Francocide
Francocide est un néologisme popularisé par Éric Zemmour à partir de 2022. Forgé sur le modèle de « féminicide », il sert à désigner des meurtres ou des agressions dont les victimes seraient visées parce qu'elles sont françaises, et dont les auteurs seraient issus de l'immigration. Le terme se diffuse sous forme de hashtag sur Twitter, en particulier après le meurtre de Lola Daviet. Plusieurs chercheurs et juristes contestent la pertinence du terme. Ils relèvent qu'il ne recouvre aucune réalité documentée comparable au féminicide et que rien ne permet d'établir que les victimes sont visées en raison de leur nationalité. Plusieurs le rattachent à la théorie du grand remplacement.
Origine
modifierSelon Le Journal du dimanche, le mot ne compte qu'une dizaine d'occurrences avant septembre 2022. Des défenseurs de la langue française l'emploient pour dénoncer le recours excessif à l'anglais ou pour critiquer une loi canadienne qui visait à marginaliser l'usage du français. Le premier emploi du terme pour dénoncer des violences commises par des immigrés contre des Français remonterait à 2018, dans un article de Philippe Grimberg publié sur le site d'extrême droite Riposte laïque sous le titre « Nous assistons à un nouveau génocide, le francocide ». En 2020, Grégory Roose, ancien responsable du Front national dans les Alpes-de-Haute-Provence, écrit sur Twitter que « nous observons les premiers signes d'un Francocide en gestation »[1],[2].

Éric Zemmour, fondateur du parti Reconquête, introduit le néologisme « francocide » lors de l'université d'été du parti en septembre 2022[3]. Selon l'historien Nicolas Lebourg, le terme circule déjà sur les « réseaux sociaux zemmouriens » à l'été 2022[4]. Forgé sur le modèle de « féminicide », le terme sert à désigner des meurtres ou des agressions dont les victimes seraient visées parce qu'elles sont françaises, et dont les auteurs seraient issus de l'immigration[3]. Zemmour dit contester la grille de lecture associée au féminicide, mais estime qu'elle « fonctionne » puisque les médias et les pouvoirs publics la reprennent[1]. Le mot apparaît pour la première fois le sur le compte Twitter de Zemmour, déjà précédé d'un croisillon, dans un message qui établit un parallèle avec le féminicide. Zemmour y écrit que « les méfaits de la diversité ne sont pas non plus des faits divers » et qu'ils constituent « une colonisation par la violence », qu'il appellera « désormais #francocide »[5]. Zemmour ajoute ensuite les vols à la liste des francocides[2].
Selon Bérénice Mariau, chercheuse à l'Institut catholique de Paris, Zemmour avait auparavant employé les termes de « grand remplacement », introduit par Renaud Camus, et d'« ensauvagement », tiré de l'ouvrage La France Orange mécanique de Laurent Obertone (2013)[5]. Elle rattache la lecture de ces crimes par Zemmour à ce que Cécile Alduy appelle un « déterminisme des origines »[3].
Diffusion
modifierMariau recense 15 tweets de Zemmour qui contiennent le hashtag entre le 12 septembre et le . Sur les douze messages publiés pendant les trois premiers jours, cinq portent directement sur le terme, pour le définir, répondre aux critiques ou l'illustrer par des chiffres et un fait divers. Les autres traitent de l'éducation, du nucléaire ou de la fréquentation du meeting de Zemmour[5]. Dès le 12 septembre, Zemmour publie une infographie adressée aux victimes, avec la mention « Vous n'êtes pas des faits divers » au-dessus de la formule « Vous êtes victime de #francocide »[6].
Dès le lendemain du discours, Le Journal du dimanche observe que les soutiens de Zemmour emploient massivement le mot sur les réseaux sociaux pour commenter des articles de presse sur des faits divers qui impliquent une personne étrangère ou perçue comme telle[1].
Zemmour applique ensuite le hashtag à trois faits divers, dont le meurtre de Lola Daviet. Les messages qui portent sur ces affaires sont partagés entre 1 233 et 6 144 fois[7]. Le , il qualifie de « nouveau #Francocide » le meurtre d'une jeune femme de 19 ans, tuée à l'arme blanche à Ronchin (Hauts-de-France), dans un message qui relaie un article du Figaro[8]. Il cesse d'employer le hashtag à partir de cette date, qui correspond à celle d'une manifestation apolitique des proches de Lola. Mariau précise qu'aucun lien clair ne peut être établi entre les deux faits[7].
À la suite de l'attaque au couteau à Annecy, lors d'un point presse à Genève, Filippo Grandi, Haut Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, qualifie le terme de discours de haine et met en garde contre la tentation de généraliser l'acte d'un réfugié à l'ensemble des réfugiés[9],[2]. Selon l'Agence France-Presse, cette déclaration suscite un regain d'attention médiatique en France et a pu contribuer à diffuser davantage le mot[10].
Le terme continue de circuler dans les sphères identitaires, qui s'en servent pour qualifier des agressions ou pour appuyer des propos racistes[7]. En 2022, La Dépêche du Midi relève que, dans la classe politique, seuls des proches de Zemmour, comme Damien Rieu ou Stéphane Ravier, emploient le terme dans le sens qu'il lui donne[11]. Marine Le Pen, les responsables du Rassemblement national et Éric Ciotti évitent en revanche d'employer le terme[10],[12].
Analyses
modifierPour la linguiste Nadia Makouar, féminicide et francocide suivent des trajectoires inverses, puisque « le premier est le résultat d'observations documentées », alors que le second « part d'une intention de faire croire que tout meurtre d'un Français par une personne immigrée serait intentionnellement un méfait raciste »[4]. La sémiologue Cécile Alduy, autrice de La Langue de Zemmour, estime de même qu'à la différence du féminicide, le terme ne recouvre aucune réalité documentée[13]. La politologue Françoise Vergès qualifie l'assimilation aux féminicides d'« injure faite aux femmes qui se sont battues pour qu'on entende la réalité de cette violence »[2].
La magistrate Magali Lafourcade, secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, explique que parler de francocide supposerait que les victimes aient été ciblées en raison de leur nationalité, ce qui constituerait une circonstance pénale très grave. Elle observe que les crimes cités par Zemmour sont souvent commis par des Français, et que rien ne permet de dire que les victimes des agressions évoquées sont visées en raison de leur nationalité[2]. L'avocate Karine Bourdié, coprésidente de l'Association des avocats pénalistes, rappelle que l'article 132-76 du Code pénal fait déjà de l'appartenance réelle ou supposée de la victime à une nation une circonstance aggravante[4].
Dans un article publié en 2025 dans la revue Quaderni, Bérénice Mariau analyse l'usage du terme sur Twitter à partir de deux corpus de tweets de Zemmour[5],[14]. Elle estime que le terme sert à contester le statut de fait divers de ces crimes, au profit de celui de « fait de société », afin de leur attribuer une cause commune, l'immigration[15]. Elle relève trois procédés rhétoriques, l'accumulation des victimes, la généralisation à l'ensemble des personnes issues de l'immigration et le recours au pathos[16]. Selon elle, la fonction du hashtag permet de regrouper des faits sous une même étiquette et donne l'impression d'une réalité statistique[17]. Elle conclut que cette stratégie contribue à l'ordinarisation du discours de haine en ligne et à la légitimation médiatique d'un discours d'exclusion[18].
Le politiste Philippe Corcuff estime auprès de l'AFP que le terme est directement lié à la théorie du grand remplacement. Selon lui, le mot fait écho au génocide pour évoquer une possible disparition du peuple français, et suggère une barbarie qui menacerait la France et viendrait de l'islam et de l'Afrique[10]. Alduy qualifie le mot de « gadget médiatique pour reproduire le récit d'une « guerre des races » » et y voit, par analogie avec le génocide, un « mot destiné à susciter terreur et panique »[13].
Pour Makouar, le terme marque « une nouvelle étape dans l'exacerbation du discours raciste », puisque Zemmour ne parle plus seulement de « destruction de la culture française » mais « d'atteinte aux personnes »[4]. Vergès considère qu'il « alimente tout simplement le racisme » et constitue « un exemple de langue totalitaire, fascisante où un mot est mobilisé pour activer des émotions, semer la peur, justifier la haine »[2]. Bourdié juge que la notion « n'est pas loin de l'incitation à la haine raciale » et qu'elle crée une « hiérarchisation des vies humaines qui confine aux théories suprémacistes »[4].
Références
modifier- 1 2 3 Martin Fort, « Comment Éric Zemmour veut introduire le mot « francocide » dans le débat public », sur Le Journal du dimanche, (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 Émilie Jehanno, « Pourquoi le terme « francocide » porté par Zemmour n'a de sens ni juridique ni politique », 20 Minutes, (lire en ligne, consulté le )
- 1 2 3 Mariau 2025, p. 121.
- 1 2 3 4 5 Juliette Campion, « Meurtre de Lola. Pourquoi le terme « francocide », utilisé par Eric Zemmour, ne recouvre aucune réalité factuelle ni juridique », sur Franceinfo, (consulté le )
- 1 2 3 4 Mariau 2025, p. 123.
- ↑ Mariau 2025, p. 125.
- 1 2 3 Mariau 2025, p. 124.
- ↑ Mariau 2025, p. 126-127.
- ↑ Antoine Belhassen, « Attaque au couteau à Annecy. Le Haut-Commissaire de l'ONU aux réfugiés dénonce l'usage du mot « francocide » », sur France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, (consulté le )
- 1 2 3 (en) Agence France-Presse, « 'Francocide'. New French far-right term enters language battle », sur France 24, (consulté le )
- ↑ Lucas Serdic, « Meurtre de Lola. Que cache l'expression « francocide » propagée par Eric Zemmour et la fachosphère ? », sur La Dépêche du Midi, (consulté le )
- ↑ Florent Le Du, « « Francocide », itinéraire d'un mot raciste », L'Humanité, , p. 4 (lire en ligne, consulté le )
- 1 2 Cécile Alduy, « Le « francocide » d'Éric Zemmour, rengaine de haine », Libération, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Mariau 2025, p. 128.
- ↑ Mariau 2025, p. 122.
- ↑ Mariau 2025, p. 131.
- ↑ Mariau 2025, p. 132.
- ↑ Mariau 2025, p. 120.
Bibliographie
modifier- Bérénice Mariau, « L'imposition par Éric Zemmour du #francocide : Stratégie médiatique d'une haine ordinarisée », Quaderni, no 115, , p. 119-133 (DOI 10.3917/quad.115.0119)