Internationale anti-autoritaire
L'Association internationale des travailleurs (AIT), historiographiquement connue sous le nom d'Internationale anti-autoritaire pour la distinguer de la Première Internationale (1864-1872) qui la précède et de l'Internationale marxiste rivale (1872–1876), désigne la branche anti-autoritaire et anarchiste de la Première Internationale. Active entre 1872 et 1881, elle est à la fois l'une des premières organisations anarchistes de l'histoire et l'une des plus importantes en termes d'influence théorique, idéologique et historique.
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Née de la scission au sein de la Première Internationale lors des congrès de La Haye et de Saint-Imier, elle regroupe progressivement la majorité des membres et des fédérations de la Première Internationale, tandis que sa rivale marxiste s'éteint. Au cours de sa courte décennie d'existence, elle sert de berceau et d'ancrage au mouvement anarchiste, développant déjà bon nombre des multiples tendances et orientations qui vont façonner le mouvement au cours des décennies suivantes, telles que l'anarchisme collectiviste, l'anarcho-communisme, l'illégalisme, l'anarchisme insurrectionnaliste, l'anarcho-syndicalisme, etc.
À la fin des années 1870, face à la répression et à l'évolution des débats idéologiques et des intérêts de ses membres, l'organisation décline et finit par être remplacée, par un certain nombre d'entre eux, par l'Internationale noire (1881-1887). Depuis sa disparition, plusieurs organisations anarchistes, comme l'Association internationale des travailleurs (1922-) ou l'Internationale des fédérations anarchistes (1968-), reprennent une partie de son héritage.
Histoire
modifierContexte : Conflits au sein de la Première Internationale
modifierL'Association internationale des travailleurs (AIT), ou Première Internationale, est une association ouvrière fondée à Londres en 1864. Il s'agit d'une organisation fondamentale dans l'histoire du mouvement ouvrier, rassemblant rapidement de nombreuses figures liées à son histoire, telles que Karl Marx, Mikhaïl Bakounine, James Guillaume, Friedrich Engels, Errico Malatesta et Carlo Cafiero[1]. Différents courants politiques y sont représentés, allant du marxisme à l'anarchisme, en passant par des socialistes plus modérés et des proudhoniens[1].
Entre la fin des années 1860 et le début des années 1870, les factions marxiste et blanquiste s'allient contre la faction anti-autoritaire et anarchiste. Ces conflits sont à la fois théoriques et personnels, chaque camp cherchant à faire pencher l'Internationale dans sa propre direction[2],[3]. Marx bénéficie du soutien du Conseil général de l'organisation, tandis que Bakounine reçoit l'appui des fédérations jurassienne, belge, italienne et espagnole, cette dernière représentant à elle seule, une portion significative de l'Internationale[2],[3].
Les congrès de La Haye et de Saint-Imier : exclusions mutuelles, schisme effectif au sein de la Première Internationale et naissance historiographique de l'Internationale anti-autoritaire
modifierCes conflits amènent Marx, qui voit sa position de plus en plus marginalisée au sein de l'organisation, à tenter de « purger » les anti-autoritaires et anarchistes en septembre 1872 avant que celle-ci ne tombe sous leur contrôle[4],[5],[6]. Par conséquent, il convoque le congrès de La Haye, qui se déroule selon des méthodes contestables, et exclut Bakounine ainsi que les membres les plus éminents de sa faction de l'Internationale[4],[5],[6].
Quelques jours après ce congrès, Bakounine et son camp organisent le congrès de Saint-Imier, qui exclut à son tour Marx et ses alliés de l'Internationale[4]. Ils signent un pacte fédératif établissant l'autonomie des fédérations membres vis-à-vis du Conseil général, qui se voit dépouillé de son autorité[4]. Bien qu'elle ne soit pas initialement pensée comme une organisation purement anarchiste, visant plutôt à accueillir tous les socialistes anti-autoritaires, quelle que soit leur tendance, le congrès adopte les principes fondamentaux de l'idéologie anarchiste en déclarant [4],[7]:
- Que la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat ;
- Que toute organisation d’un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour conduire à cette destruction ne peut être qu’une tromperie de plus, et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements actuellement en place ;
- Qu’en rejetant tout engagement pour réaliser la révolution sociale, les prolétaires de tous les pays doivent établir, en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l’action révolutionnaire.
Ces trois points, souvent réaffirmés depuis et qui synthétisent une partie de l'idéologie anarchiste, ne sont pourtant pas centraux pour les délégués de l'époque, bien plus préoccupés par la question du pacte fédératif ; l'organisation reste ainsi relativement ouverte aux socialistes durant ses premières années[8].
Ce congrès marque la naissance historiographique de l'Internationale anti-autoritaire, tandis que la faction rivale devient connue sous le nom d'Internationale marxiste (1872-1876), les deux camps prétendant être la véritable Première Internationale[4],[9],[10]. De manière générale, la majorité des membres et des fédérations rejoignent l'Internationale anti-autoritaire au cours des années suivantes, alors que l'Internationale marxiste périclite et finit par disparaître[4],[9].
Congrès de Genève (septembre 1873)
modifierEn septembre 1873, l'Internationale tient son deuxième congrès à Genève (officiellement le sixième congrès général, puisqu'elle se considère comme la digne héritière de la Première Internationale)[11]. Il coïncide avec le congrès que les marxistes organisent dans la même ville, bien que le leur soit un échec : seul un petit nombre de fédérations régionales y participent et le Conseil général ne peut s'y rendre par manque de fonds[11]. À l'inverse, le congrès anarchiste, inauguré le 1er septembre, accueille des délégués du Royaume-Uni, de Suisse, de France, des Pays-Bas, de Belgique et d'Espagne. Une fédération des États-Unis annonce également son adhésion[11].
Le congrès acte la dissolution du Conseil général. Si certains proposent que le prochain congrès se tienne en Espagne, le délégué espagnol José García Viñas s'y oppose, estimant que d'ici un an, « l'Espagne sera en pleine révolution sociale ou en pleine réaction »[12]. Parmi les sujets débattus, la question de la grève générale se distingue ; selon la proposition, celle-ci doit permettre de rendre « effective la solidarité révolutionnaire entre les différentes localités et régions, étant entendu que les travailleurs doivent être prêts à se mettre en grève pour empêcher la concentration des forces de la bourgeoisie sur les points ou les régions où un mouvement révolutionnaire éclaterait »[12]. Sur ce point, le congrès s'accorde sur la position suivante[13] :
Constatant les très graves inconvénients que présente en soi l'organisation d'une grève générale, principalement en raison des obstacles posés par les travailleurs qui, n'ayant pas encore pris conscience de leur position [...] se font les instruments de la bourgeoisie et manquent à leur devoir de solidarité envers les autres exploités [...] [il est décidé] de recommander aux sections de renoncer autant que possible aux grèves partielles [...] de faire en sorte que les mouvements de résistance [...] se fassent par fédérations de métiers, et de chercher à promouvoir une organisation de lutte non seulement sur le terrain de la solidarité économique contre le capital, mais aussi sur celui de la solidarité révolutionnaire contre toute forme d'exploitation.
Les congrès de Bruxelles (1874), Berne (1876), Verviers et Gand (1877)
modifierLes deux congrès suivants se tiennent à Bruxelles du 7 au 13 septembre 1874, puis à Berne en octobre 1876[14],[15]. Lors de ce dernier, les délégués débattent d'une proposition visant à ouvrir le congrès suivant à des représentants d'organisations non anarchistes. Les délégués des fédérations italienne et espagnole s'y opposent, à moins d'accepter le principe suivant[15] :
L'Internationale est la seule organisation existante qui représente véritablement le socialisme populaire ; par conséquent, nous pensons que notre Association doit être représentée au congrès socialiste, non pas pour se fondre dans une nouvelle organisation, mais seulement pour défendre ses principes et ses moyens d'action, et tenter d'attirer les organisations ouvrières qui ne sont pas encore entrées dans ses rangs.
Une fois ce principe approuvé, un congrès général est convoqué pour septembre 1877 à Gand, juste après la réunion de l'Internationale anti-autoritaire à Verviers[16].
À Verviers, on observe une radicalisation du mouvement anarchiste, de plus en plus enclin à des positions favorables à l'usage de la violence, sous l'influence du populisme et du nihilisme russes[17]. Cela se concrétise par l'approbation de la politique de propagande par le fait[18]. Dès lors, le congrès exprime sa « sympathie et sa solidarité » avec les attentats de Saint-Pétersbourg et l'insurrection italienne de Bénévent[19].
D'un autre côté, le congrès de Verviers ouvre pour la première fois le débat entre l'anarchisme collectiviste, doctrine alors dominante dans le mouvement anarchiste et basée sur les écrits de Bakounine, mort l'année précédente, et l'anarcho-communisme, défendu par une nouvelle génération de militants comme le Russe Pierre Kropotkine, l'Italien Errico Malatesta et le Français Élisée Reclus[20]. Ainsi, alors que les collectivistes défendent le principe de « chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail », les anarcho-communistes proposent le principe « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins »[20]. À l'issue d'un débat intense, le congrès convient que chaque fédération régionale décidera de l'option à suivre[20]. La Fédération régionale espagnole, par exemple, reste fidèle à l'anarchisme collectiviste, mais l'anarcho-communisme commence à se propager au sein de certaines fédérations et sections, notamment en Andalousie[20].
Des années plus tard, l'anarchiste espagnol Anselmo Lorenzo écrit que, selon lui [21]:
L'Association internationale des travailleurs a cessé d'exister matériellement au congrès de Verviers [...] Elle était en fait si morte [...] que la Commission fédérale espagnole n'a pu échanger une seule lettre avec l'entité chargée du bureau international.
Dernières années et évolutions (1877-1881)
modifierL'Internationale anti-autoritaire tient son dernier congrès en 1880[22]. À la suite de ce congrès, l'année suivante, plusieurs figures de l'Internationale anti-autoritaire, à l'instar de Pierre Kropotkine et d'Errico Malatesta, participent au congrès de Londres, organisé en 1881 dans la ville éponyme. Ce congrès décide de démanteler toutes les structures organisationnelles visibles de l'Internationale anti-autoritaire et d'adopter un programme insurrectionnel fondé sur la propagande par le fait[23]. Historiographiquement, cette évolution donne naissance à l'Internationale noire (1881-1887 ?)[24],[25].
Postérité
modifierHéritage et influences idéologiques majeures sur l'anarchisme
modifierBien qu'elle ne soit pas initialement perçue comme une organisation purement anarchiste, l'Internationale anti-autoritaire évolue progressivement vers ces positions[26]. Au cours de sa décennie d'existence, en tant que première ou l'une des premières organisations anarchistes, elle développe de nombreux principes théoriques et pratiques qui deviennent depuis lors fondamentaux pour les anarchistes[22].
Ainsi, la quasi-totalité des courants ultérieurs du mouvement, tels que l'anarchisme insurrectionnaliste, l'anarcho-communisme, l'anarcho-syndicalisme, l'illégalisme et d'autres, sont représentés au sein de l'organisation, qui commence à les développer ou à les créer sous une forme embryonnaire[22]. Son influence sur le mouvement anarchiste demeure considérable[22].
Organisations et groupes se réclamant de l'héritage de l'Internationale
modifierUne tentative ultérieure de créer une organisation internationale durable voit le jour à Amsterdam en 1907 lors d'un Congrès anarchiste international, bien que celle-ci connaisse une existence encore plus brève que celle de l'AIT anti-autoritaire.
Parmi les internationales anarchistes contemporaines, on trouve l'Association internationale des travailleurs anarcho-syndicaliste (fondée en 1922), l'Internationale des fédérations anarchistes (fondée en 1968) et la Black Bridge International (fondée en 2001).
En août 2012, les Rencontres internationales de l'anarchisme se déroulent à Saint-Imier, en partie pour commémorer le congrès de Saint-Imier de 1872[27]. Onze ans plus tard, Anarchy 2023 se réunit pour célébrer le 150e anniversaire du premier congrès de Saint-Imier[28].
Documents sur l'Internationale anti-autoritaire
modifierDossiers de police
modifierCollection du site-archive Archives Anarchistes téléversée sur Commons comprenant, entre autres :
Références
modifier- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Anti-authoritarian International » (voir la liste des auteurs).
- 1 2 Graham 2019, p. 325-326.
- 1 2 Lida 2010, p. 34-37.
- 1 2 Graham 2019, p. 336-338.
- 1 2 3 4 5 6 7 Graham 2019, p. 334-336.
- 1 2 Baker 2023, p. 24-26.
- 1 2 Guillaume 1906, p. 318-354.
- ↑ Enckell 2012, p. 73-89.
- ↑ Enckell 2012, p. 73-76.
- 1 2 Enckell 2012, p. 74.
- ↑ Termes 1977, p. 168
- 1 2 3 Termes 1977, p. 236
- 1 2 Termes 1977, p. 236–237
- ↑ Termes 1977, p. 237
- ↑ Termes 1977, p. 259
- 1 2 Termes 1977, p. 268
- ↑ Termes 1977, p. 269
- ↑ Lida 2010, p. 49
- ↑ Termes 2011, p. 70–71
- ↑ Termes 1977, p. 277
- 1 2 3 4 Lida 2010, p. 51–52
- ↑ Termes 1977, p. 278
- 1 2 3 4 Graham 2019, p. 340.
- ↑ Pierre Kropotkine, « Le Congrès International de Londres », Le Révolté, , p. 1–2 (lire en ligne)
- ↑ Carlson 1972, p. 250-253.
- ↑ Chester McA. Destler, « Shall Red and Black Unite? An American Revolutionary Document of 1883 », Pacific Historical Review, vol. 14, no 4, , p. 434–451 (ISSN 0030-8684, DOI 10.2307/3634684, JSTOR 3634684, lire en ligne)
- ↑ Baker 2023, p. 27-29.
- ↑ Comité d'organisation, « Presentation » [archive du ], sur Rencontre Internationale de l'Anarchisme, St. Imier,
- ↑ « Anarchy 2023 - St-Imier July 27-30 International Anti-Authoritarian Gathering », sur st-imier.org (consulté le )
Bibliographie
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- Lionel Bébin, Les tentatives de reconstituer la Première Internationale et les débuts du mouvement anarchiste à Lyon (mémoire), Lyon, Université Lyon II,
- Andrew Carlson, Anarchism in Germany, vol. 1, Metuchen, N. J., The Scarecrow Press, Inc., (ISBN 0-8108-0484-0)
- Marianne Enckell, La Fédération jurassienne, Genève - Paris, Entremonde, (ISBN 978-2-940426-16-4)
- Robert Graham, Anarchism and the First International, Loughborough, UK, Palgrave Macmillan, , 325–343 p. (ISBN 978-3-319-75619-6)
- James Guillaume, L'Internationale : Documents et souvenirs (1864-1878) (t. 1-2), vol. 2, Paris, Société nouvelle de librairie et d'édition, (lire en ligne)
- (es) Clara E. Lida (dir.), Tierra y Libertad. Cien años de anarquismo en España, Barcelone, Crítica, , 33–59 p. (ISBN 978-84-9892-119-9), « La Primera Internacional en España, entre la organización pública y la clandestinidad (1868-1889) »
- Max Nomad (dir.), The Revolutionary Internationals, 1864–1943, Stanford, Stanford University Press, , 57–92 p. (lire en ligne), « The Anarchist Tradition »
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