L'Homme approximatif

poème de Tristan Tzara

L'Homme approximatif est un poème surréaliste, en dix-neuf chants, de Tristan Tzara. Écrit entre 1925 et 1930, il est publié dans sa version intégrale en 1931, pendant la courte période (1929-1935) où l'ancien chef de file du mouvement Dada participe au groupe d'André Breton. La critique voit en elle l’œuvre majeure de Tzara et une œuvre majeure du surréalisme.

L'Homme approximatif
L'Homme approximatif, frontispice de Paul Klee
Langue
français
Auteur
Date de parution
1931
Lieu de publication
Paris
Éditeur
Nombre de pages
166

L'expression « Homme approximatif » qui sert de titre au poème, est répétée sept fois dans l'ensemble. À chaque fois, l'expression est utilisée dans un contexte qui laisse penser que l'homme dont il est question est universel. On lit par exemple au chant II[1] :

« Homme approximatif comme moi comme toi lecteur et comme les autres amas de chairs bruyantes et d'échos de conscience »

De même on peut lire à nouveau « homme approximatif comme moi comme toi » à la fin des chants VIII, XIV et XVI[2]. Le mot « homme », quant à lui, est utilisé plus de cinquante fois dans le poème. Quand Tzara affirme « je chante l'homme vécu à la puissance voluptueuse du grain de tonnerre », l'homme dont il parle n'est pas lui-même mais, selon le critique Henri Béhar, « tout l'homme, dans sa dimension historique », préoccupation essentiel du poète[3].

L'adjectif « approximatif » peut être compris dans son sens courant : « qui fait l'objet d'approche successives ». Henri Béhar juge significatif le choix d'Alfredo Rodriguez Lopez-Vasquez, auteur d'une deuxième traduction en espagnol du poème, qui, en 2014 préfère l'expression El hombre aproximado à celle de son prédecesseur El hombre aproximativo. « En somme, il s’agirait de distinguer entre la forme passive et la voie active : une valeur fixe, toute relative, s’opposant à une connaissance par des approches répétées »[4].

En somme, Tzara cherche à se connaître lui-même, et l'homme en général, par essais et approches répétées. L'Homme approximatif est, selon Béhar, une « épopée lyrique » qui récapitule « toutes les approximations humaines, les inquiétudes et les vertiges à quoi l’homme se trouve confronté, à la mesure de ses épreuves »[5].

Résumé et structure de l’œuvre

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Le poème est structuré en dix-neuf chants sans titre, chacun contenant plusieurs laisses[6]. Il n'est pas aisé de commenter ou de résumer cette œuvre dans la mesure où il s'agit de poésie abstraite, où « le mot est pris pour ses vertus physiques et non symboliques »[7].

Le chant I s'ouvre sur le vers « dimanche lourd couvercle sur le bouillonnement du sang ». Le poète médite douloureusement sur le retour du dimanche, jour « pesant d'inaction », dans une veine d'« allure baudelairienne » et exprime son spleen. Le chant est structuré par la répétition de trois vers :

« les cloches sonnent sans raison et nous aussi [...]
l'eau de la rivière a tant lavé son lit [...]
autour de son noyau le rêve qu'on appelle nous »

autour desquels le poète « tisse un réseau serré d'images disant les perspectives aléatoires ou virtuelles de l'homme et les bienfaits de la nuit rêveuse »[8].

Le chant II part « d'une angoisse individuelle physiquement ressentie », pour atteindre « une certaine transcendance », et « examine tour à tour l'incohérence de la foule en ses velléités d'évasion et l'incertitude du destin »[8].

Dans chant III, rédigé dans un ton qui rappelle la prose des poètes de l'Esprit nouveau, l'« Homme Approximatif » opère un retour sur soi, il déplore les efforts vains pour se comprendre lui-même, sans jamais « cesser de paraître aux autres différent de son être intime ». Mais « le monde vu pénètre dans le poème » et « l'Homme Approximatif se résout à boire la vie incohérente et trompeuse »[9].

Le chant IV est marqué par « l'abondance et la richesse des métaphores filées associant en un même mouvement la végétation automnale, l'approche des brouillards et de la nuit, et la chute dans le sommeil avec son cortège de paroles errantes »[10].

Le chant V est traversé par l'idée que « le bonheur du couple, l'amour, s'éprouve dans une adhésion totale à la nature ». Le chant met en scène un réveil, où « l'entrée dans le jour se déroule comme un film monté à l'envers », contenant des « fragments de western et de publicités »[11].

Le chant VI est emblématique de la méthode d'écriture de Tzara, qui « se laisse guider par un rythme initial », des images fugaces, qu'il amplifie dans un second temps[12].

Les chants VII et VIII contiennent un mouvement de « confrontation mémorielle » entre l'homme fait et « l'enfant que chacun porte en soi ». Il n'est cependant question d'aucune nostalgie. « Ainsi se vit la dialectique humaine selon Tzara : sa jeunesse vibre en lui, l'aide de ses exigences à se construire »[13].

Dans le chant IX, l'homme solitaire « proclame l'omniprésence d'un créateur, qu'il serait difficile d'identifier au doei d'aucune religion révélée ». Tzara fait preuve d'une « inquiétude religieuse sincère » en se souvenant du judaïsme de sa famille[14].

Dans le chant X, le poète associe « le mouvement cyclique de l'univers à l'aventure incertaine de l'homme »[15].

Henri Béhar note que « seul commentaire possible » du chant XI lui « paraît être une musique »[16].

Le chant XII se présente comme « une représentation de l'individu non plus dans l'Éden primitif mais dans le monde contemporain »[17].

Dans le chant XIII, l'Homme approximatif « se reconnaît héritier des multitudes ». « Le réseau métaphorique parcourant ce chant associe la marche de l'humanité à celle d'un navire contrarié par les flots »[18].

Dans le chant XVIII, le « mouvement de révolte » alterne avec les « multiples interrogations de l'Homme Approximatif » qui l'interrompt. « Le chant s'achève sur une calme attente, dénonçant l'absurdité du jeu aléatoire de la mort »[19].

Le chant XIX apparaît comme une conclusion, une récapitulation de « toutes les approximations humaines, des inquiétudes et des vertiges, à quoi s'ajoute cependant la mesure prise des épreuves »[20].

Publication

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12e numéro de La Révolution surréaliste dans lequel parait un extrait de L'Homme approximatif.

L'Homme approximatif est publié en 1931 chez Fourcade. Le dix exemplaires de tête de l'édition originale contiennent en frontispice une gravure de Paul Klee[21]. Tzara suit de près la fabrication de l'ouvrage, tiré à seulement 500 exemplaires[22].

Quatorze des dix-neuf chants ont fait l'objet d'une prépublication en revue entre 1925 et 1930[a] [23]. La publication du chant XIX dans La Révolution surréaliste en constitue un geste de réconciliation entre Tzara et le groupe d'André Breton[6]. Le texte est accompagné dans le même numéro de la revue du Second manifeste du surréalisme, dans lequel André Breton fait l'éloge de Tzara, et fait une autocritique de son comportement en 1923 pendant la dissolution de Dada[6].

Une traduction anglaise par Mary-Ann Caws est publiée en 1973 aux États-Unis. Une traduction en espagnol par Fernando Millan voit également le jour en Espagne, en 1975[8].

Réception

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Généralement considérée comme l’œuvre majeure de Tzara[7], elle constitue selon le critique littéraire Marcel Raymond « le seul poème de grande envergure qui se puisse légitimement rattacher au surréalisme »[8],[24].

Dès sa parution, le poème est salué comme un « sommet surréaliste »[25]. Il est remarqué par le poète Jean Cassou dans Les Nouvelles littéraires. Celui-ci vante un « extraordinaire poème primitif, l'un des plus résolus, des plus complets témoignages de la poésie contemporaine »[26],[27].

Le poète surréaliste Georges Hugnet rédige un article laudateur pour la revue Orbes[28] :

« L'Homme approximatif est une mappemonde qui chante. Le solo de l'homme s'élève comme un pic, comme une île. Une force cosmique met en marche ce miraculeux poème, lourd de débris de roc, d'alluvions, de laves et de bolides, et l'animent l'humanité et sa chanson perpétuelle, la circulation de l'espoir et de la détresse, le cri d'amour et l'appel que rénove l'oubli. »

Les échos suscités par le recueil dans la presse ne se cantonnent pas aux cercles surréalistes. Le poème est chroniqué le dans le journal d'extrême-droite l'Action française, qui juge négativement l'ouvrage[27]. Pour le Mercure de France, le critique littéraire André Fontainas salue l’œuvre « d'un vrai poète, d'un poète dont la philosophie attentive, assidue, profonde par endroits, fouille en le plus intime de soi, et en ressort exprimée par des suites pressées d'images fortes, suggestives, souvent neuves, presque toujours inquiètes, vivaces, tourmentées », bien qu'il regrette quelques longueurs, facilités, et un recours répétitif à l'accumulation[29],[27].

Bien que l'accueil réservé au poème est alors très chaleureux, les échos qu'il suscite restent limités[30].

Le poème continue néanmoins de susciter l'admiration de la critique et des poètes. Le critique littéraire René Lacôte parle en 1952 de « longue coulée volcanique » et de « lyrisme torrentiel ». Serge Fauchereau reconnaît « le grand poème de la maturité de Tzara ». En 1982, dans son Histoire de la poésie française, Robert Sabatier écrit[25] :

« Il se peut que le bon connaisseur de la poésie actuelle ne trouve pas l'intense surprise des jeunes hommes d'il y a cinquante années et il nécessaire, comme toujours, de situer chaque œuvre dans son temps, mais nous affirmons que des poèmes comme l'Homme approximatif, d'aussi grands projets constructifs, ne sont pas monnaie courante. »

Notes et références

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  1. Chant I, La Revue Européenne, juin 1928, p. 577-578
    Chant III, Les Feuilles libres no  39, mars-avril 1925, p. 151
    Chant IV, Variétés, 15 septembre 1929, p. 326-329
    Chant V, La Vie des Lettres et des Arts, no 21, 1925
    Chant VIII, La Revue Européenne, no 2, février 1931, p. 128-132
    Chant IX, Sélection (Anvers), no 2, novembre 1925, p. 94-99
    Chant X, Bifur, no 1, mai 1929, p. 99-104
    Chant XI, Documents internationaux de l'Esprit Nouveau, no 1, janvier 1927, p. 8-11
    Chant XIV, Integral (Budapest) no 13-14, juin-juillet 1927, p. 6-7
    Chant XV, The Little Review, 1926
    Chant XVI, Orbes, no 2, printemps 1929, p. 33-37
    Chant XVII, Transition, no 19-20, juin 1930, p. 325-329 [en anglais, traduction d'Eugène Jolas]
    Chant XIX, La Révolution surréaliste, no 12, 15 décembre 1929

Références

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  1. Béhar 2015, p. 21.
  2. Béhar 2015, p. 22.
  3. Béhar 1975, p. 23.
  4. Béhar 2015, p. 8.
  5. Béhar 2015, p. 7.
  6. 1 2 3 Béhar 2017.
  7. 1 2 Béhar 1977, p. 416.
  8. 1 2 3 4 Béhar 1977, p. 420.
  9. Béhar 1977, p. 422.
  10. Béhar 1977, p. 423.
  11. Béhar 1977, p. 424.
  12. Béhar 1977, p. 425.
  13. Béhar 1977, p. 426-427.
  14. Béhar 1977, p. 427.
  15. Béhar 1977, p. 428.
  16. Béhar 1977, p. 429.
  17. Béhar 1977, p. 431.
  18. Béhar 1977, p. 432.
  19. Béhar 1977, p. 437.
  20. Béhar 1977, p. 438.
  21. Béhar 2015.
  22. François Buot, Tristan Tzara, Paris, Grasset, (ISBN 978-2-246-61001-4), p. 249
  23. Béhar 1977, p. 415.
  24. Robert Sabatier, La poésie du Vingtième siècle, vol. II - Révolutions et conquêtes, Paris, Albin-Michel, (ISBN 978-2-22-601397-2), « Tristan Tzara », p. 203-222
  25. 1 2 Sabatier 1982, p. 214.
  26. Béhar 1977, p. 419.
  27. 1 2 3 Buot 2002, p. 251.
  28. Béhar 1997, p. 420.
  29. Béhar 1997, p. 419.
  30. Buot 2002, p. 252.

Sources

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Source primaire

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  • Tristan Tzara, L'Homme approximatif, Paris, Fourcade, , 166 p. (BNF 35873185)

Bibliographie critique

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  • Jean Cassou, « L'Homme approximatif », dans Pour la poésie, Paris, Corréa, , p. 263-268.
  • Henri Béhar, « L'Homme approximatif, notice et notes », dans Tristan Tzara, Œuvres complètes, t. 2, Flammarion, , p. 414-439.
  • Henri Béhar, « On écrit pour chercher des hommes. Tzara et l'Homme approximatif », Europe, no 1066, , p. 52-65 (lire en ligne Accès libre).
  • Anne Elaine Cliche, « La bouche pense. La parole impensable de l'Homme Approximatif de Tristan Tzara », Mélusine, no 8, , p. 209-227.
  • [Collectif] (préf. Estelle Pietrzyk, Joëlle Pijaudier-Cabot et Serge Fauchereau), Tristan Tzara, l’homme approximatif, Strasbourg, Musées de la Ville de Strasbourg (ISBN 978-2351251362, lire en ligne Accès libre [PDF])

Liens externes

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