce texte représente l'écrit emblématique de la guerre des Paysans allemands, il est considéré comme un précurseur de la déclaration des droits de l'homme.

Un titre en allemand au-dessus d’une gravure représentant une foule d’hommes munis d’armes.
Page de titre de l'opuscule énonçant les XII Articles : "Les principaux articles de fond, et équitables, avancés par l'union des paysans et des manants relevant des autorités ecclésiastiques et laïques par lesquelles ils estiment subir des injustices".

Généralités

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L'insurrection politique, sociale et religieuse de la guerre des Paysans souleva, entre 1524 et 1526, de larges territoires du Saint-Empire, à savoir la Souabe, la Franconie, la Hesse, la Thuringe, le pays de Bade, la frange nord de la Suisse et les Grisons, une partie importante du Tyrol, de la Styrie et du Salzbourg, ainsi que le Palatinat, l'Alsace, le nord-est de la Franche-Comté et la partie orientale du Westrich[1].

Le , une cinquantaine de représentants des trois grands regroupements insurrectionnels paysans (Haufen) de Haute-Souabe, la "bande" de Baltringen, celle de l'Allgäu et celle du lac de Constance, se réunirent à Memmingen. Leur but était de débattre en vue d'aboutir à une alliance, en définissant des objectifs politiques communs clairs et précis, ainsi que les moyens d'y parvenir. Ils s'unirent solennellement en se constituant en "Union Chrétienne" (Christliche Vereinigung).

Les XII Articles sont réputés avoir été rédigés dans la foulée, principalement par Sebastian Lotzer et Christoph Schappeler. Le premier est un un artisan fourreur et théologien laïc originaire de Horb am Neckar, il serait le rédacteur des douze articles proprement dits, ainsi que co-rédacteur des gloses marginales. Le second est un ecclésiastique, instituteur et théologien de Saint-Gall, dans la Confédération suisse ; il serait l’auteur du préambule et le co-rédacteur des gloses marginales. Le chiffre de 12 semble avoir été retenu pour sa symbolique spirituelle (12 Apôtres, 12 tribus d'Israël). Le manifeste, qui serait essentiellement inspiré des doléances émises par ceux de Baltringen, est rapidement imprimé (sous forme de petite brochure, dite Flugschrift) à quelque vingt-cinq mille exemplaires et diffusé dans les provinces du Saint-Empire[2].

Les articles sont précédés par un préambule qui explique les raisons du soulèvement et son inscription dans une justice divine ("göttliches Recht") dont les bases sont présentes dans les Saintes Écritures ; l'introduction appelle aussi le lecteur à ne juger le texte qu'après avoir lu attentivement les arguments. Chaque article, par le biais de gloses marginales, renvoie à un passage précis de l'Évangile. Dans le premier article du manifeste, les paysans demandent le droit d’élire eux-mêmes leur ministre du culte, leur « pasteur », et être autorisés à le démettre s’il se comporte de manière inconvenante. Le deuxième article traite de l’impôt de la dîme. Le troisième de l’abolition du servage. Le quatrième, des droits de la chasse et de la pêche. Dans le cinquième article, ils demandent la restitution des pâtures et forêts communes ("Allmend") accaparées par les seigneurs laïcs et ecclésiastiques. L’article six évoque les corvées, qui ne doivent pas être excessives. L’article sept aborde le respect des accords sur les services dus. L’Article huit concerne les loyers des terres agricoles (cens). L’article neuf traite d'une justice qui soit équitable. L’article dix réclame la restitution à la communauté paysanne des biens mal acquis par les seigneurs. L’article onze exige l’abolition de l’impôt de mainmorte. Le douzième et dernier article constitue un engagement de moralité que les insurgés s'appliquent à eux-mêmes (et donc qu'ils exigent des autres) : ils s’engagent à modifier ou à retirer les articles précédents s’il était prouvé qu’il(s) n’étai(en)t pas conforme(s) à la Parole de Dieu[3].

Ainsi, les XII Articles dessinent un programme de réforme sociale, à la fois spirituelle et politique. Mais avec un seul article ayant trait à la pratique religieuse, et onze autres concernant des revendications de justice sociale, les XII Articles représentent plutôt un programme révolutionnaire de réaménagement de la société ; paysans et artisans veulent accéder à un statut de partenaires respectés et écoutés. Les seigneurs temporels et ecclésiastiques sont exhortés à céder une partie de leur pouvoir. L'appel à une sorte de « contrat social » (avant l'heure) constitue une invite à une négociation « fraternelle » incluant toutes les parties de la société, y compris «l’ homme du commun » (der gemeine Mann). Les lois et leur application doivent rechercher l'équité, en s'appuyant sur le texte des Évangiles, convoqués en tant que boussole éthique[4].

Outre les XII articles, l'"Union Chrétienne" (Christliche Vereinigung) constituée par les trois bandes réunies, a également rédigé l'amorce d'un projet politique ainsi qu'un règlement de campagne (Feldordnung) qui définit les grandes lignes de l'organisation et de son action[5].

Page de titre de l'opuscule publié par l'"Union Chrétienne" (Christliche Vereinigung), résumant son programme politique et son règlement de campagne (Feldordnung)

Les XII Articles sont loin de représenter le seul manifeste revendicatif de la Guerre des Paysans. Il y eut un certain nombre d'autres textes locaux, avec moins d'articles, ou au contraire davantage, jusqu'à une trentaine. Cependant, ce sont les douze articles adoptés à Memmingen qui connurent un succès foudroyant auprès des insurgés, en raison de leur cohérence d'ensemble et de la qualité de leur argumentation.

Avec la Magna Carta de 1215, et la Pétition des droits en 1628, ce texte s'inscrit parmi les écrits précurseurs des constitutions démocratiques, ainsi que des Droits de l'homme en Europe, et préfigure les revendications de la Révolution française[6].

Contenu des XII Articles (synthèse)

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1. Chaque commune devrait avoir le droit d’élire son pasteur et de le renvoyer s'il se comporte mal. Le pasteur devrait prêcher l'Évangile à haute voix et clairement, sans autre interprétation humaine, puisque les Écritures Saintes disent que nous ne pouvons venir à Dieu que par la vraie foi.

2. Les pasteurs devraient être payés sur la grande dîme. Tout excédent devrait être utilisé pour les pauvres du village et le paiement de l'impôt de guerre. La petite dîme doit être rejetée parce qu'elle a été forgée par les hommes, car le Seigneur Dieu a créé le bétail pour l'homme gratuitement.

3. Jusqu'à présent, l’usage a été que certains d’entre nous ont été mis en servitude, ce qui est contre toute miséricorde, vu que le Christ nous a tous rachetés en versant son sang précieux, le berger aussi bien que le plus haut placé, sans aucune exception. C'est pourquoi les Saintes Écritures énoncent que nous sommes tous libres, comme nous voulons l'être.

4. N’est-il pas contraire à la fraternité entre les hommes, n’est-il pas contraire à la Parole de Dieu que le pauvre homme n'ait pas le droit d'attraper du gibier, de la volaille et du poisson ? Car lorsque le Seigneur Dieu créa l'homme, il lui donna le pouvoir sur tous les animaux sur la terre, l'oiseau dans les airs et les poissons dans l'eau.

5. Les seigneurs se sont approprié les ressources des forêts. Si le pauvre homme a besoin de bois, il doit l'acheter le double de son prix. Par conséquent, tout le bois qui n'a pas été acheté devrait être restitué à la communauté, afin que chacun puisse subvenir à ses besoins en bois de construction et de chauffage.

6. Il faudrait revenir à une organisation plus juste des corvées, car elles augmentent de jour en jour ; il faudrait revenir à la manière dont nos parents ont servi, uniquement selon ce que recommande la parole de Dieu.

7. Les seigneurs ne devraient pas augmenter à leur guise les corvées des paysans au-delà du niveau fixé lors de la négociation initiale.

8. De nombreux métayers n’arrivent pas à payer les loyers des terres. Des personnes honorables et compétentes devraient s’occuper de ces problèmes et rétablir l'équité entre propriétaire et locataire, afin que le fermier ne fasse pas son travail en vain, parce que chaque journalier est digne de son salaire.

9. Concernant les peines prononcées par les tribunaux, de nouveaux règlements sont sans cesse adoptés dans l’application de la loi. On ne punit pas selon la nature de la chose, mais de manière arbitraire. Notre opinion est qu’on nous punisse à nouveau d’après le vieux châtiment écrit, adapté à la question traitée, et non de manière arbitraire.

10. Plusieurs se sont approprié des prairies et des champs appartenant à une communauté. Nous voulons les ramener entre nos mains communes.

11. L’impôt de mainmorte devrait être définitivement banni, plus jamais les veuves et les orphelins ne devraient être honteusement volés, ce qui est contraire à Dieu et à l'honneur.

12. Notre décision et opinion finale est la suivante : si un ou plusieurs des articles ci-dessus n'étaient pas conformes à la parole de Dieu, nous voulons le(s) retirer, si cela nous est expliqué sur la base des Écritures Saintes. Et si jamais nous devions autoriser un certain nombre d'articles maintenant, et qu'on constaterait par la suite qu'ils étaient erronés, alors ils devraient être rayés et caducs. Nous voulons ainsi nous prémunir par rapport à d’autres revendications, dans le cas où par les Écritures Saintes, elles se révèleraient opposées à Dieu, et si elles constituaient un fardeau pour le prochain. Dans le même esprit, si l'on pouvait mettre en évidence, grâce aux Écritures Saintes, un autre fardeau qui pèserait injustement sur les épaules du peuple, il devrait alors faire l'objet d'un nouvel article.

Notes et références

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  1. Alphonse Wollbrett (dir.), La guerre des paysans 1525, Saverne, SHASE (Société d'Histoire et d'Archéologie de Saverne et Environs), , 232 p.
  2. Georges Bischoff (dir.) , 2025, p. 47, 1525 - Dictionnaire de la guerre des Paysans - En Alsace et au-delà, Strasbourg, La Nuée Bleue/1525, une révolution oubliée/FSHAA, (ISBN 978-2-7165-1000-4), p. 47
  3. René Joseph Gerber, « ”Lis avec application les articles... et puis tu jugeras” :la réception des XII Articles dans les ”Flugschriften” de1525 », thèse à l'université de Strasbourg, (lire en ligne).
  4. Paul Christophe Abel, La guerre des Paysans en Lorraine, ses suites en Alsace et dans la proche Rhénanie, collection Terre d'entre-deux, Metz, Les Paraiges, , 364 p. (ISBN 978-2-37535-195-6), p. 324-333
  5. Éric De Haynin, « "Baltringen. Les pionniers des XII Articles" », BISCHOFF Georges, (dir.) 1525, Dictionnaire de la guerre des Paysans, , p. 100
  6. Alexandre Weill, La guerre des Paysans, Paris, Librairie d'Amyot, (lire en ligne), p. XV.

Bibliographie

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  • René Joseph Gerber, «"Lis avec application les articles... et puis tu jugeras : la réception des XII Articles dans les "Flugschriften" de 1525 », thèse à l'université de Strasbourg, 2012.
  • Georges Bischoff (dir.), Dictionnaire de la guerre des Paysans. En Alsace et au-delà, Strasbourg, La Nuée Bleue/FSHAA/1525, une révolution oubliée, 2025, 466 p.
  • Gautier Heumann, La guerre des paysans d'Alsace et de Moselle, Paris, Éditions Sociales,
  • Friedrich Engels, La guerre des paysans en Allemagne (1850), Éditions Sociales, coll. « Les auteur(e)s classiques » (présentation en ligne)
  • Paul Christophe Abel, La guerre des Paysans en Lorraine, ses suites en Alsace et dans la proche Rhénanie, Metz, éditions Les Paraiges, collection Terre d'entre-deux, 2025, p. 321-333.

Articles connexes

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