Kutun
Kutun est le mot basque désignant une amulette. On désigne ainsi plusieurs objets auxquels on attribue le pouvoir de guérir des maladies ou d'éloigner maux et dangers. Au Pays basque, ces objets et diverses pratiques rituelles occupaient une place importante dans les croyances populaires. Ils servaient notamment à protéger contre le mauvais œil, les sorcières et les êtres surnaturels, mais aussi à soulager certaines affections.
Étymologie
modifierAmulettes et objets protecteurs
modifierL'une des amulettes les plus répandues était kutuna ou ebanjelioak, un petit sachet contenant un morceau de papier sur lequel étaient inscrites les premières paroles de l'Évangile de saint Jean. Porté autour du cou, fixé dans les plis de la ceinture ou de la bande enveloppant l'enfant, ou encore cousu aux vêtements, il était notamment considéré comme une protection contre le mauvais œil dans de nombreuses localités du Pays basque[3][4].
D'autres amulettes étaient destinées à répondre à des besoins plus spécifiques :
- Protection des enfants : pour favoriser la première dentition, on suspendait au cou des enfants des kutunak contenant des dents d'animaux. À Laudio, il s'agissait de dents de hérisson, à Larrabetzu, de dents de hérisson et de chat sauvage ; et à Bedia, de dents de cheval[5]. Pour protéger les enfants du mauvais œil (begizko), on leur faisait également porter des amulettes contenant des fragments des Évangiles. Fabriquées notamment par des religieuses, ces petites pochettes en tissu, parfois en forme de cœur, étaient fixées aux vêtements ou à la ceinture des nourrissons, suspendues au cou ou placées dans leur berceau[3]. À Abadiño, elles ne devaient pas être ouvertes. À Sare, elles étaient censées prévenir la xarmazionea, une maladie attribuée au mauvais œil. À Goizueta, les Évangiles étaient aussi placés sur les enfants qui pleuraient sans cesse afin de les apaiser[3].
- Protection des femmes allaitantes : des amulettes appelées zingiñarri à Ataun, arraiarri à Oiartzun, abilain et errabearri à Elosua, ou ugetzarri à Larrabetzu et Mendexa étaient utilisées pour prévenir les tumeurs et le durcissement des seins. Il s'agissait de morceaux de verre rougeâtre, polyédriques et pourvus d'un orifice central permettant de les suspendre au cou à l'aide d'un cordon. Deux tailles existaient, d'environ un centimètre et un demi-centimètre, cette dernière étant moins courante[6].
- Protection contre les maux de tête : à Andagoia, des petits cailloux recueillis dans la grotte de la Très-Sainte-Trinité étaient utilisés comme amulettes. Lorsqu'une douleur survenait, les pierres étaient placées sur le front et maintenues à l'aide d'un mouchoir[7].
- Protection contre les sorginak (sorcières) et le mauvais œil : les pattes de blaireau étaient employées comme amulettes. À Ataun, la peau de blaireau recouvrant le joug d'un attelage de bœufs (idiak) était censée protéger les animaux du mauvais œil. Cette protection était particulièrement utile lorsque l'attelage était exposé en public, notamment lors des foires et des noces[8][9].
Ces croyances se manifestaient également dans certaines pratiques liées aux lieux. Dans la vallée d'Iza, en Navarre, les habitants qui passaient près d'Arkaitz, également appelé rocher d'Oskia, prenaient un caillou et traçaient une croix sur le rocher afin de conjurer les sorcières[10]. Ces pratiques protectrices concernaient ainsi les enfants, les femmes et les animaux, et reposaient sur des objets auxquels les croyances populaires attribuaient le pouvoir d'écarter les maladies, les malédictions et les influences néfastes[3].
Pratiques rituelles et remèdes populaires
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Les traditions populaires basques associaient parfois la protection contre les êtres surnaturels à l'utilisation de plantes, de pierres et de formules rituelles. Certaines pratiques visaient également à soigner des maladies ou à soulager des douleurs.
Une anecdote rapportée à propos de Lamiñasiñe, le puits des lamiñak, illustre la croyance dans les propriétés protectrices de certaines plantes. Un homme qui passait près du puits fut approché par deux sorcières. L'une dit à l'autre :
- elakio, elakio (« attrape-le, attrape-le »)[11].
L'autre lui répondit :
- ik elakio; or zeuken orrek, amak jarri ta, errueda eta apio (« attrape-le toi-même, sa mère lui a donné de la rue et du céleri »)[12].
La rue officinale et le céleri étaient en effet utilisés dans la confection d'amulettes destinées à protéger leur porteur contre les êtres surnaturels et les influences néfastes[12].
Les pierres occupaient également une place dans les pratiques de guérison. Outre leur utilisation contre les maux de tête à Andagoia, le silex intervenait dans des rituels destinés à soigner l'herpès. Un inventaire des pratiques populaires en Navarre, figurant dans un décret du tribunal de l'Inquisition de Logroño daté du 14 mars 1725, rapporte notamment une formule en basque destinée à soigner l'herpès, dont la graphie ancienne demeure incertaine[13].
Le même inventaire décrit un rituel destiné à soulager les fièvres tierces. Le malade devait se rendre aux champs pendant trois matinées consécutives, en récitant en chemin des prières : des Pater, des Ave et des Gloria. Arrivé sur place, il s'agenouillait dans l'herbe et récitait un Salve Regina en prononçant la formule suivante :
- Yerba buena silvestre, yo tengo calenturas, y tú no. Dios me quite a mí, y te dé a ti; aquí traigo para ti sal y pan.
Il répandait ensuite sur l'herbe des miettes de pain mélangées à du sel[14].
Références
modifier- ↑ (eu) Labayru Fundazioa, « Kutun », Labayru Fundazioa (consulté le )
- ↑ (eu) Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibertsitatea, « Egungo Euskararen Hiztegia (EEH) : kuttun », UPV/EHU (consulté le )
- 1 2 3 4 (es) Labayru Fundazioa, « Amuletos religiosos. Ebanjelioak », Bilbao, Labayru Fundazioa (consulté le )
- ↑ (es) Labayru Fundazioa, « Remedios protectores », Bilbao, Labayru Fundazioa (consulté le )
- ↑ (eu) Labayru Fundazioa, « XXII. Hortzaldiak. Enuresia. Hizketako eta nerbioetako arazoak », Bilbao, Labayru Fundazioa (consulté le )
- ↑ (es) Labayru Fundazioa, « Mal de pelo, bular-mina », Bilbao, Labayru Fundazioa (consulté le )
- ↑ (es) Labayru Fundazioa, « Dolores de cabeza », Bilbao, Labayru Fundazioa (consulté le )
- ↑ (es) Labayru Fundazioa, « El arreo y el carro de boda. Eztai-gurdia », Bilbao, Labayru Fundazioa (consulté le )
- ↑ (es) Labayru Fundazioa, « Complementos del yugo », Bilbao, Labayru Fundazioa (consulté le )
- ↑ (es) José Miguel de Barandiaran, « Piedras Benditas », Donostia-San Sebastián, Eusko Ikaskuntza (consulté le )
- ↑ (eu) « Mitologia Ataunen », Ataun, Ataun Turismoa (consulté le )
- 1 2 (eu) Santi Onaindia, Euskaldunak eta Osasuna, Bilbo, Euskerazaintza, (lire en ligne), p. 90
- ↑ (es) Ángel Irigaray, « Dos casos actuales de interpolación de fórmulas mágicas en prácticas cristianas », Munibe, (consulté le ), p. 489-492
- ↑ (es) Jesús Ramos Martínez, « Fondos del Archivo Diocesano de Pamplona para el estudio de la Historia de la Medicina », Navarre, Gobierno de Navarra (consulté le )
Bibliographie
modifier- José Miguel Barandiaran et traduit et annoté par Michel Duvert, Dictionnaire illustré de mythologie basque [« Diccionario Ilustrado de Mitología Vasca y algunas de sus fuentes »], Donostia, Baiona, Elkarlanean, , 372 p. [détail des éditions] (ISBN 2903421358 et 9782903421359, OCLC 416178549)
- José Miguel Barandiaran (trad. Olivier de Marliave, préf. Jean Haritschelhar, photogr. Claude Labat), Mythologie basque [« Mitología vasca »], Toulouse, E.S.P.E.R, coll. « Annales Pyrénéennes », , 120 p. [détail des éditions] (ISBN 2907211056 et 9782907211055, OCLC 489680103)
- Wentworth Webster (trad. Nicolas Burguete, postface Un essai sur la langue basque par Julien Vinson.), Légendes basques : recueillies principalement dans la province du Labourd [« Basque legends »], Anglet, Aubéron, (1re éd. 1879), 328 p. [détail de l’édition] (ISBN 2844980805 et 9782844980809, OCLC 469481008)
- Jean-François Cerquand, Légendes et récits populaires du Pays Basque : Recueillis dans les provinces de Soule et de Basse-Navarre, Bordeaux, Aubéron, (1re éd. 1876), 338 p. [détail de l’édition] (ISBN 2844980937 et 9782844980939, OCLC 68706678, lire en ligne)