La Femme comestible

roman de Margaret Atwood sorti en 1969

La Femme comestible (titre original : The Edible Woman) est le premier roman publié de l'écrivaine canadienne Margaret Atwood, paru en 1969. Il raconte l'histoire de Marian, une jeune femme dont le monde, jusque-là sain d'esprit, structuré et axé sur la consommation, commence à se brouiller. Après ses fiançailles, Marian a le sentiment que son corps et son identité se dissocient. Elle se met à attribuer des qualités humaines à la nourriture, au point de s'identifier à elle, et se retrouve incapable de manger, rebutée par une forme de cannibalisme métaphorique[1]. Dans une préface écrite en 1979 pour l'édition Virago du roman, Atwood le décrit comme une œuvre protoféministe plutôt que féministe[2].

La Femme comestible
Auteur Margaret Atwood
Pays Drapeau du Canada Canada
Genre Roman
Version originale
Langue Anglais canadien
Titre The Edible Woman
Éditeur McClelland & Stewart (en)
Lieu de parution Toronto
Date de parution
Nombre de pages 281
ISBN 9780860681298
Version française
Traducteur Hélène Filion
Éditeur Les Quinze
Lieu de parution Montréal
Date de parution
Type de média Livre papier
Nombre de pages 330
ISBN 2890263304
Chronologie
Série Romans de Margaret Atwood

Atwood explore les stéréotypes de genre à travers des personnages qui s'y conforment strictement (comme Peter ou Lucy) et ceux qui les transgressent (comme Ainsley ou Duncan). Le point de vue narratif passe de la première à la troisième personne, soulignant le lent détachement de Marian de la réalité. À la fin, la narration à la première personne revient, reflétant la volonté du personnage de reprendre le contrôle de sa vie. La nourriture et les vêtements sont des symboles majeurs utilisés par l'auteure pour explorer les thèmes et éclairer le lecteur sur la personnalité, les humeurs et les motivations de chaque personnage.

Le décor sert à souligner les différences entre les personnages ; par exemple, Duncan apparaît dans une laverie automatique banale, un théâtre lugubre ou un hôtel miteux. À l’inverse, Peter fréquente des bars chics et possède un appartement neuf et étincelant. Ces environnements changeants permettent également d’explorer différentes facettes de l’existence, opposant une vision plus libre et sauvage de la vie à une cage dorée et civilisée. Ceci met en lumière les difficultés rencontrées par les femmes à cette époque, où la liberté était synonyme d’incertitude, mais où le mariage engendrait ses propres problèmes.

La publication de ce roman a coïncidé avec l'essor du mouvement féministe en Amérique du Nord. Atwood décrit La Femme comestible comme « protoféministe », car il a été écrit en 1965[3].. Il anticipait donc le féminisme de deuxième vague[4].

Origines

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De 1963 à 1964, Atwood a travaillé pour Canadian Facts, une firme de sondages basée à Toronto, où elle vérifiait et corrigeait les questionnaires. L'environnement de travail chez Canadian Facts était similaire à celui de la société fictive Seymour Surveys, où travaillait Marian[4]. Dans Margaret Atwood : A Critical Companion, Nathalie Cooke soutient que les personnages de Peter, Lucy et Mme Sims s'inspirent de personnes de l'entourage d'Atwood : Peter serait une version romancée de son petit ami (lui aussi photographe amateur) et futur fiancé. Il est également probable que le nom de sa colocataire et amie, Ainsley, soit inspiré d'Annesley Hall, la résidence universitaire pour femmes de l'Université Victoria à l'Université de Toronto, où Atwood était inscrite. Construite en 1903, cette résidence fut la première résidence universitaire pour femmes au Canada[4].

Résumé

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Marian MacAlpin travaille dans une société d'études de marché, où elle rédige des questionnaires et réalise des échantillons de produits. Elle partage un appartement au dernier étage d'une maison à Toronto (dont le nom n'est jamais mentionné dans le roman) avec sa colocataire Ainsley, et sort avec Peter, un petit ami fiable, travaillant mais ennuyeux. Marian garde également le contact avec Clara, une amie de l'université, devenue femme au foyer constamment enceinte.

Ainsley annonce son désir d'avoir un enfant, et son intention est de le faire sans être mariée. Marian est horrifiée, et Ainsley rétorque : « Ce sont les maris qui détruisent les familles, de nos jours. » Cherchant un homme qui ne s'intéressera pas à la paternité, elle jette son dévolu sur Len, l'ami coureur de jupons de Marian, connu pour ses relations avec de jeunes filles naïves.

Au travail, Marian est chargée de recueillir des réponses pour un sondage sur une nouvelle marque de bière. En faisant du porte-à-porte pour interroger les gens, elle rencontre Duncan, un étudiant en littérature anglaise dont les réponses atypiques et excentriques l'intriguent.

Plus tard, Marian a un dîner de rencontre avec Peter et Len. Ainsley arrive alors déguisée en écolière vierge, première étape de son plan pour piéger Len afin qu'il la rende enceinte. Marian se sent comme déconnectée de son corps tandis que Peter raconte à Len une chasse au lapin sanglante.

« Au bout d'un moment, j'ai remarqué qu'une grosse goutte de quelque chose d'humide était apparue sur la table. Je l'ai touchée du doigt et étalée un peu avant de réaliser avec horreur que c'était une larme[5]. »

Marian s'enfuit du restaurant et Peter la poursuit en voiture. Ignorant le projet d'Ainsley de tomber enceinte de Len, Peter la réprimande : « Ainsley s'est bien comportée, pourquoi pas toi ? »

À la fin de la soirée, Peter la demande en mariage. Lorsqu'on lui demande de choisir une date pour le mariage, Marian se laisse aller à une passivité inattendue :

« — Je préférerais que ce soit toi qui décides. Je préférerais te laisser les grandes décisions. J'ai été stupéfaite de moi-même. Je ne lui avais jamais rien dit de tel auparavant. Le plus étrange, c'est que je le pensais vraiment[5]. »

  Marian et Duncan se rencontrent par hasard dans une laverie automatique, ont une conversation maladroite et s'embrassent. Peu après, les problèmes alimentaires de Marian commencent lorsqu'elle se surprend à éprouver de l'empathie pour un steak que Peter est en train de manger, l'imaginant « assommé alors qu'il faisait la queue comme quelqu'un attendant le tramway ». Suite à cela, elle est incapable de manger de la viande, tout ce qui contient « os, tendons ou fibres ».

Le plan d'Ainsley pour séduire Len fonctionne. Lorsque Len apprend plus tard qu'Ainsley est enceinte, il en parle à Marian, qui lui avoue que cette grossesse était un plan d'Ainsley depuis le début. Len révèle alors sa peur des œufs, une phobie infantile, et dès lors, Marian ne peut plus supporter son œuf à la coque du matin. Peu après, elle devient incapable de manger des légumes ou des gâteaux.

Peter décide d'organiser une fête, à laquelle Marian invite les « collègues vierges » de son bureau, Duncan et les colocataires de Duncan. Peter suggère à Marian de s'acheter une nouvelle robe pour l'occasion. Quelque chose de moins « timide » que sa garde-robe habituelle. Marian cède à ses désirs et achète une robe rouge audacieuse. Avant la soirée, Ainsley maquille Marian, lui posant des faux cils et lui mettant du rouge à lèvres. Lorsque Duncan arrive, il s'exclame : « Tu ne m'as pas dit que c'était un bal masqué ! Qui diable es-tu censée être ? » Il s'en va, suivi de Marian. Ils finissent par se retrouver dans un hôtel miteux où leur relation sexuelle est décevante. Le lendemain matin, ils prennent le petit-déjeuner au restaurant, et Marian se rend compte qu'elle est incapable d'avaler quoi que ce soit.

Après le départ de Duncan, Marian se persuade que Peter la dévore métaphoriquement. Pour le mettre à l'épreuve, elle prépare un gâteau rose en forme de femme et le défie de le manger. « Voilà ce que tu désires vraiment », dit-elle, lui offrant le gâteau pour l'empêcher de la « dévorer », elle. Perturbé, Peter s'en va. Une fois Peter parti, Marian a faim et, réalisant qu'il ne s'agit vraiment que d'un gâteau, elle commence à le manger.

Dans les dernières pages du livre, Marian reprend son récit à la première personne. Duncan se présente à son appartement ; Marian lui offre les restes du gâteau, qu’il dévore. « Merci », dit-il en se léchant les lèvres. « C’était délicieux. »

Personnages

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  • Marian MacAlpin est la protagoniste et la narratrice à la première personne lors de la première et de la troisième partie du roman.
  • Ainsley Tewce est la colocataire de Marian ; elle travaille dans un atelier de réparation de brosses à dents électriques.
  • Peter Wollander, un avocat, est le petit ami de Marian, et plus tard, son fiancé.
  • Len Slank est un ami célibataire de Marian, rencontré à l'université ; il travaille à la télévision.
  • Clara Bates est une autre amie de l'université ; Clara a abandonné ses études en deuxième année pour épouser Joe et a maintenant trois enfants.
  • Duncan est un étudiant diplômé en littérature anglaise avec qui Marian entretient une liaison.
  • Les trois vierges du bureau : Lucy, Emmy et Millie.
  • Mme Bogue, directrice du département de recherche de la société où travaille Marian.
  • Fischer Smythe et Trevor, les colocataires de Duncan, sont également étudiants de troisième cycle en anglais.
  • « La dame d'en bas » est la logeuse de Marian et Ainsley, représentant allégoriquement les idéaux féminins traditionnels.

Thèmes

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Perte d'identité

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Le refus de Marian de s'alimenter traduit sa résistance à l'imposition d'un rôle féminin normé. En décrivant l'appartement de Peter, elle évoque le « fouillis de matières premières » qui, par « digestion et assimilation », sont devenues les murs du hall — une image révélatrice : de même que le corps absorbe la nourriture pour la transformer, le corps social absorbe les femmes pour les façonner en sujets féminins acceptables. En refusant de manger, Marian refuse cette transformation[6]. Cette lutte trouve un écho explicite dans l'analyse qu'une colocataire de Duncan fait d'Alice au pays des merveilles : l'œuvre y est lue comme une « crise d'identité sexuelle », et la structure d'Alice comme celle de La Femme comestible — « un rôle sexuel après l'autre lui est présenté, mais elle semble incapable d'en accepter aucun. » Marian est en effet successivement définie par les projets de ses parents, puis par ceux de Peter[7]. Une fois fiancée, elle craint que la forte personnalité de ce dernier n'écrase la sienne, et cette perception subconsciente de Peter comme prédateur se manifeste par son incapacité à s'alimenter — geste de solidarité avec les autres proies[8]. Le changement de point de vue narratif vient renforcer ce propos : après les fiançailles, le passage à la troisième personne signale que Marian a perdu la maîtrise de son propre récit ; ce n'est qu'une fois son identité retrouvée qu'Atwood lui restitue la première personne[4].

Aliénation

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Dans les transitions de la première à la troisième personne, Atwood illustre l'aliénation croissante de Marian vis-à-vis de son corps. Lors de la fête de Noël de l'entreprise, Marian observe les autres femmes et pense : « Vous étiez vertes, puis vous avez mûri : vous êtes devenues mûres. Des robes pour les femmes mûres. Autrement dit, grosses. »[3] Marian refuse de devenir comme elles, ce qui la transformerait en femme et la soumettrait de ce fait à une culture sexiste. Marian est donc en rupture avec la nature, se plaçant en dehors du processus de maturation[9].

Éditions françaises originales

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  • La Femme comestible (trad. Hélène Filion), Montréal, Les Quinze, , 330 p. (ISBN 2890263304)
  • La Femme comestible (trad. de l'anglais par Michèle Albaret-Maatsch), Paris, Robert Laffont, , 521 p. (ISBN 9782221097434)

Voir également

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Références

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(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « The Edible Woman » (voir la liste des auteurs).
  1. ↑ (en) Levens, Mary. Eating Disorders and Magical Control of the Body: Treatment through Art Therapy. p. 61
  2. ↑ (en) Nischik, Reingard M. (2009). Engendering Genre : The Works of Margaret Atwood. Ottawa: University of Ottawa Press. p. 19. (ISBN 978-0-7766-0724-5).
  3. 1 2 (en) Atwood, Margaret. La Femme comestible : Introduction à l'édition en anglais de 1979, pages sélectionnées.
  4. 1 2 3 4 (en) Cooke, Nathalie. Margaret Atwood: A Critical Companion. pp. 48–52, 127.
  5. 1 2 (en) Atwood, Margaret. La Femme comestible : Introduction à l'édition en anglais de 1979, pages sélectionnées. (Traduction libre de Wikipédia pour la citation.)
  6. ↑ (en) Melley, Timothy. Empire of Conspiracy: The Culture of Paranoia in Postwar America. p. 125.
  7. ↑ (en) Fraser, Wayne. The Dominion of Women: The Personal and the Political in Canadian Women's Literature (Contributions in Women's Studies). p. 124.
  8. ↑ (en) Braziel, Jana Evans and LeBesco, Kathleen. Bodies out of Bounds: Fatness and Transgression. p. 216.
  9. ↑ (en) Chernin, Kim. The Obsession: Reflections on the Tyranny of Slenderness. p. 69.

Liens externes

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