Histoire de la science politique
L'histoire de la science politique désigne les origines et l'émergence de la science politique comme discipline académique constituée au sein du monde académique.
En général
modifierPierre Favre distingue trois grandes conditions nécessaires à l'émergence de la science politique. Premièrement, pour qu'une science sociale puisse se saisir d'objets, il faut que ces derniers aient une autonomie suffisante, ce que permettent la division entre économie et politique vers 1776 ; la séparation avec la morale, qui débute sans doute à partir du XIIIe siècle, lorsque la religion laisse s'éloigner la politique par le détour du droit, et plus particulièrement à partir de Machiavel ; enfin, la distinction entre État et société civile grâce à Hegel et à de nombreuses divisions dans la société. Deuxièmement, l'apparition d'une administration moderne et la croissance du personnel administratif dans les États entraînent un développement du droit administratif et de la science politique presque simultanément. Troisièmement, avec l'apparition du suffrage universel en 1848, la participation politique s'élargit considérablement et la discussion politique se généralise.
Le XIXe siècle est marqué par des changements engendrés par l'ère industrielle ; c'est aussi la fin des grandes découvertes, on cherche davantage à comprendre le monde et son fonctionnement.
Aux États-Unis
modifierAux États-Unis, l'apparition de la science politique comme discipline universitaire est attestée peu avant la Guerre de Sécession par la création de départements et de chaires portant ce nom. En 1857, Francis Lieber fut le premier professeur d'histoire et de science politique à l'université Columbia. En 1880, Columbia forma la première école de science politique et la discipline fonda l'American Political Science Association en 1904. L'intégration des études politiques d'autrefois au sein d'une discipline unifiée fut un projet qui se poursuivit jusqu'à nos jours, et l'histoire de la science politique a fourni un terreau riche permettant le développement de son aspect normatif comme de son aspect positif, chaque branche partageant des prédécesseurs avec l'autre.
Au cours des années 1950 et 1960, une révolution béhavioraliste, insistant sur l'étude systématique et rigoureuse des comportements des individus et des groupes, balaya la discipline. En même temps que la science politique évoluait vers une plus grande profondeur d'analyse et plus de sophistication, elle a aussi développé une relation de travail plus étroite avec d'autres disciplines, en particulier la sociologie, l'économie, l'histoire, l'anthropologie, la psychologie et la statistique. Les étudiants du comportement politique ont utilisé de façon croissante la méthode scientifique afin de créer une discipline intellectuelle basée sur l'énonciation d'hypothèses suivie de vérifications empiriques, et sur l'inférence de tendances politiques et de généralisations expliquant les actions politiques des individus et des groupes. Au cours de la dernière génération, la discipline a placé de façon croissante l'accent sur la pertinence, l'utilisation d'approches et de méthodologies nouvelles pour résoudre les problèmes politiques et sociaux.
En France
modifierLente formation du Consulat au Second Empire
modifierMarie-Christine Kessler soutient que l'émergence d'une véritable science politique est ralentie, en France, par la conception française de l’État. En effet, « il existait un état d'esprit hérité de l'Ancien Régime selon lequel l’État étant la chose du prince ne devait pas être étudié de trop près ; d'où la conception très restrictive de l'enseignement des sciences de l'administration au 19e siècle »[1].
Sous le Consulat, Napoléon Bonaparte crée le Conseil d'État, dont le parcours de l'auditorat a vocation à former des jeunes hauts fonctionnaires aux affaires publiques. La loi du 22 ventôse an XII crée un enseignement du droit administratif français, mais n'est pas appliqué. Sous la Restauration, l'ordonnance du 24 mars 1819 crée quatre chaires d'enseignements des sciences politiques et administratives ; elles sont abrogées par l'ordonnance du 6 septembre 1822[1]. Une chaire de droit administratif est recréée en 1828 par Charles X, puis à Toulouse et Caen en 1829[1].
Sous la Monarchie de Juillet, une ordonnance royale (1838) crée une chaire de droit administratif dans toutes les facultés de droit en France[1]. Les facultés de droit s'opposent toutefois à l'émergence de la science politique comme une discipline autonome. Ainsi, Kessler (1978) rapporte que les facultés s'étaient opposées, en 1845, à la suggestion du ministre de l'Instruction publique de créer un enseignement administratif et politique, répondant que « la science du droit devait être une »[1]. Sous le Second Empire, en 1859, Alexandre-François Vivien écrit que « [à] part quelques chaires de droit administratif créées ces derniers temps et qui, bien qu'enfermées dans un cercle étroit, ont rendu de grands services, les sciences politiques et sociales ne sont point enseignées en France »[1].
Émergence sous la Troisième République
modifierEn 1870, la défaite de Sedan provoque un profond traumatisme en France et fait apparaître la supériorité de la science allemande. Cette « crise allemande de la pensée française » (Ernest Renan) mène à une remise en cause des élites, et la jeune Troisième République va en partie se construire sur la volonté de rendre à la France une place équivalente à l'Allemagne. Dans ce contexte, Émile Boutmy, écrivain politique libéral et positiviste, crée en 1871, à Paris, l'École libre des sciences politiques (Sciences Po). Si l'école a initialement vocation à l'établissement d'une véritable science politique française, elle se spécialise rapidement dans la préparation des grands concours administratifs. En 1900, elle avait acquis le quasi-monopole de l'enseignement de la science politique et des autres sciences sociales, en l'absence de toute autre école préparant spécifiquement aux concours administratifs.
Boutmy rencontre néanmoins des difficultés, notamment face aux détracteurs de la science politique qui sont nombreux et influents. Pour des auteurs comme Ampère ou Antoine Cournot, la science politique tient une place importante dans la classification des sciences au même titre que les mathématiques ; cette position devrait mener à son accueil dans les institutions d'enseignement, à sa diffusion et à son dialogue avec les autres sciences. Pour Auguste Comte ou Émile Durkheim, en revanche, la « science politique » n'a pas sa place parmi les sciences. Ce dernier la taxe de « spéculations bâtardes, moitié science et moitié art »[2]. Boutmy est partie à une controverse sur l'enseignement du droit contre Claude Bufnoir, méfiant à l'idée d'un enseignement d'une science politique encore peu formée.
Entre 1877 et 1898, une succession de réformes dans les facultés tend à valoriser la science politique ; par exemple, l'enseignement de l'économie politique devient obligatoire, et de nouveaux cours sur les sciences politiques sont créés.
Cette évolution doit être nuancée, car dès 1898, le nouveau doctorat sera modifié pour laisser une place moindre aux sciences politiques au profit du droit public. Petit à petit, l'expression « droit public » se substitue à celle de « sciences politiques ».
Consécration en 1945
modifierLa Libération offre une opportunité au Gouvernement provisoire pour réformer le rôle et l'enseignement de la science politique en France. Michel Debré, qui travaille auprès de Charles de Gaulle, considère que si la France a été pionnière grâce à Sciences Po, la production intellectuelle en science politique est en retard par rapport à ce qui est pratiqué à l'étranger. Ainsi, en 1945, il crée avec l'ordonnance du 9 octobre 1945 la Fondation nationale des sciences politiques, qui doit financer et organiser la recherche française en la matière. Il s'assure que l’École libre des sciences politiques, nationalisée sous la forme de l'Institut d'études politiques de Paris, conserve la propriété de sa riche bibliothèque, qui est une référence en Europe dans le champ de la science politique[1]. La FNSP crée notamment la Revue française de science politique et l'Association française de science politique. D'autres instituts d'études politiques (IEP) sont par ailleurs créés, et notamment l'Institut d'études politiques de Strasbourg le même jour, par décret.
Mais finalement, ce fut dans les facultés d'histoire et de Droit que la Science politique allait trouver sa consécration. L'un des plus forts axes de diffusion de la Science politique allait résider dans le développements de l'histoire dans les facultés de lettres, dans la mesure où les travaux contemporains purent enfin porter dans une grande mesure, à partir de 1964, sur l'histoire politique contemporaine. Auparavant, en effet, les évènements survenus au cours des 50 années précédentes étaient traditionnellement exclus des recherches historiques. L'histoire devint alors le seul élément de concurrence entre les facultés de Lettres et les instituts d'études politiques.
Institutionnalisation avancée sous les Trente glorieuses
modifierPar ailleurs, l'institutionnalisation de la recherche en Science politique survint simultanément dans les facultés de Droit, au cours des années 1950 et 1960 :
- D'abord par l'introduction de cette matière dans les programmes, de façon distincte du Droit constitutionnel: (Sociologie politique en 1re année, Méthodes des sciences sociales en 3e année, puis Grands problèmes politiques contemporains, dès l'institution de la 4e année de licence en droit, dénommée ultérieurement Maîtrise en droit, sans oublier l'Histoire des Idées politiques comme matière à option).
- Ensuite par la création dans les mêmes facultés de Droit du "Doctorat en Science politique". Ce nouveau doctorat d'État, de même niveau que le Doctorat en Droit et le Doctorat ès Sciences Économiques, fut ouvert non seulement aux licenciés en droit, mais aussi aux diplômés des instituts d'études politiques.
Cette dernière création souleva d'ailleurs le mécontentement de plusieurs enseignants de l'I.E.P. de Paris et de la Fondation, qui n'étant pas tous, eux-mêmes, docteurs, obtinrent la création dans leur établissement d'un "Doctorat d'études politiques" de 3e Cycle. Il décrétèrent, immédiatement, avant que quiconque l'eût soutenu, ce doctorat de 3e Cycle supérieur au Doctorat d'État des Facultés de Droit, et refusèrent à l'époque à ces derniers, l'accès à la Revue Française de Science Politique.
Les docteurs en Science politique ne se laissèrent pas intimider, et créèrent une Association Française des Docteurs en Science Politique, présidée par Joseph Franceschi, futur Secrétaire d'État, et vice-présidée par Yves Maxime Danan, futur professeur à la Sorbonne, pour défendre les intérêts moraux de leurs membres et ceux de la Science politique.
Quoi qu'il en soit, ces créations contribuèrent à donner à la discipline un développement considérable, l'existence des cours, entrainant l'apparition de manuels, de mémoires de recherche et de thèses de doctorat. Toute cette production à finalité pédagogique donna à la Science politique une légitimité et un cadre intellectuel de référence.
Ce fut cette institutionnalisation de la Science politique dans les Facultés d'Histoire et de Droit, qui eût les plus lourdes conséquences, notamment la spécialisation des professeurs et des auteurs. Par exemple, l'un des premiers grands ouvrages de science politique, le Tableau politique de la France de l'Ouest (1913) d'André Siegfried, professeur à l'École libre des sciences politiques, n'allait trouver vraiment un écho qu'après 1945.
Ainsi, la discipline, reconnue et consacrée par de grands auteurs, étant institutionnalisée dans les facultés, seule se pose encore la question discutée de son autonomie.
Notes et références
modifier- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « History of political science » (voir la liste des auteurs).
- 1 2 3 4 5 6 7 Marie-Christine Kessler, La politique de la haute fonction publique, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, (ISBN 978-2-7246-0405-4, lire en ligne)
- ↑ Marie Scot, Sciences Po, le roman vrai, Sciences Po, les presses, (ISBN 978-2-7246-3915-5).
Bibliographie
modifier- Pierre Favre, Naissances de la science politique en France (1870-1914), Fayard, Paris, 1989 (ISBN 2-213-02325-5)