Eau de Hongrie
L’eau de Hongrie, également appelée eau de la reine de Hongrie, désigne une préparation aromatique dont l'usage est aujourd'hui principalement associé à la parfumerie.

Lors de sa première description connue au XVIIe siècle, dans les Nouveaux secrets rares et curieux attribués à P. Erresalde (1660) (dont le contenu présente de fortes similitudes avec une recette publiée par Johann Prevost en 1658[1]), elle est présentée exclusivement comme un médicament (remède) avec des propriétés thérapeutiques fortifiantes et régénérantes. Cette préparation est également décrite comme un remède par plusieurs apothicaires et chimistes de référence du XVIIe siècle, notamment Christophe Glaser dans son cours de chimie de 1663, Nicolas Lemery dans son cours de chimie de 1675 et Moyse Charas dans sa pharmacopée. Elle entre en 1732 en tant que remède dans le codex des médicaments parisiens (Codex Medicamentarius seu Pharmacopoea Parisiensis).
Au XVIIe siècle, l'eau de Hongrie est diffusée à la cour de Louis XIV par plusieurs apothicaires et apothicaires-parfumeurs de Montpellier (ou revendeurs de Montpellier), parmi lesquels Jean Fargeon, Sébastien Matte La Faveur et Jean-Baptiste Daumont[2]. Les sources de cette époque, en particulier les documents de réclame qui ont survécu (Fargeon - 1668, Daumont - 1684, Matte La Faveur - sans date), ne mentionnent que des usages thérapeutiques. Par exemple le "Catalogue des marchandises rares, curieuses et particulières qui se font et débitent à Montpellier concernant la sante, les parfums et les embellisements"[3] de 1668 fait figurer l'eau de Hongrie dans la catégorie des "compositions concernant ce qui est pour la santé" mais ne la cite pas dans la partie "catalogue des parfums" ou dans le "catalogue pour les embellissements".
Au XIXe siècle, Eugène Rimmel contribue à populariser l'eau de Hongrie dans l'histoire de la parfumerie. Dans son Livre des parfums (1870), il la qualifie de « premier parfum alcoolique dont il soit fait mention », bien que les premières sources historiques connues décrivent cette préparation exclusivement comme un remède à usage médical, et reprend la date de 1370 pour sa création. Cette datation, reprise par plusieurs auteurs ultérieurs, n'est toutefois étayée par aucune source médiévale connue. Elle semble dériver des recherches de Johann Beckmann dans son Histoire des inventions (1788). Beckmann y tente d'identifier la « reine donna IZabelle de Hongrie » mentionnée dans la recette publiée en 1660 avec Élisabeth de Pologne (1305-1380), épouse du roi Charles Ier de Hongrie (Charles Ier Robert). En supposant que cette reine soit âgée d'environ soixante-douze ans lors des événements rapportés par la légende, il situe ceux-ci entre 1370 et 1380. Beckmann rejette néanmoins la valeur historique du récit associé à cette reine. Il observe notamment que la demande de mariage évoquée dans la légende avec le roi de Pologne est incompatible avec la chronologie connue. La couronne polonaise était effectivement alors détenue successivement par le frère puis par le fils d'Élisabeth de Pologne. Il conclut que l'attribution de l'eau de Hongrie à cette souveraine relève vraisemblablement d'un procédé destiné à accroître le prestige commercial de la préparation. Cette analyse est reprise au début du XXe siècle par l'historien de la pharmacie Paul Dorveaux, qui considère également la tradition rattachant l'eau de Hongrie à la reine Élisabeth comme dépourvue de fondement historique.
Historique
modifierÀ l’origine, l’eau de Hongrie était un alcoolat de romarin créé en 1370 pour l’épouse du roi Charles Robert de Hongrie, Élisabeth de Pologne. La reine de Hongrie en fit un usage intensif, interne et externe, tout au long de sa vie. La légende raconte que cette eau merveilleuse qu’elle reçut des mains d’un ange l’aida à conserver sa beauté et que c’est grâce à elle qu’elle fut demandée en mariage par le prince de Pologne, alors qu’elle était âgée de 72 ans. La légende est incorrecte. La confusion est due au fait que lorsque son fils, Louis de Hongrie devint roi de Pologne, il nomma sa mère régente de Pologne[4].
Sa fragrance était originellement à base de romarin macéré dans de l’esprit de vin, une préparation appelée « alcoolat de romarin » – selon le principe recommandé par des médecins comme Arnaud de Villeneuve et Raymond Lulle à la fin du XIIIe siècle à Montpellier –, mais elle fut enrichie plus tard avec de l’essence de lavande, de la bergamote, du jasmin, du cirse et de l’ambre.
En 1693, Simon Barbe écrit : « L’Eau de la Reine d’Hongrie ne se peut faire si bonne qu’à Montpellier ; parce qu’ils la font avec les fleurs de romarin qu’ils ont en abondance ; mais cependant celle que nous faisons avec les feuilles est fort bonne & a la même vertu. »[5].
Elle est aujourd’hui élaborée et vendue par la maison Fragonard.
Utilisée à la cour du roi Charles V dès le XIVe siècle, elle était encore très utilisée au XVIIe siècle à la cour du roi Louis XIV et fut le parfum de Mme de Sévigné, de sa fille Mme de Grignan et de Mme de Maintenon qui la conseillait à ses pensionnaires de Saint-Cyr. On lui attribuait en effet des pouvoirs revitalisants, esthétiques et thérapeutiques (rhumatismes, palpitations cardiaques, peste, obstruction du foie, jaunisse, bourdonnements d’oreilles ou douleurs abdominales).
Articles connexes
modifierBibliographie
modifier- Paul Dorveaux, « L'Eau de la reine de Hongrie », Bulletin de la Société d'histoire de la pharmacie, vol. 6, no 19, , p. 358-361 (lire en ligne).
- Maurice Chastrette, « Histoires de grands parfums anciens et moins anciens », Bulletin de l'Union des professeurs de physique et de chimie, , « L'Eau de la reine de Hongrie » (lire en ligne).
- (de) Johann Beckman, Beyträge zur Geschichte des Erfindungen, t. 2, Leipzig, Berlage Paul Gotthelf Rummer, , p. 446-454.
- P(ierre ?) Erresalde, Nouveaux secrets rares et curieux. Donnez charitablement au public par une personne de condition. Contenant divers remèdes eprouvez, utils & profitables pour toutes sortes de maladies, Paris, Jean Baptiste Loyson, .
- (la) Johan Prevost, Selectiora remedia multiplici usu comprobata, quae inter secreta medica iure recenseas, Padoue, Matthæi Cadorini, .
- Nicolas Lemery, Cours de Chymie, Paris, chez l'auteur, .
- Eugène Rimmel, Livre des parfums, Paris, Dentu, .
Notes et références
modifier- ↑ « L'eau de la Reine de Hongrie-première partie », sur scalpeletmatula.org, (consulté le ).
- ↑ Rivet B, « Notes sur la parfumerie et les marchands-parfumeurs de Montpellier (XVIe-XVIIIe siècles) », Etudes heraultaises, vol. Nouvelle Série 1989-1990, nos 5-6, , p. 105-114 (lire en ligne)
- ↑ « Catalogue des marchandises rares, curieuses et particulières qui se font et débitent à Montpellier concernant la sante, les parfums et les embellisements », sur https://books.google.fr/, (consulté le ).
- ↑ Élisabeth de Feydeau, Les Parfums : Histoire, anthologie, dictionnaire, Paris, Robert Laffont, , 1206 p. (ISBN 978-2-221-11007-2 et 2-221-11007-2).
- ↑ Simon Barbe, Le Parfumeur français qui enseigne toutes les manières de tirer les odeurs des fleurs, et à faire toutes sortes de compositions de parfums avec le secret de purger le tabac en poudre et le parfumer de toutes sortes d'odeurs pour le divertissement de la noblesse, l'utilité des personnes religieuses et nécessaire aux baigneurs et perruquiers, Lyon, chez Thomas Amaulry, (lire en ligne).