Jeu du décapité

motif littéraire médiéval

Le jeu du décapité est un motif littéraire récurrent dans la mythologie irlandaise et les romans de chevalerie médiévaux. Il met en scène un étranger arrivant à la cour royale et défiant un héros en duel : le héros peut décapiter l'étranger, mais ce dernier peut alors lui infliger la même blessure. La nature surnaturelle de l'étranger, qui rend cela possible, n'est révélée que lorsqu'il récupère sa tête tranchée. Lorsque le héros se soumet à son tour au coup de grâce, il est récompensé de sa bravoure et ne reçoit qu'une blessure légère. Ce duel symbolise le passage à l'âge adulte du héros, et sa mort et sa renaissance symboliques sont représentées par le simulacre de décapitation.

Le Chevalier Vert a survécu à la décapitation par Gauvain et porte sa propre tête (manuscrit du XIVe siècle).

Tiré de la légende irlandaise de Fled Bricrenn, le jeu du décapité apparaît dans plusieurs romans arthuriens, notamment dans Sire Gauvain et le Chevalier vert. La version du jeu présente dans ce dernier ouvrage a été analysée dans son rapport avec le concept arthurien de chevalerie. À aucun moment, le Chevalier vert ne précise qu'il doit être décapité, mais seulement qu'il rendra tout coup porté. Lorsque Gauvain prend la décision impulsive de décapiter le Chevalier, les valeurs de Camelot exigent qu'il s'expose à la mort au nom du respect des règles du défi. Incapable de se soumettre courageusement à la mort, Gauvain dissimule une ceinture magique censée le protéger, démontrant ainsi qu'il privilégie la survie à l'honneur.

Description et histoire

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Dans le Fled Bricrenn, Cúchulainn participe à un jeu de décapitation pour remporter le Curadmír.

Le thème du jeu du décapité apparaît dans onze œuvres littéraires médiévales recensées. Parmi celles-ci, deux sont irlandaises, quatre françaises, deux allemandes et trois anglaises. Ce thème provient probablement de la mythologie irlandaise, dont les cycles mythiques ont ensuite été adaptés dans les romans de chevalerie français du XIIe siècle. De là, il a été introduit dans la poésie allemande du XIIIe siècle et anglaise du XIVe siècle[1]. Le jeu du décapité lui-même est une adaptation du motif de l'échange de coups, où un étranger lance un défi à un héros : ce dernier peut frapper l'étranger, mais accepte de subir le même coup en retour le lendemain[2]. Les origines folkloriques orales de ce thème restent inconnues, mais certains philologues supposent que l'échange de coups provient d'un mythe ancien où l'été et l'hiver s'affrontent au moment du changement de saison[1].

Dans sa forme la plus simple, le récit de la décapitation relate l'apparition d'un personnage mystérieux, voire surnaturel, à la cour royale. Ce dernier propose un défi aux courtisans : ils peuvent tenter de décapiter l'étranger à la hache, mais en contrepartie, le volontaire accepte d'être décapité ultérieurement. Le héros qui relève le défi parvient à décapiter l'étranger, qui reprend sa tête tranchée et s'en va. Après que le héros a passé le temps à se préparer mentalement au coup attendu, l'étranger revient et, soit simule le coup, soit ne blesse que légèrement le héros[3]. Le héros est félicité pour avoir réussi le véritable défi, qui consiste à respecter les règles du jeu en s'exposant à une mort certaine[4]. Parfois, le jeu du décapité donne lieu à un récit sur la levée d'un enchantement, comme dans Sir Gawain and the Carle of Carlisle et The Turke and Sir Gawain[5]. Dans ces récits, après l'échange initial, l'étranger demande au héros de le décapiter à nouveau, ce qui libère alors le l'étranger de la malédiction qui l'a rendu monstrueux[6].

Mythologie celtique

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La première occurrence connue du thème du jeu du décapité se trouve dans le Fled Bricrenn[7], qui fait partie du cycle d'Ulster de la mythologie irlandaise[8]. L'intrigue du Fled Bricrenn met en scène trois héros (Cúchulainn, Conall Cernach et Lóegaire Búadach). Le poète Bricriu annonce indépendamment à chaque héros qu'ils sont dignes de la Part du Champion et les invite à un festin. Arrivés au festin de Bricriu, les trois hommes sont soumis à une série d'épreuves, souvent avec l'aide de figures surnaturelles, afin de déterminer lequel d'entre eux est le plus valeureux[9]. Certaines versions écrites du Fled Bricrenn comportent deux variantes du jeu du décapité. L'une d'elles, intitulée « Le Marché du Champion », remonte au moins au IXe siècle ; l'autre, connue sous le nom d'épisode d'« Uath », est probablement une interpolation ultérieure à la compilation du manuscrit au XIe siècle, mais peut néanmoins représenter une version plus ancienne de l'histoire[10].

L'épisode de « Uath » ou « Terreur » présente l'une des premières épreuves auxquelles sont confrontés les trois héros. Un homme nommé Uath met Cúchulainn et ses compagnons au défi de le décapiter à la hache, mais les prévient qu'ils seront à leur tour décapités le lendemain. Conformément aux autres épisodes du Fled Bricrenn, qui présentent Cúchulainn comme le guerrier le plus redoutable, il est le seul à relever le défi d'Uath. Lorsqu'il se présente pour recevoir le coup de retour, Uath épargne Cú Chulainn en le frappant avec le côté non tranchant de la hache[11]. Le jeu de la décapitation est repris à la fin du Fled Bricrenn, dans l'épisode intitulé « Le Marché du champion ». Là, un étrange homme arrive à la cour de Conchobar mac Nessa, roi d'Ulster, et défie ses membres à un jeu du décapité. Trois héros acceptent le défi mais s'enfuient avant que le coup ne puisse être rendu ; seul Cúchulainn se soumet à la hache. Pour sa bravoure, l'homme, qui se révèle être le roi farceur Cú Roí déguisé, déclare que Cúchulainn mérite la Part du Champion.[12]

Romans arthuriens

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Chrétien de Troyes est le premier à intégrer le jeu du décapité dans la matière de Bretagne .

On trouve au moins sept récits du jeu du décapité dans la légende arthurienne ; tous seraient dérivés du Fled Bricrenn[13]. Toutes ces adaptations présentent toutefois une différence majeure par rapport à la source : alors que le mythe irlandais met en scène trois rivaux, les récits arthuriens du jeu du décapité n'en font intervenir qu'un seul[14]. La première œuvre de la littérature arthurienne à évoquer le jeu de la décapitation est Perceval ou le Conte du Graal (1180-1190) de Chrétien de Troyes. Dans ce poème, Caradoc, un jeune chevalier de la Table ronde, est piégé par son père sorcier qui arrive déguisé à la cour du roi Arthur, et est contraint de participer à un jeu du décapité. Le père revient un an après la décapitation initiale pour frapper son fils avec le plat de son épée et le féliciter pour sa bravoure[15]. Si le récit du jeu par Chrétien de Troyes est plus détaillées que ceux du Fled Bricrenn, la structure narrative de base reste la même : l'épreuve de loyauté et de bravoure de l'œuvre originale s'adapte bien aux conventions du roman chevaleresque[16]. Pour cette raison, la structure du mythe irlandais original reste en grande partie intacte dans les romans français tels que La Demoiselle à la mule, Hunbaut et Perlesvaus[17]. L'autre changement par rapport à l'original irlandais réside dans le fait que, alors que l'épreuve de Cúchulainn constitue l'aboutissement de sa vie d'aventures, pour Caradoc, le jeu marque son initiation au statut de chevalier errant[18].

Dans l'ensemble de la littérature arthurienne, de nombreux chevaliers sont soumis à une variante ou une autre du jeu du décapité. Dans Perlesvaus, c'est Lancelot qui se livre à ce jeu au cours de sa quête du Graal[19]. Sa rencontre avec l'inconnu est considérée comme une allégorie du sacrifice chrétien : en retournant sur le lieu de la décapitation initiale et en s'offrant en sacrifice, Lancelot redonne vie à la ville en ruines, tout comme le sacrifice de Jésus avait pour but de sauver l'humanité[20]. Dans Le Morte d'Arthur (1469) de Thomas Malory, Gareth subit une série d'épreuves qu'il doit surmonter afin d'apprendre les devoirs d'un chevalier[21]. L'une de ces épreuves concerne Lynette et Lyonesse, deux femmes nobles venues de loin qui se rendent à Camelot pour demander de l'aide contre quatre scélérats qui les assaillent[22]. Tourmenté par son désir pour Lyonesse, Gareth décide qu'il consommera leur relation une fois que tous ses ennemis auront été vaincus. Pour empêcher cette relation, Lynette rattache par magie la tête coupée du Chevalier rouge afin qu'il y ait toujours un ennemi à vaincre[23]. Après avoir décapité le Chevalier rouge à plusieurs reprises, Gareth comprend que la solution la plus noble est d'épargner la vie de son ennemi, laissant sa tâche inachevée et préservant ainsi sa chasteté[24].

Le chevalier arthurien le plus souvent associé au jeu du décapité est Gauvain, le neveu d'Arthur, héros de La Demoiselle à la mule (1190-1210) et de Hunbaut (1250-1275). Dans la première œuvre, le jeu du décapité est l'une des nombreuses épreuves que Gauvain doit endurer afin de rendre la bride magique d'une mule à son propriétaire[25]. Au cours de sa quête pour retrouver la bride, au milieu d'une forêt peuplée d'animaux sauvages, un homme autorise Gauvain à passer la nuit dans son château à condition qu'il accepte de participer à un jeu du décapité. En se soumettant au coup, Gauvain est épargné et reprend sa quête[26]. Hunbaut présente une subversion du jeu du décapité : Gauvain accepte de porter le premier coup, après quoi il s'empare de la tête coupée de son adversaire. En empêchant l'étranger de réunir sa tête et son corps, Gauvain s'épargne le coup de retour[27],[28].

Cependant, la version sans doute la plus connue et la plus aboutie du jeu du décapité est le poème de la fin du XIVe siècle intitulé Sire Gauvain et le Chevalier vert[29],[30]. L'auteur anonyme associe le jeu du décapité à un autre type d'échange, celui de la tentation[31]. Dans le poème, le Chevalier vert arrive à Camelot le Jour de l'an pour proposer un jeu du décapité, le volontaire étant invité à retrouver le chevalier dans la Chapelle verte un an plus tard[4]. Alors qu'il se rend à la chapelle, Gauvain rencontre le seigneur Bertilak, qui lui propose un marché : Gauvain peut explorer leur château pendant que le seigneur Bertilak chasse, et à la fin de la journée, ils échangent ce qu'ils ont acquis[32]. Lorsque la femme de Bertilak tente de séduire Gauvain , il révèle à Bertilak les baisers qu'elle lui a donnés[33], mais il ne lui dit pas qu'elle lui a également fourni une ceinture magique protégeant son porteur[34]. Quand Gauvain arrive à la chapelle, le Chevalier vert, qui s'avère être Bertilak déguisé, simule deux fois le coup de hache, et au troisième coup, il inflige une légère blessure au cou de Gauvain en punition de sa malhonnêteté au sujet de la ceinture[35]. De retour à Camelot, Gauvain , honteux de sa lâcheté, décide de continuer à porter la ceinture en signe d'infamie.[36]

Analyse littéraire

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Tant dans la mythologie celtique que dans les romans arthuriens, la tête et la décapitation constituent un mécanisme permettant à un héros de passer de l'adolescence à l'âge adulte. Ce passage peut avoir lieu soit en décapitant un adversaire, ce qui permet de consolider son statut de guerrier, soit en s'exposant à la mort par décapitation lors d'un jeu du décapité[37]. En conséquence, la plupart des spécialistes considèrent le jeu du décapité comme une métaphore du passage à l'âge adulte. En s'exposant à la fois à la possibilité de la mort et à un coup fatal simulé, des héros tels que Cúchúlainn et Gauvain font l'expérience d'une mort symbolique qui leur permet de renaître spirituellement en tant qu'hommes et guerriers meilleurs[38]. De manière encore plus symbolique, la menace de mort par décapitation peut être vue comme une métaphore de la circoncision. Alors que le héros est initialement menacé d'une ablation complète de la tête, une forme de castration, il ne se retrouve finalement qu'avec une petite blessure, semblable à l'ablation du prépuce[39]. Les aspects de roman d'apprentissage du jeu du décapité sont particulièrement saillants dans le Perceval de Chrétien de Troyes et dans Sire Gauvain et le Chevalier vert. Dans le premier, la première épreuve de Caradoc en tant que chevalier de la Table ronde implique le jeu organisé par son père, qui sert d'introduction à sa future vie d'errance[18]. Dans le second, plutôt que de retourner à Camelot, le Chevalier vert exige que Gauvain se lance dans une quête vers la Chapelle verte, et le chemin des épreuves permet au héros de s'épanouir physiquement, émotionnellement, et spirituellement[40].

L'autre thème central du jeu du décapité est celui des valeurs culturelles. À la fin du récit, le héros est épargné et le coup n'est que simulé, car il a respecté le contrat établi au début du jeu[41]. Dans ce contexte, certains chercheurs ont vu dans l'œuvre du Pearl Poet une critique, à travers la ceinture de Gauvain, du caractère creux du concept arthurien de chevalerie. Lorsque le Chevalier vert arrive pour la première fois à Camelot, il évoque la réputation honorable dont jouissent les chevaliers d'Arthur et propose ce jeu comme moyen de tester le bien-fondé de cette réputation[42]. Alors que la chevalerie arthurienne met l'accent sur la nature honorable d'une mort sacrificielle, la décision de Gauvain de décapiter le Chevalier vert, qui l'oblige ensuite à remplir l'autre partie du contrat, est bien plus insensée qu'admirable[43]. Pour Laura Ashe, professeure d'anglais au Worcester College d'Oxford, l'idée que Gauvain doive se rendre à la Chapelle verte pour défendre les idéaux chevaleresques, même en sachant que cela lui coûterait la vie, montre l'absurdité de ces idéaux qui privilégient l'honneur à la vie[44]. De plus, Gauvain est critiqué pour sa décision d'utiliser la ceinture magique censée lui sauver la vie, ce qui montre qu'il juge sa vie plus importante que l'honneur qu'il est censé défendre[45]. Le critique littéraire Piero Boitani fait remarquer que Gauvain est d'abord présenté au lecteur comme « l'incarnation parfaite des vertus que cette société a élevées au rang de principes de vie », ce qui rend d'autant plus troublant son échec à respecter ces valeurs à la fin du récit[46].

Les analyses de l'échec de Gauvain à mener à bien sa quête ont tendance à se concentrer sur la dissimulation de la ceinture[4]. D'autres chercheurs soulignent toutefois que l'échec de Gauvain commence dès sa réponse au défi. Contrairement à d'autres versions du jeu du décapité, le Chevalier vert ne précise pas qu'il doit être décapité, mais seulement que tout coup qui lui sera porté sera rendu. Victoria L. Weiss, de l'université Lehigh, décrit la scène initiale de la décapitation comme « le premier échec de Gauvain », critiquant le héros pour avoir pris la décision impulsive de porter un coup fatal sans que cela ne soit demandé par l'auteur du défi[47]. Ashe suggère que la branche de houx que le Chevalier vert tient dans son autre main est un test, et qu'il souhaite qu'un chevalier astucieux le frappe avec la branche plutôt qu'avec la hache[48].

Le ton du récit du jeu du décapité s'assombrit au fil des adaptations, et les éléments magiques sont modifiés. Chez Malory, par exemple, les têtes coupées ne parlent pas, ce qui confère à l'action un caractère définitif qui n'est renversé que lorsque l'auteur du défi rattache sa tête[49]. Cela tient principalement aux connotations différentes associées à la décapitation dans les cultures celtique et anglaise médiévale. Les Celtes considérent la décapitation comme une forme honorable d'exécution pour un ennemi qui s'est vaillamment battu , tandis que pour les Anglais la décapitation est une punition réservée aux traîtres[50]. La nature magique de la tête en tant que réceptacle du pouvoir humain n'est pas non plus présente dans la culture médiévale anglaise comme elle l'est dans les croyances celtique[51], faisant du Chevalier vert une sorte de figure païenne dans un monde chrétien où la mort, en particulier la décapitation, est définitive[52]. Elizabeth Scala, médiéviste à l'université du Texas à Austin, explique par cette différence de ton pourquoi Gauvain prend la décision de décapiter le Chevalier vert. Alors qu'un héros irlandais comme Cúchúlainn a suffisamment d'expérience du surnaturel pour savoir que son adversaire survivra à un coup normalement fatal, Gauvain n'a aucune raison de croire une telle chose, et ne prend conscience de la gravité de sa décision qu'au moment où le Chevalier Vert récupère sa tête coupée[53].

Sciences du jeu

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Les actions et les motivations des acteurs du jeu du décapité ont fait l'objet d'études non seulement dans le domaine de la théorie littéraire, mais aussi dans celui des sciences du jeu[54]. Les études sur les jeux en rapport avec la littérature médiévale font souvent référence au paradigme établi par l'historien néerlandais Johan Huizinga, dont l'ouvrage Homo Ludens (1938) étudie les fonctions des jeux et du jeu à travers les cultures[55]. Le paradigme de Huizinga situe le jeu du décapité dans une culture archaïque, où le combat singulier violent est une forme de divertissement[56],[57]. À mesure que la société évolue vers le Moyen Âge, cette forme plus archaïque de sport violent reste intégrée à la culture du jeu à travers les tournois[56]. Le jeu du décapité peut aussi être considéré comme un jeu de gages, dans lequel la réputation du héros dépend de sa capacité à relever un défi[58].

Tant le tournoi médiéval que le jeu de gages exigent que le défi soit lancé sans arrière-pensée[59],[60]. Ce n'est pas le cas dans le jeu du décapité, où les pouvoirs surnaturels de l'auteur du défi lui permettent de tromper le héros[61], et où sa motivation dépasse le simple esprit sportif[62]. De plus, pour qu'un défi soit valable, il faut une symétrie des enjeux : si l'auteur doit relever le défi lui-même, les enjeux doivent être aussi élevés que pour sa cible[63]. Cette symétrie est compliquée par le jeu du décapité : d'une part, la capacité de l'auteur à survivre à sa propre décapitation constitue un avantage injuste par rapport à un héros qui ne dispose pas d'un tel pouvoir ; d'autre part, l'auteur doit survivre au premier coup s'il veut pouvoir riposter[59].

En dissimulant à la fois ses pouvoirs surnaturels et ses véritables motivations, l'auteur du défi tire parti des distinctions établies par Huizinga entre le jeu-play, simple forme de divertissement dépourvue de conséquences dans le monde réel, et le jeu-game, qui possède une structure et un objectif bien définis[64][65]. Pour l'auteur du défi, qui sait qu'aucun mal ne sera fait à aucune des deux parties, le jeu du décapité reste dans le domaine du jeu-play, mais pour le héros et les spectateurs, ce jeu-game revêt un caractère plus sinistre[66]. Le jeu du décapité peut ainsi être considéré comme un « jeu divin », dans lequel un créateur de jeu aux allures de dieu conçoit une épreuve qui semble impossible à remporter pour son pion, dans l'intention d'éveiller le héros à une vérité supérieure de l'univers[67]. Dans le cas de Sire Gauvain et le Chevalier vert, la leçon à retenir est que la chevalerie, avec son insistance à suivre toutes les règles prescrites, est une folie. Pour enseigner cette leçon à Gauvain (et au lecteur), le Pearl Poet et Bertilak le placent dans une situation inextricable où, quoi qu'il arrive, une règle du jeu doit être enfreinte : s'il cède sa ceinture magique à Bertilak, Gawain « perdra » le jeu de la décapitation par la mort, mais s'il cache la ceinture, il perdra l'échange des gains[68].

Autres versions

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Le jeu du décapité s'est frayé un chemin dans la culture contemporaine grâce à des adaptations directes des mythes dont il est issu. W. B. Yeats, par exemple, a adapté l'histoire de Cúchulainn en une pièce de théâtre initialement intitulée The Golden Helmet (Le Heaume d'or), puis réécrite en 1910 sous le titre The Green Helmet (Le Heaume vert)[69]. Dans la version de Yeats, l'Homme rouge revient un an après avoir été décapité pour réclamer une tête à lui, et Cúchulainn offre courageusement sa propre tête en sacrifice[70].

En dehors de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, l'analogie la plus proche du jeu du décapité se trouve dans le poème islandais Sveins rímur Múkssonar[71], dans lequel un ogre fait son apparition à la cour du roi des Grecs et défie ses membres, l'un après l'autre, à un jeu du décapité. Le héros Sveinn est le premier à relever le défi, réussissant à décapiter l'ogre, mais celui-ci récupère et rattache sa tête coupée, informant Sveinn qu'il reviendra le lendemain pour lui faire subir le même sort[72]. Les récits du Fled Bricrenn sont sans doute parvenus en Islande par l'intermédiaire d'un ouvrage anglais aujourd'hui perdu[73]. Cet échange de mythes s'est également produit dans le sens inverse : The Turke and Sir Gawain (Le Turc et sire Gauvain) est une adaptation de la saga islandaise Þorsteins saga Víkingssonar à laquelle l'épisode du jeu du décapité a été ajouté. Dans les deux récits, le héros accompagne un étranger d'un autre monde vers une terre lointaine, où tous deux acquièrent des dons magiques, dont l'invisibilité, grâce auxquels ils peuvent vaincre un ennemi. The Turke and Sir Gawain ajoute cependant un épisode dans lequel Gawain doit décapiter son compagnon afin de lever la malédiction du Turc, un élément qui ne figure pas dans l'original[74].

Références

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Voir aussi

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