Louis Lavelle

philosophe français

Louis Lavelle, né le 15 juillet 1883 à Saint-Martin-de-Villeréal (Lot-et-Garonne) et mort le 1er septembre 1951 à Parranquet (Lot-et-Garonne), est un philosophe français.

Louis Lavelle
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Avec René Le Senne, il est le principal représentant du courant désigné comme la « philosophie de l'esprit » — dernière formulation, dans l'entre-deux-guerres, de la tradition du spiritualisme français issue de Maine de Biran, Ravaisson et Bergson —, auquel il donne son nom en cofondant en 1934, chez Aubier, la collection éponyme[1].

Élève d'Arthur Hannequin à l'université de Lyon, agrégé de philosophie en 1909, mobilisé puis prisonnier de guerre à Giessen de 1916 à 1918, il enseigne dans plusieurs lycées de province avant de rejoindre Strasbourg (1919-1924), où il soutient sa thèse de doctorat sur La Dialectique du monde sensible. Installé à Paris à partir de 1924, il devient l'un des philosophes français les plus lus de l'entre-deux-guerres, notamment grâce à ses « chroniques philosophiques » publiées dans Le Temps de 1932 à 1942[2]. Il est élu au Collège de France en octobre 1941, à la chaire de philosophie, et occupe ce poste jusqu'à sa mort ; il entre à l'Académie des sciences morales et politiques en 1947.

Son œuvre, ample et systématique, est dominée par la trilogie de la Dialectique de l'éternel présentDe l'Être (1928), De l'Acte (1937), Du Temps et de l'Éternité (1945) — qui développe une métaphysique de la participation de l'être fini à un Acte pur identifié à l'Être[3]. Elle se prolonge dans des ouvrages plus accessibles consacrés à la conscience de soi (La Conscience de soi, 1933), à l'intériorité (La Présence totale, 1934 ; L'Erreur de Narcisse, 1939), au mal et à la souffrance (Du Mal et de la souffrance, 1940), à la valeur (Traité des valeurs, 1951-1955) et à la sagesse (De la Sagesse, posthume, 1960).

Traduite en italien, espagnol, portugais, allemand et anglais, la pensée lavellienne a connu une forte réception en Italie autour de Michele Federico Sciacca et au Brésil avec Tarcísio Padilha. Elle fait l'objet, depuis 1989, du travail de l'Association Louis-Lavelle. Plusieurs études récentes (Jean École, Jean-Louis Vieillard-Baron, Bernard Grasset, Sébastien Robert) en proposent une relecture.

Biographie

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Origines et formation (1883-1908)

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Louis Lavelle naît le 15 juillet 1883 à Saint-Martin-de-Villeréal, dans le Lot-et-Garonne, au sein d'une famille rurale et catholique de l'arrière-pays bordelais[4]. Après des études secondaires à Amiens puis à Saint-Étienne, il poursuit ses études supérieures à la faculté des lettres de Lyon, où il suit l'enseignement du philosophe Arthur Hannequin, dont il restera un disciple reconnaissant[2]. Il est reçu à l'agrégation de philosophie en 1909.

Premiers postes et fondation d'une vie (1909-1914)

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Lavelle commence sa carrière d'enseignant dans plusieurs lycées de province : Vendôme, puis Limoges[4]. C'est à Limoges qu'il rédige en 1911 son premier texte philosophique, De l'existence, qui ne sera publié qu'à titre posthume en 1984[5]. En 1913, il épouse Julie Bernard ; un fils naît en 1914, suivi de trois filles.

Guerre et captivité (1914-1918)

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Réformé en août 1914 pour raisons de santé, Lavelle s'engage néanmoins comme volontaire et rejoint le front. Engagé dans les combats du front au cours des années 1915-1916, notamment à la bataille de Verdun, il est fait prisonnier le 11 mars 1916 et interné au camp d'officiers de Giessen, en Hesse, jusqu'à la fin de la guerre[5].

La captivité, loin d'interrompre son travail intellectuel, lui permet de tenir un journal philosophique — publié en 1985 sous le titre Carnets de guerre — et d'animer pour ses compagnons de captivité un cours intitulé « Pascal et la pensée religieuse »[5]. L'un de ses camarades, le peintre belge Albert Venelle, exécute au pastel un portrait du philosophe, resté inachevé à l'armistice.

Strasbourg et la thèse (1919-1924)

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À la fin de la guerre, Lavelle est nommé professeur au lycée Fustel-de-Coulanges de Strasbourg, dans une Alsace redevenue française[6]. Il y reste cinq ans. À la fin de 1921, il soutient à la Sorbonne ses deux thèses de doctorat ès lettres : La Dialectique du monde sensible (thèse principale, publiée à Strasbourg en 1921, rééditée chez Vrin en 1971) et La Perception visuelle de la profondeur (thèse complémentaire), qui inaugurent son enquête sur l'articulation du fini et de l'infini.

Paris et l'engagement public (1924-1940)

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Nommé à Paris en 1924, Lavelle enseigne successivement aux lycées Henri-IV et Louis-le-Grand, tout en assurant des cours privés ouverts à un large public[4]. C'est durant cette période qu'il publie ses ouvrages systématiques : De l'Être (Paris, Alcan, 1928 ; nouvelle édition 1932)[7], La Conscience de soi (Paris, Grasset, 1933)[8], La Présence totale (Paris, Aubier, 1934), De l'Acte (Paris, Aubier, 1937, rééd. 1946)[9], L'Erreur de Narcisse (Paris, Grasset, 1939)[10] et Du Mal et de la souffrance (Paris, Plon, 1940).

À partir du 6 septembre 1932, et jusqu'au 23 mars 1942, il publie chaque semaine dans le quotidien Le Temps une « chronique philosophique » qui contribue largement à sa notoriété : il y présente, dans une langue accessible, les courants et les ouvrages de la philosophie contemporaine, faisant office de « critique philosophique » au sens où l'on parle de critique littéraire[2]. Ces chroniques sont partiellement rassemblées en 1967 sous le titre Chroniques philosophiques. Panorama des doctrines philosophiques, et constituent une source précieuse pour l'histoire intellectuelle française des années 1930.

En 1934, il cofonde avec René Le Senne chez Aubier-Montaigne la collection « Philosophie de l'esprit », qui accueille notamment des ouvrages de Maurice Blondel, Édouard Le Roy, Jean Wahl et Gabriel Marcel[11]. Il est par ailleurs membre actif de la Société française de philosophie.

Il est nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1932. L'Académie française lui décerne le prix Broquette-Gonin en 1943.

Vichy et le Collège de France (1940-1944)

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Au début de 1941, le gouvernement de Vichy, par décision du ministre Jérôme Carcopino, nomme Lavelle inspecteur général de l'Instruction publique pour la philosophie[11]. Le 12 octobre 1941, sur le rapport de Mario Roques, il est élu au Collège de France à la chaire de philosophie laissée vacante par Édouard Le Roy[11]. Sa leçon inaugurale, prononcée le 2 décembre 1941, est consacrée à « L'Existence et la valeur » ; elle n'est publiée qu'en 1991, accompagnée d'une préface de Pierre Hadot[12]. La même année 1942, il publie La Philosophie française entre les deux guerres (Paris, Aubier-Montaigne), bilan disciplinaire à valeur officielle.

La position de Lavelle sous Vichy a fait l'objet d'analyses contrastées. Lavelle n'a jamais adhéré à l'idéologie du régime, et ses chroniques philosophiques du Temps courent jusqu'en mars 1942, sans concessions doctrinales ; ses cours au Collège de France, consacrés à la métaphysique de l'acte et à la conscience, échappent à toute propagande[11]. Sa nomination à l'Inspection générale et son élection au Collège de France dans le contexte de l'Occupation n'en sont pas moins, aux yeux de certains historiens, des actes de carrière dont il convient de tenir compte[13].

Dernières années (1944-1951)

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À la Libération, Lavelle est maintenu dans toutes ses fonctions ; aucun chef d'épuration n'est retenu contre lui. Il poursuit son enseignement au Collège de France, sa direction de collection et la publication de son œuvre. En 1947, il est élu à l'Académie des sciences morales et politiques[4].

Les années d'après-guerre voient paraître Du Temps et de l'Éternité (Paris, Aubier, 1945), troisième volet de la Dialectique de l'éternel présent, Introduction à l'ontologie (Paris, PUF, 1947) et Les Puissances du moi (Paris, Flammarion, 1948). En 1951, trois livres paraissent presque simultanément : le premier tome du Traité des valeurs, De l'Âme humaine et le recueil Quatre saints.

Louis Lavelle meurt à Parranquet (Lot-et-Garonne) le 1er septembre 1951, à l'âge de soixante-huit ans[14]. Plusieurs ouvrages paraissent à titre posthume : le second tome du Traité des valeurs (1955), De la Sagesse (1960), Le Moi et son destin et le Manuel de méthodologie dialectique (1962), enfin les Carnets de guerre (1985).

Œuvre philosophique

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Une « philosophie de l'esprit »

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La critique contemporaine s'accorde à inscrire Lavelle dans la tradition longue du spiritualisme français, dont Jean-Louis Vieillard-Baron a proposé en 2021 la synthèse de référence : née d'une critique du sensualisme à l'orée du XIXe siècle avec Maine de Biran, cette tradition se déploie à travers Ravaisson, Lachelier et Boutroux, culmine avec Bergson et trouve dans la « philosophie de l'esprit » de l'entre-deux-guerres — dont Lavelle et René Le Senne sont les deux principaux représentants — sa dernière grande formulation systématique[15],[16].

Avec René Le Senne, Lavelle représente ainsi, dans l'entre-deux-guerres, la branche métaphysique du spiritualisme français, que les deux philosophes choisissent de désigner par le nom de « philosophie de l'esprit »[17]. Héritier direct du spiritualisme biranien et du néo-spiritualisme bergsonien, ce courant s'en distingue cependant par son insistance sur l'acte et la participation plutôt que sur la durée et l'élan vital ; du néothomisme par son refus de la scolastique ; et de l'existentialisme sartrien naissant par son ancrage métaphysique et son ouverture religieuse[15].

Lavelle se définit lui-même comme un philosophe de l'intériorité, pour qui l'expérience première et fondatrice est celle de la conscience saisissant son propre acte. Cette saisie, qu'il nomme « intuition de la participation », n'est pas un repli sur soi mais l'ouverture à un Acte universel dont la conscience finie est un mode[18].

L'apport philosophique original

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L'originalité de Lavelle, dans le paysage de la philosophie européenne de la première moitié du XXe siècle, tient à cinq intuitions étroitement liées qui forment la nervure de son œuvre, et que la critique s'accorde à reconnaître comme son apport spéculatif propre.

Ces cinq intuitions sont fréquemment lues, depuis Jean École, comme la reformulation moderne — et probablement la plus aboutie — des intuitions cardinales du spiritualisme français : primauté de l'intériorité, identification de l'être à l'acte, articulation du fini et de l'infini par la participation[19].

L'Être identifié à un Acte pur intérieur à la conscience. Reprenant à la tradition aristotélicienne et thomiste la notion d'actus purus, Lavelle en bouleverse la portée : l'Acte pur cesse d'être un Absolu séparé que la pensée atteindrait au terme d'une démonstration ; il devient une présence immédiate que la conscience saisit dans le mouvement même par lequel elle se constitue[7].

L'éternel présent comme structure de l'expérience. Le titre même de la trilogie — Dialectique de l'éternel présent — énonce une thèse forte : l'éternité n'est pas un autre temps ni un autre lieu, mais la dimension verticale de chaque instant. Tout présent vécu, parce qu'il est acte, ouvre immédiatement sur l'éternité de l'Acte pur[11].

L'intériorité comme accès à l'universel. À rebours de toute psychologie subjectiviste, Lavelle soutient que la plus profonde intimité est le lieu même de la rencontre avec l'universel : ce qu'il y a de plus intime dans le moi est aussi, paradoxalement, ce qu'il y a en lui de plus impersonnel et de plus commun à tous les hommes[18].

La participation comme acte libre. Là où la tradition platonicienne pensait la participation comme un rapport statique du sensible à l'intelligible, Lavelle en fait un acte : l'être fini ne reçoit pas son existence comme une chose, il la reçoit en l'assumant, et c'est par cet acte de consentement que se constitue sa liberté. Cette refonte active du concept platonicien de participation est tenue depuis Paul Ricœur pour l'apport spéculatif majeur de Lavelle[3].

La valeur comme dimension qualitative de l'être. L'axiologie lavellienne, élaborée dans la leçon inaugurale de 1941 puis déployée dans le Traité des valeurs, enracine la valeur dans l'ontologie même, et rompt ainsi à la fois avec le relativisme axiologique et avec le formalisme kantien de l'éthique[12].

La langue de Lavelle, dense, ramassée, volontiers paradoxale, sert ces intuitions par des formules ciselées qui ont fait fortune dans la critique. Au seuil de De l'Acte, la thèse cardinale du système est résumée d'une formule qui retourne le rapport classique de l'être et de l'acte :

« Je ne saisis ce que je suis que dans cet acte par lequel je m'arrache moi-même au devenir pour recommencer sans cesse à être. »

 Louis Lavelle, De l'Acte, Livre I, chap. I, art. 1, Paris, Aubier, 1937.

Pour Pierre Hadot, la métaphysique de Lavelle « renoue avec la grande tradition européenne tout en l'arrachant à l'abstraction »[11]. Jean-Louis Vieillard-Baron y voit l'une des dernières grandes « ontologies de la présence » formulées en langue française, distincte aussi bien du néothomisme que de la phénoménologie husserlienne et de l'existentialisme sartrien[20].

La « Dialectique de l'éternel présent »

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La partie systématique de l'œuvre s'organise en une trilogie portant le titre général de Dialectique de l'éternel présent : De l'Être (1928, nouvelle édition 1932) pose la question de l'Être absolu identifié à un Acte pur, dont les êtres finis participent[7].

De l'Acte (1937, rééd. 1946), volume central, analyse la structure de l'acte fini en trois moments : la donation par l'Acte pur, l'« intervalle » où s'inscrit la liberté, et l'« acte de participation » par lequel le moi se constitue[9].

Du Temps et de l'Éternité (1945) articule le temps vécu de la conscience finie à l'éternité de l'Acte pur.

L'expression « éternel présent » désigne la coïncidence, dans l'acte de participation, du temps et de l'éternité : chaque acte fini renvoie immédiatement à la totalité dont il procède, sans pour autant l'épuiser[11]. Pierre Hadot souligne que cette intuition place Lavelle dans la lignée de Plotin et de Augustin, tout en l'inscrivant dans le langage de la philosophie moderne de l'acte[11].

La participation

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Le concept central de la métaphysique lavellienne est celui de participation, repris à la tradition platonicienne et augustinienne mais reformulé dans un cadre moderne. L'être fini ne possède pas son existence en propre : il la reçoit, et son acte propre consiste à consentir à cette donation. La participation, loin d'abolir la distinction entre le fini et l'infini, la fonde : c'est parce que l'être fini participe de l'Être qu'il est véritablement lui-même[3].

Dans sa préface au livre que Sami Sargi consacre, en 1957, à cette notion, Paul Ricœur souligne que la philosophie de Lavelle « est tout entière une philosophie de la participation » et qu'« il n'y a pas, dans son œuvre, de notion plus difficile à fixer, parce qu'aucune ne soutient un poids ontologique plus considérable »[3].

Conscience de soi et intériorité

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Dans La Conscience de soi (1933), Lavelle décrit la conscience non comme une représentation que le moi se ferait de lui-même, mais comme l'acte par lequel il s'identifie à l'opération qui le fait être. La préface autobiographique de l'ouvrage, exceptionnelle dans son œuvre, expose la genèse intellectuelle de cette intuition et son articulation avec l'ensemble du système[18].

Lavelle distingue alors deux figures opposées de la conscience : le « repli narcissique », par lequel le moi s'enferme dans la contemplation de son image, et l'« intériorité véritable », par laquelle il s'ouvre à l'universel à travers son acte propre. Ce thème est développé en 1939 dans L'Erreur de Narcisse, dont la formule liminaire donne d'emblée le diagnostic :

« Il se regarde au lieu de vivre, ce qui est son premier péché. »

 Louis Lavelle, L'Erreur de Narcisse, chap. I, Paris, Grasset, 1939.

Au chapitre suivant, Lavelle énonce le contre-mouvement positif, qui constitue le cœur de sa pensée de l'intériorité : « Le point où chacun se ferme sur lui-même est aussi le point où il s'ouvre véritablement à autrui »[10].

Liberté, valeur et acte fini

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La pensée lavellienne de la liberté se déploie principalement dans le livre II de De l'Acte, sous le titre de l'« intervalle ». L'intervalle désigne l'écart, à l'intérieur de l'acte fini, entre la donation initiale et l'acte de participation : c'est dans cet intervalle que s'inscrit la liberté humaine, comme acte de consentement (ou de refus) à l'Acte pur qui le fonde[9]. La liberté n'est donc pas, pour Lavelle, une absence de détermination ; elle est le déploiement même de l'acte de participation.

À partir de la leçon inaugurale du Collège de France (1941), Lavelle articule cette analyse de la liberté à une réflexion sur la valeur. La valeur n'est pas un objet posé devant la conscience : elle est l'expression du rapport de l'acte fini à l'Acte pur, c'est-à-dire la dimension qualitative de la participation[12]. Cette réflexion culmine dans le Traité des valeurs (1951-1955).

Sagesse, spiritualité et présence

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Aux côtés des ouvrages systématiques, Lavelle développe une œuvre plus accessible, parfois qualifiée de « philosophie de la sagesse »[21]. La Présence totale (1934) thématise le rapport vécu de la conscience à l'Être comme présence ; L'Erreur de Narcisse (1939), peut-être le plus lu des ouvrages de Lavelle, en propose un envers négatif sous la forme d'une critique de l'amour-propre et du repli sur soi[20].

La philosophie y est présentée comme un « chemin de sagesse », c'est-à-dire comme une discipline pratique de l'attention et de la présence, indissociable de l'enquête ontologique. Cette dimension, héritée des Anciens autant que de la tradition spirituelle chrétienne, explique l'audience qu'a longtemps eue Lavelle hors des cercles strictement universitaires[21]. La leçon inaugurale du Collège de France en donne une formule synthétique, qui noue ontologie et axiologie :

« L'esprit introduit la valeur avec lui dans chacune de ses opérations : il nous oblige tout ensemble à la découvrir et à la produire. »

 Louis Lavelle, L'Existence et la valeur, leçon inaugurale du 2 décembre 1941.

Mal, souffrance et destin du moi

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Dans Du Mal et de la souffrance (1940), Lavelle interroge l'expérience du mal et de la souffrance comme épreuves ontologiques. Le mal n'y est pas réduit à un manque d'être, mais analysé comme l'expérience d'une opposition à l'Acte pur — opposition qui, paradoxalement, manifeste la réalité de la participation[22]. Les Puissances du moi (1948) et les écrits posthumes Le Moi et son destin prolongent cette analyse vers une anthropologie philosophique.

Réception et postérité

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Hommages immédiats (1951-1957)

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La mort de Lavelle, en septembre 1951, donne lieu à plusieurs hommages dans la presse philosophique : numéros spéciaux des Études philosophiques (avec contributions de René Le Senne et de Gabriel Marcel)[14], de la Revue philosophique de Louvain (1951-1952) et du Giornale di Metafisica italien. En 1957, paraît à Paris la première monographie d'ensemble, La Participation à l'Être dans la philosophie de Louis Lavelle de Sami Sargi, préfacée par Paul Ricœur ; la même année, Jean École publie chez Nauwelaerts La Métaphysique de l'être dans la philosophie de Louis Lavelle[23]. Dès 1952, dans une livraison des Études philosophiques co-signée par René Le Senne, le philosophe américain Roy Wood Sellars consacre un article au « spiritualisme de Louis Lavelle et de René Le Senne », inscrivant explicitement l'œuvre dans le courant du spiritualisme français — un cadrage que la réception italienne, brésilienne et allemande des décennies suivantes confirmera[17].

L'école italienne

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La pensée lavellienne est très tôt reçue en Italie, dans le sillage du spiritualisme chrétien représenté par Michele Federico Sciacca. Plusieurs études italiennes importantes lui sont consacrées (Sciacca, Centineo, Buscaroli, Bellantone), faisant du Giornale di Metafisica l'un des principaux foyers de la critique lavellienne au XXe siècle.

La réception brésilienne

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Au Brésil, le philosophe Tarcísio Padilha est l'introducteur principal de l'œuvre de Lavelle. Plusieurs ouvrages de Lavelle sont traduits en portugais et insérés dans le cursus universitaire des facultés catholiques. Cette réception fait de Lavelle l'une des références majeures de la philosophie catholique latino-américaine de la seconde moitié du XXe siècle.

Études allemandes et anglophones

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En Allemagne, l'œuvre fait l'objet d'une étude monographique de Rolf Schönberger (Université de Ratisbonne)[24]. Dans le monde anglophone, Lavelle est notamment présenté par James Collins dans The Existentialists (1952), qui le rapproche, malgré ses propres dénégations, du courant existentialiste de l'époque.

Postérité française contemporaine

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En France, l'œuvre de Lavelle connaît une éclipse relative dans les années 1960-1980, période dominée par le structuralisme et la phénoménologie. Jean École, par ses rééditions et ses monographies (notamment La Philosophie de Louis Lavelle chez Olms à partir de 1984), assure cependant la continuité du travail critique.

À partir des années 1990, plusieurs initiatives signent un regain d'intérêt : la fondation de l'Association Louis-Lavelle (présidée notamment par Jean-Louis Vieillard-Baron), la publication régulière d'un Bulletin depuis 1989[25], et l'organisation de journées d'étude. En 2006, Jean-Louis Vieillard-Baron et Alain Panero dirigent le volume collectif Autour de Louis Lavelle. Philosophie, conscience, valeur aux éditions L'Harmattan[26]. Les travaux de Bernard Grasset, Sébastien Robert (Une philosophie première de la participation, L'Harmattan, 2007) et Bruno Pinchard prolongent ces lectures.

La publication, en 1985, des Carnets de guerre et, en 1991, de la leçon inaugurale au Collège de France, accompagnée de la préface de Pierre Hadot, contribue à renouveler l'intérêt biographique et historiographique pour l'œuvre.

Parallèlement, le « renouveau du spiritualisme » étudié dans les années 2010-2020 — notamment dans le volume collectif dirigé par Vieillard-Baron, Le Supplément d'âme. Ou le renouveau du spiritualisme (Hermann, 2016), puis dans sa synthèse Le Spiritualisme français (Cerf, 2021) — fait de Lavelle l'un des jalons majeurs de cette tradition, aux côtés de Maine de Biran, Bergson et Ricœur[27],[28],[29].


Œuvres

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Œuvres parues du vivant de l'auteur

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  • La Dialectique du monde sensible, Strasbourg, Istra, 1921 (thèse principale) ; rééd. Paris, Vrin, 1971.
  • La Perception visuelle de la profondeur, Strasbourg, Istra, 1921 (thèse complémentaire).
  • De l'Être, Paris, Alcan, 1928 ; nouvelle édition, 1932.
  • La Conscience de soi, Paris, Grasset, 1933.
  • La Présence totale, Paris, Aubier, 1934.
  • Le Moi et son destin, Paris, Aubier, 1936 (texte révisé et réédité à titre posthume).
  • De l'Acte, Paris, Aubier, 1937 ; rééd. 1946.
  • L'Erreur de Narcisse, Paris, Grasset, 1939.
  • Du Mal et de la souffrance, Paris, Plon, 1940.
  • La Philosophie française entre les deux guerres, Paris, Aubier-Montaigne, 1942.
  • Du Temps et de l'Éternité, Paris, Aubier, 1945.
  • Introduction à l'ontologie, Paris, PUF, 1947.
  • Les Puissances du moi, Paris, Flammarion, 1948.
  • Traité des valeurs, t. I, Paris, PUF, 1951.
  • De l'Âme humaine, Paris, Aubier, 1951.
  • Quatre saints, Paris, Albin Michel, 1951.

Œuvres posthumes

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  • Traité des valeurs, t. II, Paris, PUF, 1955.
  • De la Sagesse, Paris, Aubier, 1960.
  • Manuel de méthodologie dialectique, Paris, PUF, 1962.
  • Chroniques philosophiques. Panorama des doctrines philosophiques, Paris, Albin Michel, 1967.
  • De l'existence (texte de 1911), publié en 1984.
  • Carnets de guerre 1915-1918, Le Mans, Beffroi / Les Belles Lettres, 1985.
  • L'Existence et la valeur. Leçon inaugurale faite au Collège de France le 2 décembre 1941, préface de Pierre Hadot, Paris, Collège de France, 1991.

Distinctions

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Notes et références

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  1. Jean-Louis Vieillard-Baron, Le Spiritualisme français, Paris, Cerf, 2021, p. 9-14 et chap. final consacré à la « philosophie de l'esprit ».
  2. 1 2 3 Louis Lavelle, Chroniques philosophiques. Panorama des doctrines philosophiques, Paris, Albin Michel, 1967, avant-propos.
  3. 1 2 3 4 Sami Sargi, La Participation à l'Être dans la philosophie de Louis Lavelle, préface de Paul Ricœur, Paris, Beauchesne, 1957.
  4. 1 2 3 4 « Lavelle, Louis (1883-1951) », notice biographique, CTHS, cths.fr, consultée en mai 2026.
  5. 1 2 3 Louis Lavelle, Carnets de guerre 1915-1918, Le Mans, Éditions du Beffroi / Les Belles Lettres, 1985.
  6. « Louis Lavelle », notice biographique, Alsace-Histoire / NetDBA, alsace-histoire.org, consultée en mai 2026.
  7. 1 2 3 Louis Lavelle, De l'Être, nouvelle édition, Paris, Alcan, 1932 (« Bibliothèque de philosophie contemporaine »), 213 p.
  8. Louis Lavelle, La Conscience de soi, Paris, Grasset, 1933, 312 p.
  9. 1 2 3 Louis Lavelle, De l'Acte, Paris, Aubier-Montaigne, 1946 (« Philosophie de l'esprit » / « La Dialectique de l'éternel présent »), 541 p.
  10. 1 2 Louis Lavelle, L'Erreur de Narcisse, Paris, Grasset, 1939 ; rééd. Paris, La Table Ronde, 2003, avec une préface de Jean-Louis Vieillard-Baron.
  11. 1 2 3 4 5 6 7 8 Pierre Hadot, « Préface », dans Louis Lavelle, L'Existence et la valeur. Leçon inaugurale faite au Collège de France le 2 décembre 1941, Paris, Collège de France, 1991, p. 7-22.
  12. 1 2 3 Louis Lavelle, L'Existence et la valeur. Leçon inaugurale faite au Collège de France le 2 décembre 1941, préface de Pierre Hadot, Paris, Collège de France, 1991.
  13. Voir notamment Stéphanie Corcy-Debray, Jérôme Carcopino, un historien à Vichy, Paris, L'Harmattan, 2001.
  14. 1 2 René Le Senne, « Louis Lavelle (1883-1951) », Les Études philosophiques, nouvelle série, vol. 6, no 3-4, 1951, p. 281-285.
  15. 1 2 Jean-Louis Vieillard-Baron, Le Spiritualisme français, Paris, Cerf, 2021, notamment les chapitres consacrés à la postérité de Bergson et à la « philosophie de l'esprit ».
  16. Andrea Bellantone, « Lavelle et le spiritualisme français », conférence prononcée à l'Association Louis-Lavelle, Paris, 2 décembre 2009 (texte en ligne).
  17. 1 2 Roy Wood Sellars, « Le spiritualisme de Louis Lavelle et de René Le Senne », Les Études philosophiques, t. 7, nº 1-2, 1952, p. 30-40.
  18. 1 2 3 Louis Lavelle, La Conscience de soi, Paris, Grasset, 1933, préface autobiographique, p. VII-XXII.
  19. Jean École, Louis Lavelle et le renouveau de la métaphysique de l'être au XXe siècle, coll. « Europaena Memoria », Hildesheim, Olms, 2000.
  20. 1 2 Jean-Louis Vieillard-Baron, préface à Louis Lavelle, L'Erreur de Narcisse, Paris, La Table Ronde, 2003, p. 7-33.
  21. 1 2 Bernard Grasset, « La philosophie, chemin de sagesse, chez Louis Lavelle », Laval théologique et philosophique, vol. 63, no 1, 2007, p. 53-66, en ligne sur Érudit.
  22. Compte rendu de la réédition de Louis Lavelle, Le Mal et la souffrance (préface de Michel Adam, Bouère, Dominique Martin Morin, 2000), Revue philosophique de la France et de l'étranger, t. 128, 2003/3, p. 365.
  23. Paule Levert, compte rendu de Jean École, La Métaphysique de l'être dans la philosophie de Louis Lavelle, dans Les Études philosophiques, 1957.
  24. Rolf Schönberger, étude sur Louis Lavelle, Université de Ratisbonne, en ligne.
  25. Bulletin de l'Association Louis-Lavelle, no 6, 1995 ; no 8, 1997 ; no 15, 2004.
  26. Jean-Louis Vieillard-Baron et Alain Panero (dir.), Autour de Louis Lavelle. Philosophie, conscience, valeur, Paris, L'Harmattan, 2006.
  27. Jean-Louis Vieillard-Baron (dir.), Le Supplément d'âme. Ou le renouveau du spiritualisme, Paris, Hermann, coll. « De visu », 2016, 252 p.
  28. Bruno Pinchard, compte rendu de J.-L. Vieillard-Baron, Le Spiritualisme français, Études, 2022/4, p. XVIII : l'auteur y est qualifié d'« ardent défenseur de la grande philosophie ontologique et spiritualiste de Louis Lavelle ».
  29. Alain Panero, compte rendu du même ouvrage, Revue philosophique de la France et de l'étranger, 2022 (JSTOR 27336382).

Voir aussi

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Bibliographie

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Études monographiques

Sami Sargi, La Participation à l'Être dans la philosophie de Louis Lavelle, préface de Paul Ricœur, Paris, Beauchesne, 1957. Jean École, La Métaphysique de l'être dans la philosophie de Louis Lavelle, Louvain-Paris, Nauwelaerts, 1957. Jean École, La Philosophie de Louis Lavelle, Hildesheim, Olms, 1984 (et volumes ultérieurs). Sébastien Robert, Une philosophie première de la participation. Louis Lavelle, Paris, L'Harmattan, 2007. Jean-Louis Vieillard-Baron et Alain Panero (dir.), Autour de Louis Lavelle. Philosophie, conscience, valeur, Paris, L'Harmattan, 2006. Jean-Louis Vieillard-Baron, Le Spiritualisme français, Paris, Cerf, 2021.

Articles et préfaces

Pierre Hadot, préface à Louis Lavelle, L'Existence et la valeur, Paris, Collège de France, 1991, p. 7-22. Paul Ricœur, préface à Sami Sargi, op. cit., 1957. René Le Senne, « Louis Lavelle (1883-1951) », Les Études philosophiques, 1951. Bernard Grasset, « La philosophie, chemin de sagesse, chez Louis Lavelle », Laval théologique et philosophique, 2007.

Périodiques

Bulletin de l'Association Louis-Lavelle, depuis 1989.

Articles connexes

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Liens externes

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