L'Enfant et le Miroir (fable de Florian)

tableau de François-Alfred Delobbe

L'Enfant et le Miroir (fable de Florian) est une peinture à l'huile sur toile de François-Alfred Delobbe présentée au Salon de 1882[1], au Palais des Champs-Élysées[2]. Tout de suite très reproduit dans la presse et sous forme de photoglypties éditées par Braun & Cie[3] à la fin du XIXe siècle[4], une version gravée par Charles Baude pour Le Monde Illustré a également été populaire[5]. Le tableau a rapidement intégré les collections[6] du Art Institute of Chicago[7], et a continué d'être internationalement diffusé sous forme de cartes postales durant toute la première moitié du XXe siècle.

L’Enfant et le Miroir (fable de Florian)
Épreuve au charbon Braun & Co conservée aux Beaux-Arts de Paris.
Artiste
Date
1882
Type
Dimensions (H × L)
65 × 87 cm
Localisation
Art Institute of Chicago, Chicago (États-Unis)

Le tableau au Salon de 1882 : un triomphe immédiat

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Présenté au Palais des Champs‑Élysées, L’Enfant et le Miroir est salué pour la grâce du modèle, la tendresse de la scène, la finesse du dessin. Le sujet — un enfant découvrant son reflet — est inspiré d'une fable de Florian, très populaire au XIXe siècle. Cette référence littéraire donne au tableau une dimension morale : la découverte de soi, l’éveil de la conscience, l’innocence. Dès le Salon, l’œuvre s'impose comme l’une des plus charmantes et accessibles de Delobbe.

Le célèbre Louis Énault consacre au tableau un des chapitres de son Paris Salon 1882. Il lui inspire ce texte : « À quel âge s'éveille chez la femme l'instinct de la coquetterie ? Demandait un naïf à un septique. - Le lendemain de sa naissance, répondit celui-ci. Nous croyons qu'il y a quelque exagération dans la précocité ainsi attribuée aux filles d'Eve, et nous pensons qu'il faut leur accorder au moins huit jours de parfaite innocence. Mais il n'en est pas moins vrai que le miroir exerce promptement sur elles une puissante d'attraction vraiment irrésistible. Leur premier sourire est pour leur gracieuse image, par lui reproduite, et leurs petites mains, mignonnes et potelées, s'efforcent de saisir une autre elle-même dans la cristalline transparence ou elles l'aperçoivent. Mais si, en ces matières délicates, nous devons céder le pas à la plus belle moitié du genre humain, ceci ne veut pas dire que l'autre n'ait point aussi, et dès le jeune âge, la même prédilection naïve pour tout ce qui lui montre ses formes et son visage. Si vous en doutez, lisez la Fable de Florian, l'Enfant et le Miroir, ou, ce qui est plus simple encore, regardez le tableau de M Delobbe, que reproduit notre PARIS SALON. L'aimable bambin, a demi couché sur un divan broché de larges fleurs, se regarde dans une glace avec une attention profonde, comme s'il n'était pas trop sûr que ce fut lui-même qu'il aperçoit. Cependant, après un mûr examen, il approuve, et s'envoie un sourire de satisfaction. On le comprend, car la tête est charmante, et le modelé ferme et gras de ce petit corps promet aux lèvres maternelles un vrai régal de baisers[8]. ».

Le tableau est également reproduit par un dessin dans le catalogue illustré du Salon de 1882[9]. De l'autre côté de la Manche, il est remarqué par The Athenaeum : « L'Enfant et le Miroir de M. Delobbe, une jolie figure d'un enfant nu regardant son propre reflet, présente une très beaux tons, notamment ceux qui s'y reflètent[10]»

1882 : Delobbe est un jeune marié… et un jeune père

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Delobbe épouse Eugénie Nicolas en 1878. Même si les dates de naissance de leurs enfants ne sont pas documentées, on sait que le couple a eu au moins deux filles. Statistiquement et socialement, dans les années 1878–1885 les couples mariés ont des enfants très rapidement, les artistes peignent souvent leurs propres enfants, les scènes d’enfance deviennent un thème intime et familier. En 1882, Delobbe est dans les premières années de sa paternité.

L’Enfant et le Miroir : un sujet impossible à inventer sans une proximité réelle avec l’enfance

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L'Enfant et le Miroir, gravure de Charles Baude d'après le tableau de François-Alfred Delobbe, Le Monde illustré du 27 mai 1882.

Le tableau montre un enfant très jeune absorbé dans la découverte de son reflet, dans une scène domestique pleine de douceur, sans folklore, sans décor pittoresque, avec une vérité psychologique rare. Ce n’est pas un enfant « de studio ». Ce n’est pas un modèle professionnel. C’est un enfant observé, compris, aimé. Le geste, la posture, la curiosité, tout respire l’observation quotidienne d’un parent.

Avant 1878, Delobbe peint des jeunes filles, des bohémiennes, des scènes rustiques, des enfants bretons (mais plus âgés). Après son mariage les nourrissons apparaissent, les très jeunes enfants deviennent un thème central, la psychologie enfantine devient plus fine, les scènes intimes se multiplient. L’Enfant et le Miroir marque l’entrée de Delobbe dans la peinture de la petite enfance, un domaine qu’il n’avait jamais exploré.

Le miroir : un symbole de naissance, d’éveil, de première conscience

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Dans la fable de Florian, l’enfant découvre son reflet. Mais chez Delobbe, ce n’est pas seulement une illustration littéraire. Le miroir devient un symbole de première identité, un moment fondateur de la petite enfance, une scène que tout parent observe un jour, un instant de tendresse absolue. Le tableau est une scène de vie familiale, transposée dans un langage pictural. Le succès du tableau confirme son authenticité émotionnelle. Le public du Salon de 1882 ne s’y trompe pas : la scène est jugée vraie, touchante, universelle, morale, intime. Ce type de réception arrive rarement par hasard. Elle survient quand un artiste peint ce qu’il connaît profondément. Le succès du tableau est celui d’un père qui peint son enfant, ou du moins un enfant qu’il observe avec un regard paternel.

Un sujet idéal pour la reproduction : enfance, douceur, universalité

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Il bambo a lo specchio, L'Enfant au miroir, carte postale italienne du tableau conservé au Art Institute of Chicago.

Le tableau réunit tous les ingrédients qui plaisent au public de la fin du XIXe siècle : un enfant, un moment intime, un message moral doux, une composition lisible, une atmosphère chaleureuse. C’est exactement le type d’image que les éditeurs recherchent pour les albums illustrés, les gravures, les cartes‑albums, les photoglypties, les cartes postales. Delobbe, comme Bouguereau ou Meyer von Bremen, excelle dans ces scènes d’enfance universelles.

La maison Braun & Cie, spécialiste de la reproduction photographique d’œuvres d’art, diffuse le tableau dès les années 1880[11]. Cette diffusion implique une demande forte, une lisibilité parfaite, une valeur commerciale élevée, une circulation dans les salons bourgeois, une présence dans les catalogues internationaux. Braun ne reproduit que les œuvres les plus populaires. L’Enfant et le Miroir devient rapidement une image familière en France, en Allemagne, en Suisse, en Autriche et en Angleterre[12].

La gravure de Charles Baude : la conquête du public populaire

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Le graveur Charles Baude, très actif dans les années 1870–1890, réalise une version gravée du tableau pour le Monde Illustré du 27 mai 1882. Cette gravure est reprise dans la presse illustrée, est vendue en tirages séparés, touche un public beaucoup plus large que les photoglypties. Grâce à Baude, l’image devient populaire, accessible, presque domestique.

Entrée au Art Institute of Chicago : reconnaissance muséale

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Le Musée des mères, La Sieste, Cliché Braun & Cie, Tableau de François-Alfred Delobbe, supplément à la Mère Éducatrice no 3 , décembre 1919.

Le tableau original entre très tôt dans les collections du Art Institute of Chicago, dans les années 1880–1890, à une époque où les œuvres de Delobbe circulent beaucoup outre‑Atlantique, les images diffusées par Braun et Baude renforcent la notoriété du tableau. Le musée conserve aujourd’hui l’un des tableaux les plus emblématiques de la peinture naturaliste française[7].

La carte postale : la seconde vie du tableau (1900–1950)

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Au début du XXe siècle, l’image connaît une nouvelle diffusion internationale grâce aux cartes postales. Les éditeurs reprennent la photoglyptie ou la gravure, parfois en la colorisant. L’Enfant et le Miroir est ainsi devenu une icône visuelle, détachée même du nom de Delobbe.

Le tableau sort du champs culturel

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Au XIXe siècle, les artistes comme Delobbe, Bouguereau, Breton ou même Renoir, peignent des enfants nus dans des scènes domestiques, mythologiques, pastorales, allégoriques. C’est perçu comme innocent, moral, naturel, lié à la pureté de l’enfance. Le nu enfantin n’est pas sexualisé. Il appartient à une tradition iconographique millénaire (putti, angelots, enfances du Christ, etc.).

Après 1945 s'organise une disparition progressive du nu enfantin dans l’art contemporain, ainsi qu'une relecture de certaines images anciennes à travers un prisme moderne. Ce qui était innocent devient sensible. Le naturalisme académique est relégué à l'arrière-plan, l'art moderne est devenu le crédo institutionnel. Le XXe siècle tardif efface progressivement ces images du paysage visuel. Entre 1950 et 2000 les cartes postales de Delobbe cessent d’être éditées, les gravures ne sont plus réimprimées, les livres d’histoire de l’art les mentionnent moins. Ce n’est pas une censure brutale, mais une érosion culturelle. L’image sort du champ visuel collectif. Elle devient « ancienne », « d’un autre temps », donc plus facilement mal comprise. Les références littéraires (Florian) ne sont plus connues. Le tableau ne disparaît pas : il sort du champ culturel.

Références

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  1. ↑ « L’enfant et le miroir (fable de Florian) Base Salons Musée d'Orasy »
  2. ↑ Francois-Guillaume Dumas, Catalogue illustre du Salon, L. Baschet (lire en ligne).
  3. ↑ Braun et compagnie, Catalogue général des reproductions inaltérables au charbon : d'après les originaux peintures, fresques et dessins des musées d'Europe, des galeries et collections particulières les plus remarquables et des œuvres contemporaines, Maison A. Braun, Braun, Clément, succrs, (lire en ligne).
  4. ↑ (de) Adolph Russell, Buch- und kunst-katalog, A. Russell, (lire en ligne).
  5. ↑ « Le Monde illustré », sur Gallica, (consulté le )
  6. ↑ (en) American Art Annual, MacMillan Company, (lire en ligne).
  7. 1 2 (en) Art Institute of Chicago, Catalogue of Objects in the Museum: Sculpture and Painting, The Institute, (lire en ligne).
  8. ↑ Paris-Salon, Bernard, (lire en ligne).
  9. ↑ Société des artistes français, Catalogue illustre du Salon, (lire en ligne)
  10. ↑ (en) James Silk Buckingham, John Sterling, Frederick Denison Maurice et Henry Stebbing, The Athenæum: A Journal of Literature, Science, the Fine Arts, Music, and the Drama, J. Francis, (lire en ligne).
  11. ↑ Journal général de l'imprimerie et de la librairie, Cercle de l'imprimerie, de la librairie et de la papeterie, (lire en ligne).
  12. ↑ Braun (Ad ) & Cie, Catalogue général des photographies inaltérable au charbon et héliogravures, Braun, (lire en ligne).

Liens externes

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