La Vierge et l'Enfant Jésus
La Vierge et l’Enfant Jésus, de François-Alfred Delobbe, est le retable de la chapelle des ducs de Beaufort-Spontin au château de Petchau (Bohême), aujourd'hui Bečov nad Teplou en Tchéquie. Commandé à l'artiste par Alfred Charles Auguste Constantin, troisième duc de Beaufort-Spontin (1816–1888), il a été exposé au Salon de 1876 au palais des Champs-Élysées à Paris[1], avant de rejoindre la chapelle. Une esquisse en est conservée au musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris[2]. Des photogravure du tableau sont également conservées dans la collection Goupil au Musée d'Aquitaine[3].
| Artiste |
François-Alfred Delobbe |
|---|---|
| Date |
1876 |
| Type |
Art religieux |
| Technique | |
| Propriétaire |
Tchéquie |
| Localisation |
Chapelle du château de Bečov nad Teplou, Bečov nad Teplou (Tchéquie) |
Une commande aristocratique
modifierAlfred Charles Auguste Constantin, 3e duc de Beaufort‑Spontin (1816–1888), grande famille aristocratique européenne, implantée en Bohême, n'avait aucun goût pour la carrière militaire à laquelle sa naissance le destinait. Amateur d'art, il acquit la châsse de saint Maur à l'âge de 22 ans[4]. Selon l'église, la vente était conditionnée au fait que le reliquaire ne quitte jamais le territoire florentin. Alfred le conserva donc dans la chapelle du château de Beaufort-Spontin à Florennes[5]. Il conçut toutefois le projet de ramener la châsse dans la chapelle du château de Petchau, afin d'échapper aux contestations du gouverneur de la province de Namur, qui avait déclaré la vente illégale et exigeait la restitution du reliquaire à l’église.
Le duc se mit donc à aménager la chapelle de manière à ce qu'elle soit digne d'accueillir le précieux reliquaire. On ignore comment cela se fit, mais la commande d'un tableau d’autel, donc image principale de la chapelle, au-dessus du tabernacle, revint à Delobbe. Le fait que le duc commande son tableau d’autel à un peintre parisien exposant au Salon dit beaucoup : volonté d’affirmer un raffinement artistique « à la française », inscription dans le réseau culturel de la capitale, recherche d’un peintre capable de conjuguer dévotion, beauté et prestige social. Le passage par le Salon de 1876 avant l’installation dans la chapelle est typique : on montre l’œuvre à Paris, on la fait exister dans le champ artistique, puis on l’envoie vers sa destination définitive.
La Vierge à l’Enfant de Delobbe et les Vierges de Bouguereau
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On est dans un schéma iconographique classique : la Vierge et l'Enfant Jésus, tous deux nimbés. Les auréoles inscrivent l’œuvre dans une tradition catholique explicite, dialoguant avec l’or de l’architecture d’autel. Delobbe excelle dans les expressions calmes, les regards tendres, les traits réguliers. Ici, le modelé bouguereautien devient charité, maternité sacrée, compassion. Ce tableau fait écho à la La Vierge, l’Enfant Jésus et Saint Jean-Baptiste[6], présentée par Bouguereau au Salon de 1875, l'année précédente. Les ressemblances iconographiques sont trop fortes pour être ignorées. Il n'a pourtant pas été vu comme un pastiche, mais salué par la critique. Le Moniteur des Arts salue « Une émotion vraie, sans recherche[7] ». L’Artiste y voit « Une Vierge d’une grande justesse de ton[8] ». La Gazette des beaux-arts parle d'« Un sentiment religieux sans emphase. » Pour l'Investigateur « M. Bouguereau excelle dans cette peinture limpide, élégante, qui fait les délices des gens du monde. Il est impossible de découvrir dans ses tableaux la trace du plus modeste coup de pinceau. (…) Ses Christs emmiellés et ses Vierges laiteuses finiront par agacer les nerfs de l'opinion publique, et l'habileté bien connue de son pinceau n'obtiendra plus que froideur et indifférence. L'attention est réveillée, au contraire, par La Vierge et l'Enfant Jésus, de M. Delobbe. Si la correction fait défaut en plus d'un endroit, si çà et là se remarquent quelques défaillances, en revanche on découvre bien plus d'idées dans les physionomies, bien plus de nouveauté dans les attitudes. La tête enchâssée dans un nimbe d'or, la vierge rappelle ces poétiques images de la peinture gothique, mais l'expression du visage ne ressemble en rien aux types consacrés. Il faut tenir compte à l'artiste de l'indépendance dont il fait preuve, en osant se dégager des tentatives d'imitation, si naturelles en un pareil sujet[9]. ».
Dans le Journal des débats, Charles Clément est dithyrambique :
« M0. Delobbe, dont on avait beaucoup remarqué le Pyrame et Thisbé, a exposé une Vierge avec l'Enfant Jésus qui montre son talent sous un nouvel aspect. La Vierge, vue de face, est assise sur un trône de forme archaïque dont le grand dossier et les montants droits sont ornés de marbre et d'émaux. Son manteau bleu, attaché au col, s'ouvre largement, et en tombant des deux côtés, laisse voir l'ample draperie d'un blanc grisâtre dont elle est vêtue ; un linge d'un blanc éclatant couvre la tête. L'Enfant est debout sur son genoux gauche. Elle le tient au milieu du corps de la main droite, et de l'autre main ouverte elle semble le montrer au monde. L'aspect général de l'ouvrage est simple, grand, sérieux ; voilà certainement une conception qui, dans ses traits généraux, paraît très supérieure aux productions de ce genre que nous avons l'habitude de voir aux Expositions. Les draperies de la vierge sont noblement et largement disposées : elles accusent les formes d'une manière sommaire et avec chasteté, mais on sent partout l'étude et la vérité. La main ouverte, le torse et les jambes de l'Enfant, sont d'un dessin élégant et correct, d'une belle couleur, et exécutés par larges plans dans un sentiment très distingué. Mais c'est surtout sur la tête de la vierge, très remarquable par sa beauté, par son type individuel et nouveau, par son expression grave, profonde, sérieuse, que je veux insister. En exécutant cette belle et noble peinture, M. Delobbe s'est certainement souvenu des maîtres anciens, et nous ne saurions lui reprocher d'avoir étudié de si grands exemples et d'en avoir profité pour élever sa pensée et pour former son goût. Mais il a donné à son ouvrage un cachet personnel qui exclut toute idée de préoccupation exclusive et d'imitation. »
— Journal des débats politiques et littéraires[10].


Alors que la réception critique de La Pietà que Bouguereau expose la même année est beaucoup plus nuancée. Toujours dans la Gazette des Beaux-Arts, Charles Clément l'assassine par exemple avant d'encenser Delobbe :
« Je ne comprends pas la manie qu'ont quelques uns de nos artistes d'exposer bon gré mal gré chaque année et trop souvent des tableaux qui n'ajoutent rien à leur réputation. Il serait plus sage de ne montrer au public que la fleur de son panier, et on ne sera pas surpris que je ne m'arrête pas à des œuvres qui n'ont pas d'intérêt particulier. Que pourrai-je dire, par exemple, de nouveau de M. Bouguereau ? Sa Pièta ne vaut ni plus ni moins que les peintures qu'il nous donne depuis longtemps. C'est toujours la même intarissable fécondité, la même étonnante habileté, les mêmes types jolis, mais qui manquent de caractère et de personnalité, la même couleur agréable, mais fade et monotone. »
— Journal des débats politiques et littéraires[10].
Bouguereau a certainement mal vécu de se voir dépassé par son élève dans l'accueil critique, surtout quand l'œuvre de l'élève était clairement une variation sur celle qu'il avait présentée l'année précédente, ce qu'aucun critique n'a relevé. Il décide alors de reprendre le même motif, mais en lui ajoutant une gravité nouvelle, avec la présence de cet enfant mort aux pieds de la vierge. Lorsqu'il dévoile sa Vierge consolatrice au Salon de 1877[11], la critique note une émotion plus mitigée. Le Journal des Débats note que « Certains jeunes maîtres ont su trouver ce ton. » Allusion transparente à Delobbe. Le Temps, lui aussi, remarque une rupture : « Le peintre de La Jeunesse et l'Amour a cessé d'être un demi-dieu. Il est, cette année, sévèrement jugé par quelques gens d'esprit[12] ». Le Moniteur des Arts compare explicitement les deux Vierges : « M. Delobbe avait montré qu’on pouvait unir la pureté à la simplicité. » Pour L'Artiste « M. Bouguereau a sa belle Vierge consolatrice pour le consoler. Puisqu'il vient d'entrer à l'Institut, il ne devait réapparaître au salon que dans toute l'auréole de son talent[13] ». La Gazette des Beaux-Arts est sentencieuse : « M. Bouguereau tient le succès, il en profite, et, s'il n'a pas les promesses de la vie future, il a les réalités de la vie présente, ce qui est bien quelque chose[14] ».
Les deux tableaux partagent une Vierge frontale, hiératique mais douce, une palette chaude, dorée. Or, ce climat n’est pas typique du Bouguereau de 1870–1875, qui privilégie les compositions plus dynamiques. La Vierge consolatrice marque un tournant dans son iconographie mariale. Et ce tournant arrive juste après la Vierge de Delobbe. Bouguereau n’est pas un maître distant : il suit ses élèves, il les encourage, il les conseille, il regarde leurs œuvres. Delobbe, en 1876, est médaillé, acheté par l’État, exposé par Goupil, remarqué par la critique, en pleine ascension. Bouguereau ne peut pas ne pas le prendre au sérieux. Delobbe a une qualité très particulière : une douceur non sentimentale, une tendresse calme, une émotion retenue. Bouguereau, lui, est souvent plus virtuose, démonstratif, théâtral, décoratif. La Vierge de Delobbe introduit une maternité plus intériorisée, plus silencieuse, plus méditative. Or, c’est exactement ce que Bouguereau va chercher dans sa Vierge consolatrice. Il est donc tout à fait plausible que Bouguereau ait été touché par cette tonalité nouvelle, et qu’il ait voulu l’explorer à son tour. Il la déclinera plusieurs fois jusqu'à la fin de ses jours, alors que Delobbe ne reviendra jamais sur ce qui n'était pour lui qu'un tableau de commande.
Références
modifier- ↑ « Base salons : Entrée catalogue : La Vierge et l’Enfant Jésus [91261] », sur salons.musee-orsay.fr (consulté le ).
- ↑ « Vierge à l'Enfant, esquisse pour un tableau d'autel destiné à la chapelle des ducs de Beaufort-Spontin au château de Petchau (Bohême) ».
- ↑ « La Vierge et l'Enfant Jésus - Estampe miniature no 35 », sur collections-goupil.opacweb.fr (consulté le ).
- ↑ « Quarante ans depuis la découverte de la châsse de Saint-Maur, un trésor qui a survécu à la guerre, à l’oubli et à un jeu d’espionnage », sur Radio Prague International, (consulté le ).
- ↑ [PDF] Martin Pavelka, RELIKVIÁŘ SV. MAURA VZNIK, HISTORIE, RESTAUROVÁNÍ, PREZENTACE, Filozofická fakulta Masarykovy univerzity (lire en ligne).
- ↑ « Base salons : Entrée catalogue : La Vierge, l’Enfant Jésus et Saint Jean-Baptiste [6199] », sur salons.musee-orsay.fr (consulté le ).
- ↑ « critique de la Vierge de Delobbe », Le Moniteur des Arts, vol. Le Moniteur des Arts, mai–juin 1876.
- ↑ « Delobbe », L’Artiste, avril–mai 1876 (lire en ligne).
- ↑ Société des études historiques (France) Auteur du texte, « L'Investigateur : journal de l'Institut historique », sur Gallica, (consulté le ).
- 1 2 « Journal des débats politiques et littéraires », sur Gallica, (consulté le ).
- ↑ (en) « Base salons : Entrée catalogue : Vierge consolatrice [95005] » [archive du ], sur salons.musee-orsay.fr (consulté le ).
- ↑ « Le Temps », sur Gallica, (consulté le ).
- ↑ « L'Artiste : journal de la littérature et des beaux-arts », sur Gallica, (consulté le ).
- ↑ « Journal des débats politiques et littéraires », sur Gallica, (consulté le ).
Liens externes
modifier- Ressource relative aux beaux-arts :