Le Messie du Darfour
Le Messie du Darfour (مسيح دارفور, Masīḥ Dārfūr) est un roman d'Abdelaziz Baraka Sakin paru en 2012 dans sa version arabe originale et en français en 2016 aux éditions Zulma, traduit par Xavier Luffin [1] . Il n'a pu paraître au Soudan où les oeuvres de l'auteur sont interdites depuis 2009 [2] .
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(ar) مسيح دارفور |
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Résumé
modifierLe roman relate les atrocités commises pendant la guerre du Darfour, principalement par l'armée gouvernementale et ses auxiliaires. les Janjawids, issus pour la plupart des pays voisins, dont la particulière sauvagerie est soulignée par l'auteur qui se sert en guise d'exergue d'une phrase prononcée par un de ses personnages [3], qui détourne avec humour une comparaison célèbre des Evangiles et du Coran : " Il est plus facile de faire passer un chameau par le chas d'une aiguille que de faire entrer un janjawid au Royaume de Dieu" [4]
Relativement court, "le Messie du Darfour" foisonne en personnages et péripéties. En novembre 2012 [5] Ibrahim Khider et Shikiri Toto Kuwa sont enrôlés de force lors d'un contrôle à la sortie de Khartoum et deviennent amis[6]. Pendant dix ans ils vont risquer leur vie dans une guerre civile qu'ils désapprouvent. Shikiri, originaire de Kassala [7], révèle qu'il a été chargé de surveiller Ibrahim à cause de ses convictions républicaines et que lui-même ne désire que "déserter ou se venger'. Ils se trouvent dans les environs de Nyala où Shikiri se rend chez une tante, Kharifiyya, marchande de légumes. Il rencontre chez elle, avant son retour du marché, une jeune fille, Abderahman qu'elle a recueillie, abandonnée dans la rue. A peine se sont-ils vus qu'ils s'éprennent l'un de l'autre. Tante Kharifiyya accepte très vite leur union et la consacre par un passage devant un iman et un notaire . Ils le font quand Abderahman qui tient absolument à son prénom d'homme accepte qu'elle s'appelle officiellement " Madame Abderahmana" [8]. Abderahman a réchappé à quinze ans au massacre de son village où a péri sa famille, y a été violée comme elle sera au camp de Kila où elle s"est retrouvée[9]. Dès lors, elle ne veut que se venger des janjawids, en tuer dix, ce qu'elle commence à faire pour deux d'entre eux en usant de ses charmes. Elle demande à son mari de lui apprendre à se servir d'un fusil, qui la dissuade de son projet en précisant qu'il n'a jamais tué qui que ce soit et qu'il vide toujours ses cartouches sur des cibles imaginaires. Elle contacte alors un ami voisin, Oncle Juma Sakin , propriétaire d'une écurie, de lui procurer un cheval pour rejoindre les "rebelles" dont il est à Nyala un haut reponsable clandestin. Après avoir vainement tenté de la dissuader, il décide de l'accompagner à cheval, de nuit, sachant où se trouve Haroun surnommé "Charon" qui dirige le groupe pluriethnique des "Tora Bora"[10]. Elle y retrouve Ibrahim et son mari, faits prisonniers, qui n'ont évité la mort que parce qu'il étaient des conscrits. Abderahman devient une combattante féroce qui concurrence "Charon" dans la direction du mouvement[11]. Voulant épargner ses prisonniers menacés par un bombardement, Charon les laisse s'enfuir. Après bien des tribulations, Ibrahim Khider, pacifiste, est chargé de faire un rapport sur celui que les media occidentaux appellent "Le Messie du Darfour", à la notoriété grandissante. Accomplissant des miracles, prêchant la paix et démontrant la puissance du Verbe,présenté comme une réincarnation du Chris il contrarie les intentions bellicistes du gouvernement. Il a pour mère Maryam d'origine arabe et pour père Joseph, "zourga"[12], terme péjoratif utilisé par le gouvernement pour ceux qu'il considère comme "noirs", non arabes , ces multiples ethnies, Four, Zaghawas, Massalit, Dajo peuplant l'ouest du Soudan dont il cherche à accaparer les terres. Dans cette région qu'embellit le Djebel Marra, où le village de Khourbati produisait une variété de mangues exceptionnelle, désormais ravagée par les horreurs de la guerre, Ibrahim Khider découvre cet homme, noir de peau, au habits élimés , "au regard puissant où l'on croirait se noyer". Lorsque Ibrahim Khider lui demande s'il est "le fils de Dieu", il répond qu'il est le "fils de l'homme" et que tout ce qui vit est "fils de Dieu" [13]. Le roman se termine sur l'immense procession qu'il mène, suivi de ses disciples de plus en plus nombreux, parmi lesquels Tante Kharifiyya, Ibrahim, Marie-Madeleine, l'ancienne amante de "Charon", rendant leur vie aux morts, leurs membres aux amputés. Le roman se termine ainsi dans une perspective millénariste de fin des temps et d'avènement sur terre du règne de la paix et de la beauté[14].
Composition
modifierDans une interview donnée au journal "Le Monde"[15], l'auteur précise que "le roman n'est pas l'art de l'histoire, mais l'art de construire une histoire". L'importance symbolique du Messie est de fait soulignée par la construction du récit où il apparaît principalement dans le premier et le dernier chapitre. Dans le premier ( "Vole"), l'escouade chargée de s'emparer de lui s'est adjoint les services de charpentiers contraints de construire des croix destinées à l'exécution de ce dangereux pacifiste et de ses disciples ; dans le dernier chapitre ("La procession"), loin d'être éliminé, il triomphe à la tête d'un immense cortège où chacun porte une croix qui " écrase le corps, mais purifie le coeur". Cette longue marche réunit toutes les ethnies, adeptes d'un pacifisme militant, refusant d'être les acteurs involontaires et les victimes de guerres, dont les autres chapitres ont dépeint les horreurs et dont la responsabilité incombe à des dirigeants menés par leurs seuls intérêts. L'auteur rapporte dans "Africultures" que dans un camp de réfugiés près de El Fasher, on a réuni des enfants qui jouaient sous forme de pièce de théâtre le dernier chapitre pour donner espoir aux réfugiés, pratique rapidement interdite par les autorités[16] .
Le roman comporte par ailleurs deux chapitres qui ne sont pas indispensables à l'intrigue. Dans la même interview au "Monde", Baraka Sakin précise qu'"(il) part toujours d'un fil conducteur auquel (il) rattache d'autres histoires". C'est le cas du ch.5 "La liberté" qui présente la généalogie d'Ibrahim Khider, descendant d'esclaves, révélant une origine que cachent beaucoup de Soudanais ( comme la soeur d'Ibrahim ) et des événements que dénie l'histoire officielle, l'esclavage pratiqué dans le pays par les Arabes musulmans et aboli sous la colonisation anglaise. D'autre part, le ch.10 "Comment Tante Kharifiyya perdit la foi" souligne l'influence, dont rend compte ce titre, qu'exerce le récit qu'elle entend et qui va la conduire à rejoindre le Messie. Ce chapitre pourrait constituer une nouvelle en soi sur les horreurs de cette guerre à travers le récit d'une victime des janjawids , une femme errant dans Nyala, ne cessant de relater son calvaire, tortures, viols répétés, massacre de tous les siens, mais aussi - et c'est un des thèmes du roman - la critique des organisations internationales qualifiées de "chiens des Nations Unies, car ils reniflent à la recherche d'indices et lancent des accusations à la légère, ils voudraient un conflit sans victimes, sans déplacés. C'est insensé."
Genèse
modifierAbdelaziz Baraka Sakin a déclaré avoir écrit « ce livre pour expulser sa peur de la guerre »[17].
Récompenses
modifier- Prix Littérature Monde du festival Étonnants Voyageurs 2017[18]
- Prix du Livre engagé de la Cène Littéraire 2017[18]
- Prix du Livre d'humour de résistance 2016[18]
Notes et références
modifier- ↑ Luffin
- ↑ "Le Monde/Afrique" 30.09.2016
- ↑ "Marie la bien aimée", Ch.15
- ↑ Evangile selon Saint Matthieu,19,24 ; selon Marc 10,25 ; selon Luc,18,25 : "Il est plus facile à un chameau d'enter par un trou d'aiguille, qu'à un riche d'entrer dans le règne de Dieu" ( Saint Matthieu ) ; Coran,7,40 : " Pour ceux qui traitent de mensonges nos Signes et qui s'en écartent par orgueil, les portes du ciel ne leur seront pas ouvertes et ils n'entreront au paradis que quand le chameau passera dans le chas d'une aiguille
- ↑ Ch.2 Les trafiquants d'esclaves
- ↑ Ch.2 Les traficants d'esclaves
- ↑ C'est le lieu de naissance de l'auteur
- ↑ Ch.3 La fièvre au corps
- ↑ Ch4 La chasse au djinn et fin du Ch.7 Schizophrénie
- ↑ Ch.5 Les sentiers du danger
- ↑ Ch.7 Schizophrénie
- ↑ C'est l'adjectif bleu, mais dans le Coran, le jour du Jugement, les yeux des criminels deviennent bleus d'effroi (20/102)
- ↑ Ch.11 Un prophète à la recherche de ses mécréants
- ↑ Ch.12 La procession
- ↑ https://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/09/30/sans-l-humour-je-ne-pourrais-pas-ecrire-sur-le-conflit-du-darfour_5006050_3212.html
- ↑ Le Messie du Darfour, Prix de La Cene Littéraire, entretien avec Virginie Brinker, 25/10/2016
- ↑ Tirthankar Chanda, Rentrée littéraire 2016 : les lettres africaines ont le vent en poupe (1/2), 12 août 2016, Radio France internationale.
- 1 2 3 Le Messie de Darfour, site des éditions Zulma. Consulté le 3 octobre 2018.