Jean Sauvage (navigateur)
Jean Sauvage est un navigateur dieppois du XVIe siècle, auteur du premier récit de voyage d'un Français en Russie.
Il navigue en suivant les côtes norvégiennes, double le cap Nord, passe dans la mer Blanche et arrive à Arkhangelsk le . À son retour, il écrit un court récit, à des fins pratiques, de ce voyage. Ce récit est utilisé par le géographe André Thevet.
Biographie
modifierVoyage
modifierJean Sauvage est un marin dieppois, uniquement connu parce qu'il est l'auteur d'un récit de voyage. Il est probablement le capitaine du navire[1] français qui arrive le dans le port d'Arkhangelsk dans le nord de la Russie[2],[3]. On ignore l'âge qu'il a alors et sa famille est inconnue. Peut-être a-t-il un lien avec Charles Sauvage, ambassadeur à Madrid en 1562 et mort en 1574 surintendant des finances[1].
Jean Sauvage et les voyageurs qui l'accompagnent sont les premiers Français à atteindre le port d'Arkhangelsk[1]. Le navire y séjourne deux mois[3] et repart en août. Des représentants d'une compagnie de marchands français poursuivent le voyage jusqu'à Moscou et y négocient un traité de commerce avec les autorités russes[4],[5]. Un des voyageurs écrit un premier lexique français-russe[1].
Ce voyage a lieu à l'instigation de l'ambassadeur de France au Danemark[6], Charles de Danzay, qui cherche à développer le commerce français avec la Russie en passant par la mer de Norvège et la mer Blanche, parce que le port russe de Narva, sur la mer Baltique, a été conquis par les Suédois en 1581[7],[8],[9]. Cet itinéraire est déjà emprunté par les marchands anglais, à la suite de l'explorateur Richard Chancellor[10]. Danzay négocie avec le roi de Danemark et de Norvège, Frédéric II, qui autorise les Français à suivre cette route, moyennant le versement d'une redevance[7],[6].
Récit
modifierJean Sauvage écrit une description de ce voyage, datée du [1], qui est le premier récit de voyage d'un Français en Russie[3]. Ce texte, très court[11], est écrit dans un langage simple et n'a pas de qualité littéraire particulière. Jean Sauvage n'est pas un érudit et il écrit pour des raisons pratiques. Accomplissant une des missions qui lui ont été confiées, il cherche à donner des renseignements aux marins sur l'itinéraire à suivre, de la même façon que le lexique français-russe dressé par un de ses compagnons de voyage doit servir à faciliter les transactions commerciales futures[1].
Jean Sauvage commence son guide de navigation en indiquant « la route et la saison qu'il faut prendre ». Selon lui, « fault partir à la fin du mois de may ou à la mi-juin pour le plus tard »[1]. Il donne des renseignements précis sur les distances, les marées, la profondeur de la mer et dessine deux croquis[12].
Il décrit les lieux autour du cap Nord et du port norvégien de Vardø, sur la mer de Barents, où ses compagnons et lui restent trois jours et où les autorités lui disent qu'ils sont les premiers Français à vouloir poursuivre la navigation vers la Russie[13]. Il ne raconte pas qu'ils refusent d'abord de payer le péage demandé par les Danois et que ce n'est que parce que le commandant du château connaît Charles de Danzay qu'il les laisse finalement passer, moyennant une amende, ce que Danzay explique dans une lettre ultérieure[14],[13],[15]. À Vardø, Jean Sauvage a le temps d'observer le soleil de minuit, les poissons mis à sécher et les saunas[13]. Il se fait raconter les hivers, quand « toutes les maisons sont couvertes de neige, qu'il n'y a nulle apparence de maisons, et faut qu'ils fassent des sentes comme des ruettes pour aller à leurs affaires »[16],[17].
Au-delà de Vardø, le voyage est retracé en suivant le littoral, la baie de Kola puis le cap Sviatoï Nos et l'entrée dans la mer Blanche. Le bateau arrive en vue de la tour Saint-Nicolas, construite sur une île dans l'estuaire de la « rivière Divine », la Dvina septentrionale, puis remonte ce fleuve jusqu'à Arkhangelsk, que Jean Sauvage appelle « Archange »[16]. L'arrivée dans cette ville est ainsi racontée :
« Nous sommes arrivés le 26e jour de juin devant la ville de Saint-Michel-Archange, où nos marchands alèrent à terre pour parler au gouverneur et faire leur raport, comme est la coustume en tout pais, et l'aïant salué, il leur demanda d'où ilz estoient, et quand il sceut que nous estions Françoys, il fut bien resjouy et dit à l'interprète qui les présentoit qu'ils estoient les très-bien venus, et prit une grande coupe d'argent et la feist emplir, et falut la vuider ; et puys une autre, et encore la revuider ; puis encore la 3e qu'il falut parachever ; et, aïant fait ces trois beaux coups, on pense estre quite ; mais le pire est le dernier, car fault boire une tasse d'eau-de-vie qui est sy forte qu'on a le ventre et le gosier en feu. Quand on a beu une tasse, ancore n'estre pas tout, et, aïant parlé un mot avec vous, faudra ancore boire à la santé de vostre roy, car vous ne l'auseriez refuser, et c'est la coustume du pais que de bien boire[18]. »
Jean Sauvage dépeint ensuite l'activité commerciale dans ce port et se fait expliquer le transport des marchandises vers l'intérieur du pays, qui remonte le fleuve jusqu'à Kholmogory puis Vologda, où les marchandises sont chargées sur des chariots en direction de Moscou[19],[17]. Pour terminer, il précise qu'il faut que les bateaux qui « vont en voyage par la mer […] se retirent à la fin du mois d'août ou à la mi-septembre pour le plus tard ; car la mer se prend et engèle toute en une nuit ; car depuis que le soleil est près de son équinoctial, le pais est fort glacial et aquatique, comme les hommes m'ont conté », sans évoquer les modalités de son retour en France[19]. On ne sait rien d'autre sur Jean Sauvage[2].
Postérité du récit
modifierDu manuscrit à l'édition
modifierDeux manuscrits du récit de Jean Sauvage, des copies, sont conservés à la Bibliothèque nationale de France[20],[21]. L'un des deux, intégré dans la collection Dupuy, s'intitule : La routte et saison qu’il faut prendre pour faire le voyage de St Nicolas pays de Moscovie par le Nord. À la fin, il est précisé : « Ce voyage a esté faict et descript par Jehan Sauvage de Dieppe et envoyé à Paris l'an mil VC VIII et six le vingtième octobre »[21],[22]. Le cosmographe André Thevet, dans sa Description de plusieurs îles, s'inspire très fortement de ce récit, en le plagiant[21],[22],[18],[23].
Le même manuscrit de la collection Dupuy comprend, à la suite du récit de Jean Sauvage, un Dictionnaire moscovite de 621 entrées, qu'André Thevet reprend dans son livre Le grand Insulaire et pilotage. Ce dictionnaire, le premier dictionnaire français-russe[24], suppose une enquête sur place, permise par le voyage de Jean Sauvage[25].
- Premières éditions du récit de Jean Sauvage.
- Louis Paris (1834).
- Louis Lacour (1855).
Le texte de Jean Sauvage reste manuscrit jusqu'au XIXe siècle. Des copies différentes sont alors publiées successivement par les bibliothécaires Louis Paris et Louis Lacour, sans grand écho, mais ce récit est célébré comme un événement précurseur quand est conclue l'alliance franco-russe à la fin du XIXe siècle. Il est édité par Michel Mervaud en 1991[26] puis par Bruno Vianey en 2012[27],[28].
Selon Jean Malaurie, « Jean Sauvage est en effet un grand méconnu. Aucune place ou monument ne l’honore à Dieppe ! Et c'est le premier explorateur français de l'Arctique russe : prises isolément, les “premières” que représente ce voyage sont porteuses d’avenir : premier récit d’un Français à s'être rendu en Russie, premières lettres entre souverains français et russes, premier traité de commerce entre la France et la Russie, premier dictionnaire français/russe et surtout premier voyage d'un Français par mer ; en Russie du Nord, aux portes de la Sibérie »[29].
Liste des éditions
modifier- Louis Paris, Chronique de Nestor, Paris, Heidelhoff et Campé, (lire en ligne), p. 385-395[26].
- Louis Lacour, Mémoire du voiage en Russie fait en 1586. Suivi de l'Expédition de Fr. Drake en Amérique, Paris, Auguste Aubry, , 30 p. (lire en ligne)[26].
- Michel Mervaud et Jean-Claude Roberti, Une infinie brutalité : L'image de la Russie dans la France des XVIe et XVIIe siècles, Paris, Institut d'études slaves, (ISBN 9782720402616, lire en ligne), p. 75-83[26].
- Bruno Vianey, Tout autour du voyage de Jean Sauvage en Moscovie en 1586, Moscou, Tezaurus, , 503 p. (ISBN 978-5-98421-141-3)[27].
- Bruno Vianey (préf. Jean Malaurie), Le voyage de Jean Sauvage en Moscovie en 1586, Lausanne, L'Âge d'homme, , 573 p. (ISBN 978-2-8251-4304-9, présentation en ligne).
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 Mervaud 1986, p. 44.
- 1 2 Delavaud 1911, p. 72.
- 1 2 3 Mervaud 1986, p. 39.
- ↑ Mervaud 1986, p. 43.
- ↑ Vianey 2013, p. 17.
- 1 2 Mervaud 1986, p. 41.
- 1 2 Alfred Richard, Un diplomate poitevin du XVIe siècle. Charles de Danzay, ambassadeur de France en Danemark, Poitiers, imprimerie Blais et Roy, , 240 p. (lire en ligne), p. 160-166.
- ↑ Delavaud 1911, p. 89-91.
- ↑ Vianey 2013, p. 12-13.
- ↑ Vianey 2013, p. 11.
- ↑ Delavaud 1911, p. 100.
- ↑ Vianey 2013, p. 13.
- 1 2 3 Mervaud 1986, p. 45.
- ↑ Delavaud 1911, p. 105-106.
- ↑ Vianey 2013, p. 16.
- 1 2 Mervaud 1986, p. 46.
- 1 2 Vianey 2013, p. 14.
- 1 2 Vianey 2013, p. 15.
- 1 2 Mervaud 1986, p. 47.
- ↑ Mervaud 1986, p. 52.
- 1 2 3 Frank Lestringant, « Deux cosmographes pour un roi », dans L'État et les stratégies du territoire, CNRS Éditions, coll. « Mémoires et documents de géographie », (ISBN 978-2-222-04599-1, DOI 10.3917/cnrs.thery.1991.01.0217, lire en ligne
), p. 217–226. - 1 2 Mervaud 1986, p. 48.
- ↑ Dorine Rouiller, « Terra incognita et frigida : l’(in)habitabilité du Grand Nord à la Renaissance: », Études germaniques, vol. 301, , p. 31–42 (ISSN 0014-2115, DOI 10.3917/eger.301.0031, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Mervaud 1986, p. 49.
- ↑ Mervaud 1986, p. 50.
- 1 2 3 4 Vianey 2013, p. 18.
- 1 2 Boris Czerny, « Bruno Vianey, Tout autour du Voyage de Jean Sauvage en Moscovie en 1586, 2012 », La Revue russe, vol. 38, no 1, , p. 172–173 (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Michel Mervaud, « Bruno Vianey, Tout autour du voyage de Jean Sauvage en Moscovie en 1586, Moscou, Tezaurus, 2012, 503 pages », Revue des études slaves, vol. 84, , p. 301-303 (DOI 10.4000/res.1097, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Jean Malaurie, « Préface », dans Muriel Brot, Destination Arctique : Sur la représentation des glaces polaires du XVIe au XIXe siècle, Hermann, coll. « Météos », (ISBN 978-2-7056-9001-4, lire en ligne
), p. VII-LIV.
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Louis Delavaud, Les Français dans le Nord : Notes sur les premières relations de la France avec les royaumes scandinaves et la Russie septentrionale depuis l'Antiquité jusqu'à la fin du XVIe siècle, Rouen, E. Cagniard, , 110 p. (lire en ligne).
- Michel Mervaud, « Un Normand en Russie au XVe siècle : le voyage du Dieppois Jean Sauvage », Études normandes, vol. 35, no 2, , p. 38–52 (DOI 10.3406/etnor.1986.2673, lire en ligne, consulté le ).
- Bruno Vianey, « Le premier récit d'un Français en Russie : le voyage de Jean Sauvage en Moscovie en 1586 », La Revue russe, vol. 40, no 1, , p. 9–20 (DOI 10.3406/russe.2013.2541, lire en ligne, consulté le ).