Elena Drapkina

partisane soviétique biélorusse juive

Elena Drapkina, née Elena Askarevna Levina (en russe : Елена Аскарьевна Драпкина) le à Minsk et morte à Saint-Pétersbourg le . Elle est une partisane juive biélorusse connue pour sa participation au mouvement partisan antinazi, après avoir échappé au Ghetto de Minsk, pendant les dernières années de la Shoah[1],[2] et de la Seconde guerre mondiale.

Elena Drapkina
Biographie
Naissance
Décès
(à 92 ans)
Nom dans la langue maternelle
Елена Аскарьевна Драпкина
Nom de naissance
Elena LevinaVoir et modifier les données sur Wikidata
Surnom
Lena Drapkina
Nationalité
Domicile
Formation
Université de Léningrad
Activités
Famille
Levin
Père
Osher Levin
Mère
Ginde Levina
Fratrie
Hirsch Drapkine, Saül Drapkine
Conjoint
Voulf Drapkine
Autres informations
Religion
Judaïsme
Idéologie
Membre de
Pionniers de Biélorussie
Conflit
Grade
Commandant
Personne liée
Lieu de détention

Après la libération de la Biélorussie, Drapkina travaille pour le conseil exécutif de Minsk et achève ses études d'odontologie. Bien qu'éduquée comme juive laïque et nationaliste russe, elle devient plus observante au fil de sa vie, afin d'honorer ses défunts parents et les membres de sa famille qui ont péri au cours de la Shoah. Au milieu des années 1990 et au début des années 2000, elle se distingue par sa participation à plusieurs projets d'histoire orale, documentant l'expérience des partisans juifs.

Biographie

modifier

Famille et judaïsme

modifier

Elena Drapkina est née à Minsk, capitale de la République socialiste soviétique de Biélorussie et ville majeure de la Zone de résidence, abritant environ 71 000 Juifs en 1924. Son frère aîné, Hirsh, est né en 1920 et son frère cadet, Saul, est né en 1929[3]. Ses parents, Osher Levin et Ginde Levina, sont enseignants, mais ont abandonné leur emploi pour travailler pour le comité exécutif de Minsk (Ispolkom)[3]. La famille est relativement aisée d'un point de vue socio-économique et, comme beaucoup de Juifs à l'époque, bien intégrée dans la société soviétique laïque[4]. Ils vivent dans un appartement de trois pièces situé dans un immeuble de deux étages, de taille décente pour l'époque[3]. Les grands-parents de Drapkina suivent les traditions juives, telles que célébrer les fêtes, manger casher et aller à la synagogue, mais ses parents ne sont pas observants. En conséquence, Elena Drapkina est élevée comme athée et n'apprend pas le yiddish[1].

Nationalisme soviétique

modifier

Au cours de sa jeunesse, de nouvelles politiques soviétiques en matière de nationalité sont mises en place, permettant aux Juifs de participer aux responsabilités sociales, politiques et économiques. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, les Juifs d'Union soviétique n'étaient identifiés comme Juifs que parce que leurs passeports portaient le tampon « natsionalnost » (nationalité en russe), qui indiquait que la personne était ethniquement juive. Suite à ce processus de sécularisation des années 1920 et 1930, de nombreux Juifs de Biélorussie commencèrent à s'assimiler et à devenir plus soviétiques que juifs. Ils entretenaient également des amitiés et des relations professionnelles internationales, notamment dans les grandes villes comme Minsk[5]. Sous le régime soviétique, des alternatives à la culture juive étaient proposées, telles que la possibilité de quitter la Zone de résidence pour poursuivre des études supérieures et des activités pour les enfants[4].

Scolarité, camps de pionniers et formation pré-militaire

modifier

Durant l'entre-deux-guerres, Elena Drapkina participe à des programmes d'État qui mettent l'accent sur la loyauté envers l'État et l'appartenance à la laïcité. Elle fréquente des écoles biélorusses intégrées, considérées comme « élitistes » et participe à des kruzhki (ateliers en russe), des clubs sportifs et des camps de pionniers[1]. Dans ces camps, les enseignants inculquent aux enfants les valeurs communistes et socialistes[5]. Elena Drapkina fut principalement éduquée dans des colonies de vacances et des centres périscolaires, proposés par l'intermédiaire de ses parents et de sa propre école[1].

Outre ses activités scolaires, Elena Drapkina rejoint le BGTO de Minsk (Bud' Gotov'k Trudu i Obrorone SSSR, signifiant « Parés pour le travail et la défense de l'URSS »), un programme d'entraînement militaire qui enrôle des civils pour la défense en cas d'état d'urgence[4]. Ce programme propose des exercices collectifs et des cours de maniement des armes et de tir. Ce programme éveille l'intérêt d'Elena Drapkina pour la natation de compétition. Alors qu'elle s'entraîne pour le test d'admission au BGTO, un entraîneur la convainc de s'entraîner régulièrement, ce qui la conduit à participer à des compétitions de natation au niveau de la République. Elena Drapkina établit de nombreux records en papillon et en brasse. Plus tard, elle a peut-être participé à l'OSOAVIAkhIM (Société pour la promotion de la défense, de l'aviation et du développement chimique)[1].

L'invasion allemande

modifier

Les troupes allemandes s'approchent du territoire soviétique à l'insu de nombreux citoyens. À Minsk, les administrateurs municipaux et les fonctionnaires du parti n'ont ordonné aucune évacuation ni assuré de mesures de sécurité prévisionnelles. Les politiques mises en œuvre par le régime nazi, comme le goulag, commencent à affecter profondément la vie des Juifs. Des attaques antisémites s'ensuivent contre des écoles, des usines et des fermes, ainsi que des manifestations antireligieuses, de la propagande, des purges au sein du parti et d'autres violences[5]. Au moment où les Allemands commencent à prendre le pouvoir, Elena Drapkina est invitée à une représentation du Théâtre d'art de Moscou au Palais des Pionniers, mais elle ne peut finalement y assister[4].

Les frappes aériennes allemandes commencent le , Elena Drapkina a alors 17 ans. La nuit de l'invasion, les troupes allemandes attaquent l'ancienne zone de résidence[5]. Elena Drapkina les regarde défiler avec son organisation paramilitaire[4]. Le Commissariat général de Ruthénie blanche (organe d'administration civile allemande) s'installe à Minsk, sous la direction du commissaire général Wilhelm Kube. La nouvelle administration exige que 50 000 Juifs, dont Elena Drapkina et sa famille, quittent leurs foyers et se réinstallent dans un lieu circonscrit de 200 hectares. En , les Allemands commencent également à exécuter des civils juifs, y compris des enfants[5]. Pourtant, la plupart des citoyens ignorent encore l'existence des plans de la Solution finale.

À l'intérieur du Ghetto de Minsk

modifier
Plan pour le ghetto de Minsk

Vivre et survivre à l'intérieur du ghetto

modifier

Le Ghetto de Minsk est créé le et est devient un lieu de persécution où les détenus sont souvent privés de nourriture et de déplacements[5]. Tout Juif de plus de 10 ans doit porter un patch jaune sur la poitrine et le dos[4] (un patch rond et non une étoile de David comme c'était le cas en Europe occidentale). Chaque adulte disposede 1,5 mètre carré d'espace, aucun espace n'est dédié pour les enfants.

À l'intérieur du ghetto, Elena Drapkina vit dans une maison surpeuplée de neuf personnes : son oncle, sa tante, son cousin et son oncle veuf, qui n'a qu'une fille. Ils partagent une chambre de 14 mètres carrés. Ils dorment de manière spartiate, sur et sous la table[1].

Les adolescentes comme Elena Drapkina souffrent le plus dans le ghetto, car elles sont les plus affamées, elles subissent les violences et les traumatismes émotionnels et psychologiques les plus importants[5]. Elles ont certes accès à l'emploi, mais cela les rend également vulnérables aux violences sexuelles. Lors d'entretiens ultérieurs, Elena Drapkina décrit un système d'alerte mis en place par sa voisine pour se défendre : elle a une cloche qu'elle sonne pour tout le quartier dès qu'elle entend un cri. Bien qu' elle-même n'ait jamais confirmé avoir été victime d'agressions sexuelles sur son lieu de travail dans le ghetto, nombre de ses camarades du ghetto en ont été victimes[1].

Elena Drapkina profite de ses missions dans le ghetto pour planifier discrètement son évasion. Elle s'engage auprès de son amie Macha Bruskina pour travailler au bureau du travail du Judenrat, le gouvernement juif du ghetto. Leurs tentatives sont infructueuses, Elena Drapkina est affectée à la gare de marchandises. Elle travaille avec 16 autres femmes au nettoyage des trains et au déneigement des voies. En échange, elle reçoit des rations alimentaires quotidiennes[1]. Ces emplois lui permettent de nouer des liens avec les mouvements clandestins[6].

Événements importants du ghetto

modifier

Le , Elena Drapkina survit à un pogrom grâce à sa cachette préparée par les détenus du ghetto. Avec d'autres, elle se cache sous un escalier recouvert de tôle et de linge. Les personnes cachées restent immobiles pendant une journée et une nuit entières. En quittant enfin les lieux, Elena Drapkina voit l'un de ses oncles se faire assassiner dans le salon. Sa mère et son jeune frère sont retrouvés, emmenés puis assassinés lors de ce pogrom[4],[6].

Le Judenrat ayant refusé d'envoyer 500 résidents au massacre le , les troupes allemandes projètent de lancer une attaque sur le ghetto. Elena Drapkina reçoit cette information à l'avance en entendant une conversation entre ouvriers allemands. Au cours de l'attaque, tous les enfants de l'orphelinat, les patients de l'hôpital et d'autres civils innocents sont assassinés par les polices allemande et les auxiliaires de police lituaniens. La colonne de travail d'Elena Drapkina est chargée de monter dans un camion en fin de journée, en guise de punition[4]. Leur colonne est ensuite escortée jusqu'à la porte située à l'intersection des rues Tchornaïa et Oboutkovo[6]. Alors qu'elle est alignée pour rentrer dans le ghetto, un garde allemand lui pend sa carte d'identité et déclare qu'elle est une ouvrière ordinaire et non une ouvrière qualifiée, et tente de la frapper. Finalement, elle est relâchée et franchit le poste de contrôle. Outre elle, une seule femme parmi ses amies de la colonne de travail survécut à cette sélection à la porte[4],[6].

Bâtiments avec panneaux d'avertissement dans le ghetto de Minsk

Évasion du ghetto

modifier

Quelques jours après le pogrom de 1941, Elena Drapkina se voit offrir un passeport par deux ouvriers russes. Ce passeport mentionne qu'elle est polonaise, ce qui lui permet de quitter le ghetto. Elena Drapkina attend qu'un autre pogrom ait lieu fin pour s'évader, espérant qu'en son absence les Allemands la croiront morte[4]. Elle part immédiatement après[6]. Comme Elena Drapkina, 6 000 personnes sur 10 000 finirent par fuir le ghetto de Minsk, mais la plupart partirent vers le printemps et l'automne 1943[4]. Après sa sortie du ghetto, Elena Drapkina rencontre une femme non juive qui lui permet de vivre dans sa maison de ferme à l'ouest de Minsk et de travailler pour elle comme domestique[1].

Ralliement aux partisans

modifier

Alors qu'elle travaille à la ferme, Drapkina rencontre un groupe de parachutistes soviétiques envoyés dans la région pour constituer une unité de partisans derrière les lignes de front allemandes. Ils la convainquent de les rejoindre[1]. La mission des partisans est de rendre la vie des Allemands misérable en sabotant et en détruisant leurs infrastructures, d'aider les civils locaux à restaurer et à entretenir la foi, ainsi que de promouvoir la victoire[6]. Elena Drapkina a 18 ans à l'époque et sert pendant deux ans[1].

Le groupe de partisans d'Elena Drapkina, appelé otriad, comptait alors huit personnes et était dirigé par I.M. Timchouk. En , il comptait 40 membres. Chaque membre avait une tâche spécifique, et Drapkina fut initialement affectée à la cuisine. Après avoir décliné cette affectation, elle fut envoyée travailler comme infirmière à la tente médicale. Après avoir déclaré au commandant qu'elle souffrait d'hémophobie, elle fut finalement envoyée au combat. L'otriad de Drapkina comptait de nombreuses femmes qui s'étaient engagées car elles se sentaient menacées par les représailles allemandes. Les femmes étaient souvent expulsées des unités de partisans pour cause de grossesse, ce qui contraignait Drapkina à éviter les relations amoureuses[1].

Début 1944, Drapkina fut nommée commandante de Morozova, village sous la tutelle de sa brigade. Elle organisa l'évacuation de ses habitants, car une troupe inconnue traversait la région. Fin , son groupe de partisans s'unit aux troupes soviétiques en prévision de leur libération du régime nazi[1] . Les troupes soviétiques libérèrent les zones occupées par l'Allemagne en juin et .

Vie d'après-guerre

modifier

Après l'union de son groupe de partisans avec les troupes soviétiques, Elena Drapkina est démobilisée. Comme beaucoup d'autres femmes combattantes, elle ne reçoit aucune indemnité d'ancien combattant, ni reconnaissance publique pour son service de partisane (à l'instar de son amie Macha Brouskina).

Elle trouve par la suite un emploi de secrétaire au siège du mouvement des partisans biélorusses à Minsk, où elle obtient une place dans un dortoir et des cartes de rationnement alimentaire de niveau militaire (augmentées). Elle occupe ensuite un poste de direction relativement élevé au conseil exécutif de la ville. C'est au cours de cet emploi, en 1944, qu'elle tombe par hasard sur un courrier de Boris Davidovitch Brouskine, qui recherche désespérément sa fille Macha. Elena Drapkina apprend à Boris Davidovitch Brouskine, à travers un courrier, que sa fille Macha Brouskina est morte en héroïne, le , pendue par la Wehrmacht aidée de nombreux policiers auxiliaires lituaniens[7].

Au milieu de l'année 1945, alors que l'on célèbre le Jour de la Victoire, Elena Drapkina s'installe à Leningrad pour étudier l'odontologie. À Leningrad, elle vit chez sa tante, son seul parent encore en vie, le reste de sa famille ayant péri pendant la Shoah[4]. Sa tante la convainc d'aller à l'université, si bien qu'elle s'y inscrit. Bien qu'elle n'ait pas passé d'examen depuis la 3e et quelle n'ait pas lu le journal depuis 1941, Elena Drapkina termine ses études avec succès et travaille ensuite comme dentiste à Léningrad. Au début des années 1950, elle vit dans la crainte de campagnes antisémites généralisées contre les médecins juifs[1].

En 1945, elle épouse Voulf Drapkine, un officier. Il mourut en 1949 des suites de blessures de guerre. Ils ont un fils, qu'Elena Drapkina élève seule jusqu'à son remariage[1].

Fin de vie et héritage

modifier

Ultérieurement, Elena Drapkina exprime le désir d'apprendre le yiddish et d'approfondir ses connaissances juives. Elle suit des cours de culture juive et commence à fréquenter la synagogue. Pour commémorer ses proches disparus, elle allume une bougie de Yahrzeit à leur anniversaire de décès, une tradition qui remonte aux jours de jeûne juifs, aux moments de repentance et aux commémorations de tragédies[1].

Elena Drapkina participe également à de nombreux entretiens à la fin des années 1990 et au début des années 2000 afin de témoigner de son expérience pendant la guerre[8]. Dans le cadre de ces projets d'histoire orale, dont certains ont donné lieu à des supports pédagogiques multimédias, elle évoque longuement sa vie avant, pendant et après la Shoah[1].

En 2008, Elena Drapkina et d'autres militent pour que le mémorial de l'usine de levures où fut pendue son amie Macha Brouskina fasse figurer son nom. Il avait été érigé dans les années 1960 en mentionnant le nom d'« Inconnue ». Cela permet aux États soviétiques et post-soviétiques de reconnaître progressivement les femmes partisanes juives[1].

Références

modifier
  1. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 Anika Walke, Pioneers and Partisans: An Oral History of Nazi Genocide in Belorussia, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-933553-4, DOI 10.1093/acprof:oso/9780199335534.001.0001, lire en ligne)
  2. (ru) « Драпкина Елена Аскарьевна », аГутэр Бэтэр (consulté le )
  3. 1 2 3 (en) « Elena Drapkina | Centropa », www.centropa.org (consulté le )
  4. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 (en) Walke, « Jewish Youth in the Minsk Ghetto: How Age and Gender Mattered », Kritika: Explorations in Russian and Eurasian History, vol. 15, no 3, , p. 535–562 (ISSN 1538-5000, DOI 10.1353/kri.2014.0043, lire en ligne Inscription nécessaire)
  5. 1 2 3 4 5 6 7 (en) Walke, « Memories of an Unfulfilled Promise: Internationalism and Patriotism in Post-Soviet Oral Histories of Jewish Survivors of the Nazi Genocide », The Oral History Review, vol. 40, no 2, , p. 271–298 (ISSN 0094-0798, DOI 10.1093/ohr/oht081, lire en ligne Inscription nécessaire)
  6. 1 2 3 4 5 6 (en) « The Children's Hell of Minsk », Tablet Magazine, (consulté le )
  7. « Неизвестная », sur Лехаим, (consulté le )
  8. (en) « Elena Drapkina. Full, unedited interview, 2008 », sur www.blavatnikarchive.org (consulté le )