Georgia Douglas Johnson ( - ) est connue comme la lady poet («dame poète») de la Renaissance de Harlem. C'est un pilier du paysage culturel de la période à Washington: les grands noms de l'art et la culture afro-américaine de la première moitié du XXesiècle se rencontrent, créent des amitiés et collaborent dans ses salons du samedi. Au fil de ces soirées, elle devient un mentor pour les écrivaines afro-américaines et facilite leur publication.
C'est aussi l'une des premières dramaturges noires qui parvient à publier et produire ses pièces. Malgré tout, elle peine à diffuser la majorité de son œuvre et reste longtemps invisible dans l'histoire du mouvement. Son travail est redécouvert à la fin des années 1990. En 2010, elle entre dans le Hall of Fame de la Géorgie.
Après ses études, elle retourne à Atlanta où elle devient vice principale dans le système scolaire[1.1]. En 1903 elle épouse l'avocat républicain Henry Lincoln Johnson qui a 10 ans de plus qu'elle, et dont elle a deux fils[1.1],[2]. Elle prend alors le nom de sa mère et devient Georgia Douglas Johnson[5].
Durant cette période, elle compose de la musique et des poèmes pour ses enfants et pour différentes églises, où elle est par ailleurs organiste[2],[5]. Elle déménage avec sa famille à Washington D. C. en 1910, alors que la ville est connue pour être une capitale de la culture afro-américaine malgré la ségrégation[1.1].
Affiche du NAACP contre le lynchage, publié par le New York Times en 1922
Georgia Douglas Johnson est publiée pour la première fois en 1916 et continue d'écrire toute sa vie[6]. C'est l'autrice noire la plus prolifique de Washington à son époque[7.1]. À la fin des années 1920, elle est invitée à donner des conférences et à rencontrer des personnalités éminentes du monde littéraire noir dans tout le pays[4],[6].
Sa vie est emblématique des difficultés rencontrées par les écrivaines afro-américaines de la première moitié du XXesiècle[6]. En raison de son mariage, elle doit s'occuper du foyer et évoluer loin des cercles littéraires new-yorkais[4],[6]. Elle fait alors venir la culture de Harlem à elle: aux alentours de 1920, Johnson commence à organiser des salons d'artistes le samedi soir chez elle, au 1461 S Street NW[1.2],[5]. Pendant plus de 40 ans, sa demeure reste un lieu primordial du milieu littéraire afro-américain à Washington, surtout pour les écrivaines noires[7.1].
Son mari meurt en 1925 et elle trouve un emploi au Département du Travail des États-Unis, ce qui lui permet de subvenir aux besoins de la famille[3]. Entre 1926 et 1932 elle rédige différentes chroniques sur des thèmes traditionnellement féminins et domestiques, qui paraissent dans 28 journaux afro-américains et sont parfois signées par le pseudonyme Nina Temple[2],[5]. Il est possible qu'elle soit prête-plume pour des feuilletons pulp pour supplémenter ses revenus[5]. Ces responsabilités compliquent d'autant plus sa carrière d'écrivaine[4]. En 1932, elle est listée dans le Who's Who of Colored America sous le qualificatif housewife-writer («écrivaine au foyer»)[4].
L'étude de sa correspondance fait dire aux spécialistes qu'elle est d'un optimisme sans limite malgré les nombreuses réponses négatives qu'elle reçoit lorsqu'elle propose ses textes à la publication[1.6].
La fin des années 1930 marque pour Georgia Douglas Johnson, comme pour la plupart des auteurs de la Renaissance de Harlem, la fin d'un certain âge d'or[4]. En 1941, elle est chroniqueuse pour Amsterdam News, et écrit sur le racisme[2]. Durant les années 1960, elle publie dans la presse des articles sur des sujets politiques nationaux, sous le pseudonyme M. V. Strong[5]. Dans sa présentation du recueil Bridge to Brotherhood, jamais publié, elle exprime sa volonté d'écrire pour promouvoir l'amitié entre les races[2].
En 1941, elle est invitée à rejoindre The Writers’ Club, Inc. de Washington: un club d'écrivains et d'intellectuels locaux, qui compte parmi ses membres Sterling Brown et Dorothy Porter[5]. Johnson reste membre jusqu'à la dissolution du groupe en 1960[5].
En 1965 elle reçoit un doctorat de littérature à titre honorifique de la part de l'Université d'Atlanta[3]. À 80 ans, elle étudie le journalisme à la Howard University[2].
Elle meurt le à Washington[1.1] et est enterrée au Lincoln Cemetery selon les rites épiscopaux[4].
Les salons du samedi sont incontournables pour l'intelligentsia noire des années 1920 et 1930[8]. Ils sont remarqués pour la première fois en 1926 dans la presse par les chroniques de Gwendolyn Bennett[4] et restent dans les mémoires comme un espace important pour la promotion du soutien et de l'amitié entre les écrivaines afro-américaines de l'époque[7.3]. Les discussions et collaborations qui naissent des salons permettent, à terme, aux femmes dramaturges qui y participent de produire des textes engagés en faveur de l'antiracisme et des droits des femmes[7.3]. Certains chercheurs considèrent que ce travail de mentor et d'hôtesse impacte encore plus la Renaissance de Harlem que sa propre production littéraire[9].
De nombreuses publications importantes pour l'art afro-américain font remonter leur genèse aux soirées de Johnson: le journal Fire!! créé en 1926 par Langston Hughes et Richard Bruce Nugent; Plays and Pageants from the Life of the Negro de Carter G. Woodson, la première anthologie entièrement composée de pièces écrites par des Afro-Américains (1930); Negro History in Thirteen Plays (1935)[1.9].
Johnson surnomme son foyer Half-Way House («la maison à mi-chemin») car elle se voit comme «à mi-chemin entre toutes les choses et tous les hommes pour essayer de les réunir»[1.3].
Sa passion pour la musique la pousse à beaucoup composer entre 1898 et 1959[1.1]. Elle met en musique son poème «I Want to Die While You Love Me» pour qu'il soit chanté par Harry Burleigh[2]. Elle compose également la musique qui accompagne ses pièces: des hymnes, des marches et du blues[1.1].
En tout, elle compose et publie au moins une douzaine de titres, dont plusieurs avec Lillian Evanti(en)[9].
Cependant, elle abandonne l'idée de vivre de la musique assez rapidement[2]. Ses amis la poussent à privilégier la poésie[2].
Georgia Douglas Johnson rédige au moins 31 nouvelles mais la plupart n'est jamais publiée[2],[6]. Elle en co-écrit au moins 17 avec Gypsy Drago[2], une figure mystérieuse qui raconte des anecdotes de sa vie qu'elle couche sur papier[4].
Ses nouvelles explorent souvent la contradiction entre les aspirations des personnages et leur condition matérielle[5]. Les protagonistes finissent toujours par accepter leur sort avec résignation[5].
Couverture de The Crisis (1920)Illustration de An Autumn Love Cycle par Georgia Douglas Johnson (1928)
Georgia Douglas Johnson est parfois considérée comme la deuxième poétesse noire à faire parler d'elle au niveau national après Frances Harper[2],[6] et la plus connue des poétesses de la Renaissance de Harlem[6]. Elle est publiée pour la première fois en tant que poétesse en 1916 dans le journal The Crisis édité par la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP)[3],[9]. Entre 1916 et 1926, le journal publie 35 de ses poèmes[10].
Les poèmes de son premier recueil, Heart of a Woman and Other Poems, tournent autour des thèmes de l'amour, des regrets[2] et de la jeunesse perdue[5]. Elle cherche à aborder des sujets typiquement féminins et anglosaxons[2],[5]. Elle est critiquée pour son manque d'intérêt pour la condition noire et fait alors publier un deuxième recueil en 1922: Bronze: A Book of Verse[2]. W. E. B. Dubois rédige une préface jugée condescendante[4] de cet ouvrage qui explore en profondeur les enjeux raciaux de l'époque et est salué par la critique[2].
An Autumn Love Cycle est publié en 1928, pendant l'âge d'or de la Renaissance de Harlem, et retourne aux sujets familiers du «cœur des femmes»[2]. Le recueil est préfacé par Alain Locke qui ne peux pas frontalement analyser le caractère érotique de la collection, et cherche plutôt à donner une respectabilité au nom de Johnson en rappelant son rôle de mère et de veuve[5]. Son dernier recueil Share My World, publié 4 ans avant sa mort, est tiré à peu d'exemplaires[2]. Les quatre ouvrages sont publiés à compte d'auteur[5].
De nombreux poèmes de Johnson sont publiés dans les anthologies les plus importantes de la Renaissance de Harlem: The Book of American Negro Poetry de James Weldon Johnson en 1922, Negro Poets and Their Poems de Robert T. Kerlin en 1923, An Anthology of Verse by American Negroes de Newman I. White et Walter C. Jackson en 1924, Caroling Dusk de Countee Cullen en 1927 et Ebony and Topaz de Charles S. Johnson en 1927[5]. Ils sont aussi publiés dans des anthologies aux Pays-Bas, en Tchécoslovaquie, en Suède, en Chine, en Israël et en Amérique du Sud[5].
Elle écrit majoritairement en ballad stanza dans un style quasi-Victorien, en tout cas traditionnel[5]. Pour Alain Locke, elle présente le même conformisme artistique et philosophique que les autres écrivains noirs de l'époque[5]. Cependant, le conservatisme de son style lui permet d'adoucir ses critiques acerbes des oppressions de genre et de race au sein des États-Unis du début du XXesiècle, et, ainsi, d'être entendue[5]. Ses poèmes sont empreints d'une sensualité hédoniste, rare parmi les poétesses de l'époque[2]. Selon Claudia Tate, le sentiment amoureux et l'érotisme des poèmes de Johnson ne sont que des instruments qui lui permettent l'introspection[5]. Elle manie l'ironie pour alléger la douleur des sujets abordés et utilise l'érotisme pour idéaliser et accepter ses déceptions[5].
Son œuvre est protéiforme mais la poésie semble être le format qui lui tient le plus à cœur compte tenu de la quantité de poèmes qu'elle écrit jusqu'à la fin de sa vie, bien qu'elle ne puisse pas tous les publier[5]. Ses poèmes, toujours lyriques, lui permettent de faire une expérience plus intense de la vie[5].
Georgia Douglas Johnson commence à écrire des pièces de théâtre dans les années 1920 alors qu'il existe très peu de femmes dramaturges noires[1.7]. Elle figure, aux côtés d'Eulalie Spence(en) et Zora Neale Hurston, parmi les seules écrivaines publiées dans l'anthologie pionnière d'Alain LockePlays of Negro Life: A Source-Book of Native American Drama[1.7]. Son travail est reconnu par les journaux The Crisis et Opportunity: A Journal of Negro Life malgré le climat culturel hostile qui précède la popularité des autrices noires durant le mouvement des droits civiques[1.7].
Elle écrit en tout 28 pièces de théâtre, toutes en un seul acte, ce qui fait d'elle une des dramaturges les plus prolifiques de l'époque[1.7]. Seulement une douzaine sont publiées ou produites de son vivant[1.7]. Son œuvre fait partie du Little Theatre Movement(en)[1.4]: elle écrit dans l'optique d'organiser des représentations sur des scènes amateures dans des écoles et des églises de quartier pour un public populaire[1.7].
La spécificité du théâtre de Johnson, au sein de ce mouvement, est qu'il met en scène des personnages noirs qui s'expriment en anglais vernaculaire afro-américain pour contrer les stéréotypes négatifs propagés par le théâtre blanc[1.10]. À ce titre, son œuvre est proche de celle de Zora Neal Hurston, May Miller, Angelina Weld Grimké, Mary P. Burrill(en) et Alice Dunbar-Nelson, toutes des femmes noires privilégiées de par leurs diplômes et leur bagage culturel, qui écrivent et produisent des pièces en plus de leur activité professionnelle[1.11].
Johnson aborde des thèmes raciaux particulièrement sensibles au moment de l'écriture: la formation de l'identité raciale américaine et le lien entre race et violence[1.5]. Dans les pièces qui se déroulent avant la Guerre de Sécession (William and Ellen Craft et Frederick Douglass), elle met en scène la culture noire des esclaves, invisibilisée par la presse abolitioniste blanche[1.12]. Elle produit également des pièces plus légères, à caractère comique ou romantique[1.5], par opposition aux représentations tragiques et violentes de l'existence afro-américaine privilégiée par les dramaturges blancs[1.13]. Elle appelle d'ailleurs ses contemporains à faire de même, déplorant le choix de certains écrivains noirs qui préfèrent raconter l'extrême pauvreté des afro-américains marginalisés plutôt que le quotidien équilibré de la classe moyenne[5].
Selon Claudia Tate, il est probablement impossible de retrouver toutes les publications de Georgia Douglas Johnson, notamment parce qu'elle écrit parfois sous des noms de plume, comme John Tremaine, John Temple, Paul Tremain, Nina Temple et M. V. Strong[5]. Ils sont surtout utilisés lorsqu'elle traite de sujets sexuels ou politiques qui demandent, pour l'époque, une autorité masculine pour ne pas paraître obscènes ou ridicules[1.14].
Des 28 pièces écrites, 17 sont perdues. Sur ces 17 pièces perdues, 10 titres et résumés rédigés par Johnson nous parviennent. Elle organise elle-même ses pièces selon 4 catégories[1.7]:
Primitive Life Plays («pièces primitivistes»). En opposition avec l'interprétation primitiviste dominante de l'époque (qui fait des peuples noirs indigènes des groupes naïfs, violents et nobles), Johnson classe ici ses pièces populaires[1.16].
Plays of Average Negro Life («pièce sur le quotidien des Noirs») qui traitent de sujets allant de l'amitié et la romance interraciale, au handicap. Le ton est léger et comique[1.17].
Lynching Plays («pièces représentant un lynchage»), des pièces abolitionistes engagées contre le lynchage qui, à l'inverse du traitement du thème par les Blancs, montrent l'impact des lynchages sur les familles noires[1.18].
Radio Plays («pièces pour la radio»).
Deux de ses pièces sont publiées et produites de son vivant[1.5], les autres sont publiées pour la première fois à titre posthume[1.17].
Catégorie
Titre
Première publication
Récompense
Représentations connues
Primitive Life Plays («pièces primitivistes»)[1.16]
Panneau informatif aux alentours du 1461 S Street, adresse historique de Georgia Douglas Johnson (2019)
Georgia Douglas Johnson est poétesse, nouvelliste et dramaturge mais sa réputation de son vivant s'attarde plutôt sur sa poésie[1.7],[4]. Ses salons du samedi sont immortalisés dans l'autobiographie de Langston Hughes intitulée The Big Sea[1.2].
Malgré son implication dans la Renaissance de Harlem, sa poésie se rapproche plutôt de ce que Robert Bone appelle «l'arrière garde», par opposition à la génération d'avant garde moderniste et radicale qui impacte le plus la période: Langston Hughes, Claude McKay et Wallace Thurman[5]. Cette approche fait de la génération précédente (Georgia Douglas Johnson, W. E. B. Du Bois, Jessie Fauset, William Stanley Braithwaite) des vieux réactionnairesbourgeois dont l'objectif serait l'assimilation[5]. Selon Claudia Tate, cette conception du mouvement contribue à invisibiliser l'œuvre de Johnson[5].
Son rôle de meneur pour les auteurs de la Renaissance de Harlem reste longtemps invisible car ses salons ont lieu dans le domaine domestique, jugé peu prestigieux[1.2]. Sa voix poétique lyrique est boudée car elle paraît, à la surface au moins, assez superflue dans le contexte ségrégationniste particulièrement violent de la période[5]. Par ailleurs, plus la Renaissance de Harlem se développe, plus elle devient masculine, dans le but de légitimer la production artistique du mouvement[5].
C'est l'émergence du féminisme dans le milieu académique et des études culturelles qui provoque la redécouverte de Johnson par les chercheurs[5]. Elle resurgit dans l'histoire de la littérature grâce à David Levering Lewis, Elizabeth McHenry[1.2] et Gloria T. Hull[1.8].
La demeure historique de Johnson est transformée en plusieurs logements destinés à la location puis, en 2009, elle est rachetée et redevient une maison individuelle présentée au public par une plaque commémorative[8].
Georgia Douglas Johnson est intronisée au Hall of Fame de la Géorgie en 2010[3].
(en) David Levering Lewis, When Harlem Was in Vogue, Penguin Books, (ISBN9780140263343)
(en) Elizabeth McHenry, Forgotten Readers: Recovering the Lost History of African American Literary Societies, Duke University Press, (ISBN978-0-8223-2995-4)
(en) Elizabeth Brown-Guillory, Their Place on the Stage: Black Women Playwrights in America, Greenwood Press, (ISBN9780313259852, lire en ligne)
(en) Yolanda Williams (dir.), Encyclopedia of African American Women Writers, Greenwood Press, (ISBN978-0313334290)
(en) Dorothy F. Henderson, Georgia Douglas Johnson: A Study of Her Life and Literature, Florida State University, Thèse,
(en) C. C. O'Brien, «Cosmopolitanism in Georgia Douglas Johnson's Anti-Lynching Literature», African American Review, vol.8, no4, (lire en ligne)
123(en) Judith L. Stephens, The Plays of Georgia Douglas Johnson: From the New Negro Renaissance to the Civil Rights Movement, University of Illinois Press, (ISBN978-0252073335)
123456789101112131415161718192021222324(en) Ann Allen Shockley, «Georgia Blanche Douglas Camp Johnson. Georgia Douglas Johnson (1877-1966)», dans Afro-American women writers, 1746-1933: an anthology and critical guide, G.K. Hall,
12345678910111213141516(en) Gloria T. Hull, «Georgia Douglas Johnson», dans Color, Sex and Poetry: Three Women Writers of the Harlem Renaissance, Indiana University Press,
12345678(en) «Georgia Douglas Johnson», dans William L. Andrews, Frances Smith Foster, Trudier Harris, The Oxford companion to African American literature, Oxford University Press,
(en) Treva B. Lindsey, Colored No More: Reinventing Black Womanhood in Washington, D.C. (vol.3), University of Illinois Press, (ISBN9780252099571)