Mario Bortolotto
Mario Bortolotto, né le à Pordenone et mort le à Rome, est un critique musical, musicologue, essayiste et traducteur italien.
| Naissance |
Pordenone (Italie) |
|---|---|
| Décès |
(à 90 ans) Rome (Italie) |
| Activité principale | Critique musical, musicologue, essayiste |
| Formation | Conservatoire Benedetto-Marcello de Venise |
| Maîtres | Gino Gorini |
Diplômé de piano au conservatoire de Venise, il suit un temps des études de médecine avant d'obtenir une laurea en lettres. Présent aux cours d'été de Darmstadt dès 1955, il y côtoie les principaux compositeurs de l'après-guerre. Il enseigne l'histoire de la musique dans les universités de Venise puis de Rome et dirige de 1966 à 1972 la revue Lo spettatore musicale.
Son ouvrage Fase seconda. Studi sulla nuova musica, paru chez Einaudi à la fin des années 1960, le fait connaître comme l'un des principaux commentateurs des avant-gardes musicales de l'après-guerre ; il demeure cité par la musicologie internationale consacrée à ces compositeurs. Publié à partir de la fin des années 1970 par les éditions Adelphi, il consacre ensuite une série d'essais au lied romantique, à l'opéra, à Richard Wagner, à Richard Strauss et à la musique russe.
Plusieurs de ses travaux se tournent vers la culture française : Dopo una battaglia (1992) situe dans le Paris du Second Empire et de la Belle Époque une part des origines de la modernité musicale, et Bortolotto traduit en italien les Aveux et Anathèmes d'Emil Cioran. Membre de l'Académie nationale Sainte-Cécile, il reçoit en 2008 la médaille d'or du mérite de la culture et de l'art.
Biographie
modifierFormation
modifierMario Bortolotto naît à Pordenone le [1],[n 1]. Il commence le piano auprès de Mmes Valdissera et Erminia Foltran Carpenè, puis de la pianiste Pia Baschiera Tallon, et obtient son diplôme sous la direction de Gino Gorini, alors professeur au conservatoire Benedetto-Marcello de Venise[1].
Il suit quelque temps des études de médecine, à Padoue et à Pavie, avant d'obtenir une laurea en lettres[2],[1],[n 2], avec une thèse consacrée à Nietzsche et au concept de décadence. Il se consacre durant ces années à de vastes lectures, notamment de textes français et allemands[1].
Darmstadt
modifierBortolotto fréquente dès 1955 les cours d'été de Darmstadt, où il arrive à un moment décisif de l'histoire musicale et entre en contact avec les principaux compositeurs de la seconde moitié du XXe siècle[1].
Enseignement
modifierRevues et critique
modifierDe 1966 à 1972, Bortolotto dirige la revue Lo spettatore musicale[4]. Contrairement à ce qu'ont écrit certaines nécrologies, il n'en est pas le fondateur : le titre appartenait au journaliste Duilio Courir[5].
Il exerce parallèlement une activité de critique pour la presse, notamment pour le mensuel Amadeus[6] et le quotidien Il Foglio, dont il réunit les contributions dans le volume Fogli multicolori[1]. La rédaction d'Amadeus rapporte qu'il préférait y intervenir en critique militant plutôt qu'en historien de la musique[6].
Il fréquente les concerts de l'association Nuova Consonanza (it) et exprime son intérêt pour Giacinto Scelsi, Luciano Berio, Paolo Castaldi et Aldo Clementi[5].
Mort
modifierŒuvre
modifierFase seconda
modifierPublié chez Einaudi à la fin des années 1960[3],[n 3] et réédité par Adelphi en 2008[7], Fase seconda. Studi sulla nuova musica étudie la génération qui entendait se situer au-delà d'Anton Webern[8].
L'ouvrage prend pour centre Darmstadt, où étaient créées chaque été des œuvres de Pierre Boulez et de Karlheinz Stockhausen ainsi que de compositeurs italiens, de Luigi Nono à Franco Evangelisti, d'Aldo Clementi à Franco Donatoni, de Sylvano Bussotti à Luciano Berio et à Niccolò Castiglioni. Il retrace une aventure qui trouve son terme peu après avoir atteint son apogée, avec l'arrivée de l'école américaine de John Cage, de Morton Feldman, de Christian Wolff et d'Earle Brown, décrite comme à la fois salutaire et désagrégatrice[8].
Ses chapitres monographiques, tel celui consacré aux idées de Franco Donatoni, demeurent cités comme références dans les études consacrées aux techniques de composition de l'avant-garde italienne[9].
Lied, opéra et monographies
modifierBortolotto se fait d'abord connaître en 1962 par une Introduzione al Lied romantico, rééditée sous une forme revue et augmentée par Adelphi en 1984[2],[1]. Son essai Il cammino di Petrassi paraît en 1964 dans les Quaderni della Rassegna musicale[2].
Après avoir publié chez Ricordi et Einaudi, il rejoint Adelphi à la fin des années 1970[1]. Consacrazione della casa (1982) réunit des études sur des opéras de Berlioz, Wagner, Puccini, Debussy, Strauss, Berg, Schönberg, Janáček, Tchaïkovski et Stravinsky[1].
Est dell'Oriente (1999) embrasse la musique russe de Glinka à Scriabine, en s'attachant moins à l'idée d'une conscience nationale qu'à la manière dont celle-ci se divise et se disperse en tempéraments opposés[10].
Wagner l'oscuro (2003) se confronte aux deux pamphlets qui ont marqué la critique wagnérienne, Le Cas Wagner de Nietzsche et l'Essai sur Wagner de Adorno, pour faire apparaître un Wagner aux facettes multiples[11]. La serpe in seno (2007) examine le rôle de Strauss dans la musique du XXe siècle[7].
Deux recueils, Corrispondenze (2010) et Fogli multicolori (2013), rassemblent essais et articles ; Il viandante musicale paraît à titre posthume en 2018[1],[12].
Pour Adelphi, Bortolotto rédige également des introductions à des ouvrages de Nietzsche, de Glenn Gould et de Morton Feldman[1].
Dimension française
modifierDopo una battaglia
modifierDans Dopo una battaglia. Origini francesi del Novecento musicale (1992), Bortolotto soutient que les origines de la musique du XXe siècle ne relèvent pas seulement du versant autrichien, mais aussi de Paris et de ce qu'il nomme le « parisianisme »[13].
L'ouvrage explore la musique française entre Saint-Saëns et Debussy, du Second Empire à l'Exposition universelle de 1900, en laissant hors du cadre Berlioz et Ravel, et se compose pour l'essentiel d'une série de médaillons consacrés aux compositeurs français de la fin du XIXe siècle[14]. Il fait une place à des répertoires oubliés, ceux de Alkan, de Lekeu ou d'Offenbach[15], dans un Paris évoqué du duc de Morny aux mardis de Mallarmé[13].
Traductions
modifierBortolotto traduit du français pour Adelphi[1]. Sa traduction des Aveux et Anathèmes d'Emil Cioran, dernier livre publié du vivant de l'auteur, paraît en 2007 dans la Biblioteca Adelphi[16]. Il a également traduit des écrits de Theodor W. Adorno et de Karlheinz Stockhausen[4].
Réception critique
modifierL'Enciclopedia Italiana voit dans Fase seconda l'ouvrage qui a fait de Bortolotto l'exégète et l'historien le plus complet des dernières avant-gardes musicales[2]. Son éditeur le rapproche de la Philosophie de la nouvelle musique de Adorno, en soutenant qu'il tient envers la « nouvelle musique » la place que cet essai occupe à l'égard de Schönberg, de Berg et de Webern[8].
Le musicologue Sergio Sablich (it) relève, à propos de Dopo una battaglia, que l'ouvrage fait découvrir un répertoire presque inconnu, avec une aisance qui ne dédaigne pas l'anecdote et sans recourir à aucune note explicative malgré l'abondance des citations[14]. Le compte rendu paru dans L'Indice dei libri del mese souligne une élégance d'argumentation qui ne se refuse aucune coquetterie ni aucune audace, technique ou syntaxique[15].
L'écriture de Bortolotto est réputée difficile. La rédaction d'Amadeus la décrit comme une prose très dense, jamais facile mais toujours éclairante, et présente son auteur comme un critique singulier, vénéré mais aussi redouté[6]. Le quotidien Il manifesto a qualifié Fogli multicolori de diorama d'idiosyncrasies et d'intuitions[17].
Distinctions
modifierHommages
modifierÀ l'occasion de son 80e paraît en 2007 aux éditions EDT le volume collectif Vivere senza paura. Scritti per Mario Bortolotto[4].
En , le théâtre Giuseppe-Verdi de Pordenone lui consacre, sous la direction scientifique du musicologue Roberto Calabretto, un hommage réunissant des rencontres en ligne, un colloque et six concerts[1].
Publications
modifier| Année | Titre | Éditeur | ISBN |
|---|---|---|---|
| 1969 | Fase seconda. Studi sulla nuova musica | Einaudi, Turin | — |
| 1982 | Consacrazione della casa | Adelphi, Milan | (ISBN 88-459-0503-9) |
| 1984 | Introduzione al Lied romantico | Adelphi, Milan | (ISBN 88-459-0584-5) |
| 1992 | Dopo una battaglia. Origini francesi del Novecento musicale | Adelphi, Milan | (ISBN 978-88-459-0930-6) |
| 1999 | Est dell'Oriente. Nascita e splendore della musica russa | Adelphi, Milan | (ISBN 978-88-459-1482-9) |
| 2003 | Wagner l'oscuro | Adelphi, Milan | (ISBN 978-88-459-1804-9) |
| 2007 | La serpe in seno. Sulla musica di Richard Strauss | Adelphi, Milan | (ISBN 88-459-2185-9) |
| 2008 | Fase seconda, réédition | Adelphi, Milan | (ISBN 978-88-459-2289-3) |
| 2010 | Corrispondenze | Adelphi, Milan | (ISBN 978-88-459-2497-2) |
| 2013 | Fogli multicolori | Adelphi, Milan | (ISBN 978-88-459-2778-2) |
| 2018 | Il viandante musicale, posthume | Adelphi, Milan | — |
Traduction
modifier- (it) E. M. Cioran (trad. Mario Bortolotto), Confessioni e anatemi, Milan, Adelphi, coll. « Biblioteca Adelphi » (no 515), (ISBN 978-88-459-2212-1).
Notes et références
modifierNotes
modifier- ↑ Les sources divergent sur la date de naissance : la notice de l'Enciclopedia Italiana et le mensuel Amadeus indiquent le 30 juillet 1927, tandis que le théâtre Verdi de Pordenone retient le 30 août. La nécrologie d'Amadeus précise toutefois que Bortolotto avait atteint quatre-vingt-dix ans moins d'un mois avant sa mort, survenue le 27 septembre, ce qui concorde avec la date du 30 août.
- ↑ L'Enciclopedia Italiana et le théâtre Verdi de Pordenone indiquent qu'il suivit des études de médecine pendant un temps sans les achever ; certaines notices le présentent toutefois comme diplômé en médecine.
- ↑ L'Enciclopedia Treccani date l'ouvrage de 1968 ; les références bibliographiques de la littérature musicologique citent l'édition Einaudi de 1969.
Références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 (it) « Figure oltre il presente 2021 — Mario Bortolotto », sur Teatro Verdi di Pordenone (consulté le ).
- 1 2 3 4 5 (it) Leonardo Pinzauti, « Bortolotto, Mario », sur Enciclopedia Italiana, IV Appendice, Istituto dell'Enciclopedia Italiana, (consulté le ).
- 1 2 3 (it) « Bortolòtto, Mario », sur Enciclopedia Treccani (consulté le ).
- 1 2 3 (it) « Mario Bortolotto » [PDF], sur cristinacampo.it (consulté le ).
- 1 2 (it) « Mario Bortolotto nei miei ricordi », sur Il Corriere Musicale, (consulté le ).
- 1 2 3 4 (it) « La scomparsa di Mario Bortolotto : storico con un debole per la critica », sur Amadeus, (consulté le ).
- 1 2 3 (it) « È morto Mario Bortolotto. Uno dei più importanti musicologi italiani », sur ArtsLife, (consulté le ).
- 1 2 3 (it) « Fase seconda », sur Adelphi (consulté le ).
- ↑ (en) « Avant-garde Italian Composers : Dallapiccola, Berio, Nono, Maderna, Donatoni, Manzoni. An introduction to composition techniques and algorithmic formalization », sur ResearchGate, (consulté le ).
- ↑ (it) « Est dell'Oriente. Nascita e splendore della musica russa », sur IBS (consulté le ).
- ↑ (it) « Wagner l'oscuro », sur IBS (consulté le ).
- ↑ (it) « Dopo una battaglia — Mario Bortolotto », sur La Feltrinelli (consulté le ).
- 1 2 (it) « Dopo una battaglia. Origini francesi del Novecento musicale », sur Adelphi (consulté le ).
- 1 2 (it) Sergio Sablich, « Echi di una battaglia », sur sergiosablich.org, (consulté le ).
- 1 2 (it) « Dopo una battaglia. Origini francesi del Novecento musicale », sur IBS (consulté le ), reprenant le compte rendu d'A. Cirignano paru dans L'Indice dei libri del mese, 1993, no 8.
- ↑ (it) « Confessioni e anatemi — E. M. Cioran », sur Adelphi (consulté le ).
- ↑ (it) « Bortolotto, un diorama di idiosincrasie e intuizioni », sur Il manifesto, (consulté le ).
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- (it) Vivere senza paura : Scritti per Mario Bortolotto, Turin, EDT, (ISBN 978-88-6040-076-5).