Inflation des médailles
L'expression « inflation des médailles » est employée par les médias, notamment aux États-Unis, pour décrire l'augmentation du nombre de médailles décernées aux forces armées ces dernières années et la dévalorisation perçue de ces décorations qui en découle. Ce sujet est abordé depuis au moins 1979, date de la publication d'un ouvrage sur la guerre du Vietnam. La guerre contre le terrorisme, et plus particulièrement l'invasion de l'Irak en 2003, a suscité un regain d'intérêt médiatique, en raison de la forte augmentation du nombre de médailles décernées par les forces américaines. On a toutefois constaté une réduction significative de ce nombre lorsque le conflit est entré dans sa phase de contre-insurrection.
États-Unis
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Divers médias américains ont abordé le problème perçu de la sur-attribution des médailles, notamment depuis le début de la guerre contre le terrorisme en 2001, avec des articles dans le Huffington Post (Dorian De Wind), Newsweek (Evan Thomas) et NBC News (Michael Moran)[2],[3],[4]. Le sujet a également été traité dans un ouvrage de Paul Robinson paru en 2006 et dans un autre de Michael P. Kreuzer publié en 2016[5]. Parmi les travaux antérieurs sur le sujet figurent un livre de 1979 (Crisis in Command) analysant la situation pendant la guerre du Vietnam et un article du New York Times de 1996[5],[6]. La question fréquemment posée est celle de savoir si ces médailles sont méritées ou si elles sont décernées à un rythme excessif, entraînant une « dévaluation » de la distinction[3],[6].
Historiquement, les forces armées américaines se sont fortement appuyées sur les commandants d'unité pour proposer et approuver les médailles, ce qui a entraîné une grande variabilité dans les critères d'attribution. Un critique, le colonel Jack Jacobs, décoré de la Médaille d'honneur pour sa bravoure au Vietnam, déclarait en 2004 : « C'est un problème récurrent au sein de l'Armée de terre et de l'Armée de l'air. Le pouvoir d'attribuer les décorations est donné aux autorités militaires de faible niveau hiérarchique, ce qui tend à en accroître la fréquence. De plus, il y a toujours une dimension politique dans l'attribution des décorations : maintenir le moral des troupes et se forger une image positive auprès du public. »[3] À l'inverse, dans l'armée américaine moderne, les médailles d'un militaire constituent son « CV », retraçant l'ensemble de sa carrière, et non plus seulement ses actes de bravoure ou de mérite exceptionnels[6].
Histoire ancienne
modifierL'armée américaine, sans doute soucieuse des principes démocratiques des Pères fondateurs, distribuait les médailles avec parcimonie. Certains généraux de renom, dont les chefs de la guerre de Sécession Ulysses S. Grant et William Tecumseh Sherman, portaient peu, voire aucune, médaille sur leur uniforme[6]. De fait, l'armée américaine ne disposait d'aucune médaille pour récompenser la bravoure sur le champ de bataille avant la guerre de Sécession, lors de l'introduction de la Médaille d'honneur[4]. La Médaille d'honneur fut la seule de ce type jusqu'à l'entrée en guerre des États-Unis dans la Première Guerre mondiale, où plusieurs autres médailles furent créées[4]. La controverse concernant le nombre de médailles décernées remonte au moins à la Seconde Guerre mondiale. Au début de l'engagement américain en Afrique du Nord, deux généraux américains se rendirent sur le front et distribuèrent 60 Légions du Mérite. Les critères d'attribution de ces médailles auraient dû les réserver aux officiers supérieurs, et la majorité des 60 médailles décernées ne répondaient pas à ces critères. Le président américain Franklin D. Roosevelt désapprouva cette décision, mais n'opposa pas son veto aux décorations[3]. La Seconde Guerre mondiale dans son ensemble a connu une augmentation significative du nombre de médailles décernées aux militaires[6].
Fin du XXe siècle
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Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses décorations pour services rendus (au titre du « temps de service ») furent instaurées, augmentant ainsi le nombre de médailles que les militaires pouvaient espérer recevoir[4]. La guerre du Vietnam entraîna l'utilisation de médailles pour bravoure militaire comme moyen de remonter le moral des troupes[5]. Les historiens Richard A. Gabriel et Paul L. Savage affirment que les « packages de médailles » étaient courants : un officier recevait un ensemble de médailles simplement pour avoir occupé un certain grade ou une certaine fonction, ce qui contribua à diminuer la valeur perçue de ces décorations[5]. Plus tard, le général américain Colin Powell décrivit cette pratique en ces termes :
« la Legion of Merit que j’ai reçue ? Elle aurait peut-être eu plus de valeur à mes yeux dans une guerre où les médailles n’étaient pas décernées de manière aussi inconsidérée. Je me souviens avoir assisté un jour, en tant que G-3 de division, à une cérémonie de passation de commandement de bataillon dans une base de tir où le commandant sortant s’était vu décerner trois Silvers Stars – la troisième plus haute distinction nationale pour bravoure – ainsi qu’une multitude d’autres médailles, après une mission de six mois. Il s’était acquitté de sa mission avec compétence, parfois même de manière héroïque. Il était apprécié de ses hommes. Pourtant, ses troupes ont dû rester là à écouter une description exagérément élogieuse d’une prestation pourtant assez ordinaire… Le « lot » du commandant de bataillon sortant – une Silver Star, une Legion of Merit et des Air Medals obtenues simplement pour avoir accumulé des heures de vol en hélicoptère – était devenu presque la norme. »[7]
Tim O'Brien, qui a traité les récompenses au Vietnam pour son unité, a déclaré à propos de cette époque : « nous distribuions des récompenses – des Purple Hearts, une seule et même chose pour un homme mort ou un homme avec un ongle éraflé ; des Bronze Stars pour la bravoure, principalement pour les officiers qui savaient comment faire du lobbying »[5].
L'une des décorations souvent citées comme exemple de surabondance de médailles est le Army Service Ribbon, décerné pour avoir suivi avec succès la formation initiale de base, instauré par l'Armée de terre américaine en temps de paix en 1981. L'invasion américaine de la Grenade en 1983 a également été mentionnée comme exemple : quelque 8 600 médailles de campagne ont été décernées alors que seulement 7 200 soldats étaient réellement déployés dans le pays. Le New York Times souligne également la controverse suscitée par l'attribution de médailles de combat à des marins de l'USS Vincennes ayant abattu un avion de ligne civil, le vol 655 d'Iran Air, en 1988, ainsi que par la remise de la Purple Heart à un parachutiste victime d'un coup de chaleur lors de l'invasion américaine du Panama en 1989. Pendant la guerre du Golfe de 1990-1991, près de 3,5 millions de militaires américains ont reçu la Médaille du service de défense nationale, bien que la majorité d'entre eux soient restés aux États-Unis durant cette période[6].
Une étude menée en 1994 a révélé une certaine disparité entre les différentes armées quant à la fréquence des décorations. L'US Air Force a décerné 287 décorations pour 1 000 militaires cette année-là, l'US Navy 148 et l'US Marine Corps seulement 70. À l'époque, le Corps des Marines subissait des pressions pour augmenter le nombre de médailles décernées afin de « rattraper » les autres armées[6].
Guerre contre le terrorisme
modifierLors de l'invasion de l'Irak en 2003, des plaintes ont été formulées dans certaines régions. Des médias ont souligné que le nombre de médailles décernées était disproportionné par rapport aux dangers encourus par les troupes et que les décorations pour bravoure étaient plus souvent attribuées aux officiers qu'aux sous-officiers[5]. Sur les 26 Silver Stars décernées pour la prise de Bagdad en 2003, 4 ont été attribuées à des colonels, 11 à des capitaines et seulement 11 à des sous-officiers ; aucune n'a été décernée à des soldats. Sur les 104 Bronze Stars avec insigne de bravoure, 32 ont été décernées à des officiers et 72 à des sous-officiers (dont seulement 4 soldats). Sur les 274 Bronze Stars sans insigne, 149 ont été décernées à des officiers, 133 à des sous-officiers et seulement 3 à des soldats. La Purple Heart, décernée automatiquement en cas de blessure et donc plus représentative des dangers auxquels les soldats sont confrontés, a été décernée 88 fois, dont seulement 10 fois à des officiers, 36 à des sous-officiers et 42 à des soldats[5].
L'US Air Force a fait l'objet de critiques concernant le nombre de médailles décernées pendant le débarquement : quelque 69 000 médailles ont été distribuées, soit nettement plus que l'Armée de terre (40 000), malgré le fait que le personnel de l'Armée de terre était généralement déployé dans des zones plus dangereuses. Le ratio de Bronze Stars décernées par décès était de 91 pour 1 dans l'US Air Force et de 27 pour 1 dans l'Armée de terre[5]. L'US Marine Corps a pris des mesures concrètes pour limiter le nombre de médailles décernées pendant le débarquement et a été salué par certains à l'époque pour avoir « maîtrisé l'inflation » ; il n'a décerné que trois Bronze Stars par décès[3],[5]. Certains critiques ont noté que l'Air Force décerne, en moyenne, deux fois plus de médailles par militaire que l'US Navy[6].
Critique notoire de la surabondance de décorations, le colonel David Hackworth s'en est pris particulièrement à l'Armée de l'Air pour avoir décerné la Distinguished Flying Cross à un pilote pour une mission qui avait manqué sa cible à Bagdad et causé la mort de 16 civils. Il a comparé cette décision aux conditions requises pour obtenir cette distinction pendant la Seconde Guerre mondiale : « Pendant la Seconde Guerre mondiale, quand je voyais une Distinguished Flying Cross, cela signifiait que le pilote avait effectué 25 ou 30 missions au-dessus de zones dangereuses comme Hambourg ou Berlin. Dans ces zones, le taux de pertes atteignait parfois 50 %. Aujourd'hui, on décerne des médailles à des pilotes de bombardiers invisibles au radar, dont les bombes manquent Saddam et tuent des civils dans un restaurant. C'est un scandale ! » De fait, un nombre relativement important de Distinguished Flying Cross ont été décernées pour l'invasion : entre sa création en 1927 et 2002, seules 3 300 médailles avaient été attribuées, mais entre mars 2002 et février 2004, 463 ont été approuvées[3].
Une fois la guerre entrée dans la phase de contre-insurrection, le nombre de médailles décernées a considérablement diminué. Jusqu'en 2009, le taux de médailles d'honneur était de seulement 0,1 pour 100 000 militaires, nettement inférieur à celui de la guerre de Corée (2,3) et de la Seconde Guerre mondiale (2,9). Cette diminution s'explique par le fait que le développement technologique de la guerre a réduit le nombre d'affrontements directs avec l'ennemi ; que le passage des insurgés aux engins explosifs improvisés, aux mortiers et aux tirs de précision, au détriment des tactiques d'infanterie classiques, a également réduit le nombre d'engagements traditionnels ; et que le système d'attribution des médailles est devenu plus rigoureux[2].
Royaume-Uni
modifierCe terme a également été employé dans les discussions relatives à l'attribution de médailles aux forces armées britanniques. Avant les guerres d'Afghanistan et d'Irak, l'armée britannique avait la réputation de rarement décerner de médailles pour actes de bravoure, hormis aux unités des forces spéciales. Le Daily Telegraph notait en 2009 une augmentation significative du nombre de médailles décernées depuis 2003. Toutefois, le processus dépend fortement de la formulation de la citation du commandant, ce qui peut engendrer des disparités. À titre d'exemple, le 1er bataillon du Princess of Wales's Royal Regiment a reçu 37 médailles (dont une Croix de Victoria, la plus haute distinction britannique pour acte de bravoure) pour une seule mission, tandis que des unités similaires ayant effectué des missions comparables en 2003 et 2006 n'ont reçu qu'une seule citation à l'ordre du jour[8].
Canada
modifierAu sein des Forces armées canadiennes, l'attribution des médailles de campagne a suscité un certain mécontentement, notamment en raison de l'absence de moyen de distinguer les militaires ayant effectué des patrouilles régulières de ceux restés à l'abri dans la relative sécurité de leur base. Anne Irwin, anthropologue militaire au Centre d'études stratégiques et militaires de l'Université de Calgary, a proposé deux nouvelles décorations : une rosette sur la médaille de campagne pour les militaires ayant servi hors base et une médaille de combat pour ceux ayant combattu. Cette initiative s'inspirerait de la pratique de l'armée américaine qui décerne le Combat Infantryman Badge, le Combat Medical Badge et le Combat Action Badge (ce dernier ayant été créé en 2005 pour résoudre un problème similaire)[9].
Corée du nord
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Les officiers de l'Armée populaire coréenne sont connus pour porter un grand nombre d'ordres, de décorations et de médailles lors d'occasions publiques, même si la Corée du Nord n'a pas combattu à grande échelle depuis l'armistice de 1953 qui a mis fin à la guerre de Corée[10],[11].
France
modifierEn France, le système de décorations n''a pas fait l'objet de réforme globale depuis le Premier Empire, des décorations toujours plus nombreuses se rajoutant sans cohérence globale, avec des mérites qui ne peuvent être récompensés, d'autres qui le sont par plusieurs médailles et de grandes inégalités selon la catégorie à laquelle on appartient.
Voir aussi
modifier- Inflation des diplômes
- Inflation législative
- Inflation
- Décorations gouvernementales des États-Unis
- Décorations militaires des États-Unis
- Décorations civiles des États-Unis
- Liste des ordres, décorations et médailles du Royaume-Uni
- Liste des ordres, décorations et médailles du Canada
- Liste des ordres, décorations et médailles de la Corée du Nord
- Liste des ordres, décorations et médailles de la France
Références
modifier- ↑ Chuck Spinney et James Perry Stevenson, « The Pentagon's Medal Inflation », Consortium News, (lire en ligne, consulté le )
- 1 2 (en) Dorian de Wind, « An Honor Too Far, or Far Too Many Honors? », Huffington Post, (lire en ligne, consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 (en) Michael Moran, « Too many medals? », NBC News, (lire en ligne [archive du ], consulté le )
- 1 2 3 4 (en) Evan Thomas, « US Military Officers: Too Many Medals? », Newsweek, (lire en ligne, consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 (en) Paul Robinson, Military Honour and the Conduct of War : From Ancient Greece to Iraq, Routledge, , 225 p. (ISBN 978-1-134-16503-2, lire en ligne), p. 174
- 1 2 3 4 5 6 7 8 Philip Shenon, « The Nation;What's a Medal Worth Today? », The New York Times, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) Kreuzer, Michael P., Drones and the Future of Air Warfare : The Evolution of Remotely Piloted Aircraft, Routledge, , 259 p. (ISBN 978-1-317-28579-3, lire en ligne), p. 133
- ↑ Sean Rayment, « Fears of 'medal inflation' in the armed forces », The Daily Telegraph, (lire en ligne [archive du ], consulté le )
- ↑ Andrew Chung, « Interview with Anne Irwin: Military honours in Afghanistan deserved? », Toronto Star, (lire en ligne)
- ↑ Times, « Putin Greets North Korean Officers After May 9 Military Parade », The Moscow Times,
- ↑ « MSN », www.msn.com