Marwān Ier
Marwān Ier ou ʾAbū ʿAbd Al-Malik Marwān ibn Al-Ḥakam (en arabe : أبو عبد الملك مروان بن الحكم), né en 623 à la Mecque et mort en 685 à Damas, est le quatrième calife omeyyade. Il succède à Muʿāwiya II en 684. Marwān Ier descend d'une autre branche omeyyade, à laquelle il donne son nom.Sous le règne de son cousin, le troisième calife rachidoune Othmân, Marwān participe à une campagne militaire contre l'exarchat byzantin d'Afrique, en Afrique du Nord centrale, au cours de laquelle il acquiert un important butin de guerre. Il exerce également la fonction de gouverneur du Fars (sud-ouest de l'Iran) pour le compte d'Othmân, avant de devenir son kātib (secrétaire ou scribe). Il est blessé en combattant les rebelles qui assiègent la demeure d'Othmân, siège au cours duquel le calife est tué. Dans la guerre civile qui oppose ensuite le quatrième calife rachidoune Ali aux partisans, principalement quraychites, d'Aïcha, Marwān se range aux côtés de ces derniers lors de la bataille du Chameau.
| Calife omeyyade | |
|---|---|
| - | |
| Gouverneur de Médine Califat omeyyade | |
| - | |
Sa'id ibn al-'As (en) | |
| Governors of Bahrain (d) | |
| - | |
Uthman ibn Abi al-As (en) Abdallah ibn Sawwar al-Abdi (en) |
| Naissance | |
|---|---|
| Décès | |
| Nom dans la langue maternelle |
مروان بن الحكم |
| Activités |
Wāli, homme politique, calife |
| Famille | |
| Père | |
| Fratrie | |
| Conjoints | |
| Enfants |
ʿAbd Al-Malik Muḥammad ibn Marwān Bishr ibn Marwan (en) ʿAbd al-ʿAzīz ibn Marwān Aban ibn Marwan (en) Ubayd Allah ibn Marwan (en) |
| Parentèle |
| Conflits |
Bataille du chameau Bataille d'al-Harrah (en) Bataille de Marj Rahit (en) |
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Marwān devient ensuite gouverneur de Médine sous l'autorité de son lointain parent Muawiya Ier, fondateur du califat omeyyade. Sous le règne du fils et successeur de Mu'awiya, Yazid Ier, il organise la défense du pouvoir omeyyade dans le Hedjaz contre l'opposition locale, qui comprend plusieurs compagnons éminents de Mahomet ainsi que le propre clan de celui-ci, les Banu Hashim, soulevés sous la bannière du petit-fils de Mahomet, Hussein ibn Ali. Après la mort de Yazid en novembre 683, Abd Allah ibn az-Zubayr, rebelle établi à La Mecque et compagnon de Mahomet, se proclame calife et expulse Marwān, qui trouve refuge en Syrie, centre du pouvoir omeyyade. Après la mort du dernier calife sufyanide, Muawiya II, en 684, Marwān, encouragé par l'ancien gouverneur d'Irak Ubayd Allah ibn Ziyad, présente sa candidature au califat lors d'une réunion des tribus favorables aux Omeyyades à Jabiyah. L'aristocratie tribale, menée par Ibn Bahdal des Banu Kalb, élit Marwān, puis défait avec lui les tribus Qays favorables à Ibn al-Zubayr lors de la bataille de Marj Rahit en août 684.
Au cours des mois suivants, Marwān rétablit l'autorité omeyyade sur l'Égypte, la Palestine et le nord de la Syrie, dont les gouverneurs avaient rallié Ibn al-Zubayr, tout en contenant les Qays dans la Jazira. Il envoie une expédition commandée par Ibn Ziyad pour reconquérir l'Irak contrôlé par les Zubayrides, mais meurt alors que l'opération est en cours, au printemps 685. Avant sa mort, Marwān établit solidement ses fils dans des positions de pouvoir : Abd al-Malik est désigné comme son successeur, Abd al-Aziz devient gouverneur d'Égypte et Muhammad reçoit un commandement militaire en Haute Mésopotamie. Bien que la tradition postérieure hostile aux Omeyyades présente Marwān comme un hors-la-loi et le père de tyrans, l'historien Clifford E. Bosworth le considère comme un chef militaire et un homme d'État avisé, capable et décidé, qui pose les fondations de la domination omeyyade pour soixante-cinq années supplémentaires.
Jeunesse et famille
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Marwān naît en l'an 2 ou 4 de l'Hégire, soit en 623 ou 626[1]. Son père est Al-Hakam ibn Abi al-As, membre des Banu Umayya, le clan le plus puissant des Quraych, tribu alors polythéiste qui domine la ville de La Mecque, dans le Hedjaz[1],[2]. Les Quraych se convertissent massivement à l'Islam vers c. 630, après la conquête de La Mecque par le prophète de l'islam Mahomet, lui-même membre de cette tribu[3]. Marwān a connu Mahomet et est donc compté parmi ses compagnons[1]. Sa mère est Amina bint Alqama, issue des Kinana[1], tribu ancestrale des Quraych qui domine la région s'étendant au sud-ouest de La Mecque jusqu'au littoral de la Tihama[4].
Marwān a au moins seize enfants, parmi lesquels au moins douze fils issus de cinq épouses et d'une umm walad (concubine)[5]. De son épouse Aïcha, fille de son cousin paternel Mu'awiya ibn al-Mughira, naissent son fils aîné Abd al-Malik, Mu'awiya et une fille, Umm Amr[5][6]. Umm Amr épouse plus tard Sa'id ibn Khalid ibn Amr, arrière-petit-fils du cousin paternel de Marwān, Othmân ibn Affân, devenu troisième calife en 644[7].
Layla bint Zabban ibn al-Asbagh, issue des Banu Kalb, donne naissance à Abd al-Aziz et à Umm Uthman[5]. Cette dernière épouse al-Walid, fils du calife Othmân ; al-Walid épouse également, à un moment donné, Umm Amr, une autre fille de Marwān[6]. Une autre épouse de Marwān, Qutayya bint Bishr, issue des Banu Kilab, lui donne Bishr et Abd al-Rahman, mort jeune[5][6]. Umm Aban al-Kubra, une autre de ses épouses, est une fille du calife Othmân[5]. Elle est la mère de six de ses fils : Aban, Uthman, Ubayd Allah, Ayyub, Dawud et Abd Allah, ce dernier étant mort enfant[5],[8].
Marwān épouse également Zaynab bint Umar, petite-fille d'Abu Salama, membre des Banu Makhzum, qui lui donne son fils Umar[5],[9]. Son umm walad, également appelée Zaynab, donne naissance à Muhammad[5]. Marwān a dix frères et est l'oncle paternel de dix neveux[10].
Secrétaire d'Othmân
modifierSous le règne du calife Othmân, Marwān participe à une campagne militaire contre les Byzantins de l'Exarchat de Carthage, en Afrique du Nord centrale, au cours de laquelle il obtient un important butin de guerre[1][11]. Celui-ci constitue probablement la base de la fortune considérable de Marwān, dont il investit une partie dans des propriétés à Médine, capitale du califat[1].
À une date indéterminée, il exerce les fonctions de gouverneur du Fars pour Othmân avant de devenir le kātib du calife, c'est-à-dire son secrétaire ou scribe, et peut-être également le responsable du trésor de Médine[1],[12]. Selon Clifford E. Bosworth, Marwān contribue « sans aucun doute » dans cette fonction à la révision de ce qui devient le texte canonique du Coran sous le règne d'Othmân[1].
L'historien Hugh Kennedy qualifie Marwān de « bras droit » du calife[13]. D'après certains récits musulmans, de nombreux anciens soutiens quraychites d'Othmân lui retirent progressivement leur appui en raison de l'influence omniprésente de Marwān, auquel ils attribuent la responsabilité des décisions controversées du calife[12],[14],[15].
L'historien Fred Donner met cependant en doute la véracité de ces récits, jugeant peu vraisemblable qu'Othmân ait été à ce point influencé par un parent plus jeune comme Marwān et soulignant la rareté des accusations précises formulées contre ce dernier. Il y voit une possible « tentative de la tradition islamique postérieure de sauver la réputation d'Othmân comme l'un des califes dits "bien guidés" (rāshidūn) en faisant de Marwān le bouc émissaire des événements malheureux survenus à la fin des douze années de règne d'Othmân »[12].
Le mécontentement suscité par la politique jugée népotique d'Othmân et par la confiscation des anciennes terres de la couronne sassanide en Irak[note 1] pousse les Quraych ainsi que les élites dépossédées de Koufa et d'Égypte à s'opposer au calife[17].
Au début de l'année 656, des rebelles venus d'Égypte et de Koufa entrent à Médine afin de contraindre Othmân à revenir sur sa politique[18]. Marwān préconise une réponse violente[19]. Othmân préfère conclure un accord avec les Égyptiens, qui constituent le groupe le plus nombreux et le plus virulent parmi les insurgés[20]. Alors qu'ils retournent en Égypte, les rebelles interceptent une lettre rédigée au nom d'Othmân et adressée au gouverneur d'Égypte, Abd Allah ibn Sa'd, lui ordonnant de prendre des mesures contre eux[20]. En réaction, les Égyptiens reviennent à Médine et assiègent Othmân dans sa demeure en juin 656[20].
Othmân affirme n'avoir aucune connaissance de cette lettre, qui pourrait avoir été rédigée par Marwān à son insu[20]. Malgré les ordres contraires du calife[21], Marwān participe activement à la défense de la maison d'Othmân et est grièvement blessé au cou alors qu'il affronte les rebelles rassemblés devant son entrée[1],[12],[22]. Selon la tradition, il est sauvé grâce à l'intervention de sa nourrice, Fatima bint Aws, puis transporté chez elle par son mawlā — affranchi ou client — Abu Hafs al-Yamani[22].
Peu après, Othmân est assassiné par les rebelles[20], événement qui devient l'une des principales causes de la Première Fitna[23]. Après l'assassinat, Marwān et d'autres Omeyyades se réfugient à La Mecque[24]. Les appels à venger la mort d'Othmân sont portés par les Omeyyades, par l'une des épouses de Mahomet, Aïcha, ainsi que par deux de ses compagnons les plus éminents, Al-Zubayr ibn al-Awwam et Talha ibn Ubayd Allah. Le châtiment des meurtriers d'Othmân devient le mot d'ordre de l'opposition à son successeur, le quatrième calife Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre de Mahomet[25].
Rôle dans la Première Fitna
modifierDans les hostilités qui opposent ensuite le calife Ali aux partisans principalement quraychites d'Aïcha, Marwān se range aux côtés de ces derniers[1]. Il combat avec les forces d'Aïcha lors de la bataille du Chameau, près de Bassorah, en décembre 656[1]. L'historien Leone Caetani suppose que Marwān organise la stratégie d'Aïcha au cours de cette bataille[26]. L'historienne moderne Laura Veccia Vaglieri estime toutefois que, si la « théorie est séduisante », aucune information des sources traditionnelles ne permet de la confirmer et que, si Marwān a réellement été le conseiller militaire d'Aïcha, « il agit avec tant de discrétion que les sources parlent à peine de ses actions »[26].
Selon une version de la tradition islamique, Marwān profite de la bataille pour tuer Talha, pourtant partisan d'Aïcha, qu'il tient pour particulièrement responsable d'avoir suscité la révolte contre Othmân[1]. Marwān décoche une flèche sur Talha, qui atteint une veine sous son genou, alors que leurs troupes reculent dans un combat au corps à corps contre les soldats d'Ali[27]. L'historien Wilferd Madelung estime que Marwān attend « manifestement » qu'Aïcha soit proche de la défaite et donc en position de faiblesse avant de tuer Talha, afin qu'elle ne puisse pas lui demander des comptes[27].
Une autre version de la tradition attribue la mort de Talha aux partisans d'Ali alors qu'il se retire du champ de bataille[28], tandis que Caetani considère la responsabilité de Marwān comme une invention de sources généralement hostiles aux Omeyyades[29]. Madelung considère pour sa part que le meurtre de Talha par Marwān est confirmé par la propagande omeyyade des années 680, qui présente Marwān comme le premier homme à avoir vengé la mort d'Othmân en tuant Talha[29].
Après la victoire d'Ali, Marwān lui prête allégeance[1]. Ali lui accorde son pardon et Marwān gagne la Syrie, où son lointain cousin Mu'awiya ibn Abi Sufyan, qui refuse de reconnaître la légitimité d'Ali, exerce les fonctions de gouverneur[30]. Marwān est aux côtés de Mu'awiya lors de la bataille de Siffin, près de Raqqa, en 657[31]. La bataille s'achève sans vainqueur et conduit à des négociations d'arbitrage infructueuses destinées à mettre un terme à la guerre civile[32].
Gouverneur de Médine
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Ali est assassiné par un membre des kharidjites, courant opposé à la fois à Ali et à Mu'awiya, en janvier 661[33]. Son fils et successeur Hassan ibn Ali abdique à la suite d'un accord de paix avec Mu'awiya, qui entre dans Koufa, capitale de Hassan et auparavant d'Ali, et y est reconnu comme calife en juillet ou septembre, ce qui marque la fondation du califat omeyyade[33],[34].
Marwān sert d'abord comme gouverneur de Bahreïn pour Mu'awiya, puis exerce à deux reprises les fonctions de gouverneur de Médine, de 661 à 668 puis de 674 à 677[1]. Entre ces deux mandats, ses parents omeyyades Sa'id ibn al-As et Al-Walid ibn Utba ibn Abi Sufyan occupent la fonction[1].
Après l'assassinat d'Othmân, Médine perd son statut de centre politique du califat, dont la capitale est transférée à Damas sous Mu'awiya[35]. Malgré sa réduction au rang de simple chef-lieu provincial, Médine demeure un centre de la culture arabe et du savoir islamique ainsi que la résidence de l'aristocratie islamique traditionnelle[36]. Les anciennes élites de Médine, dont la majeure partie de la famille omeyyade, supportent mal la perte de leur pouvoir au profit de Mu'awiya. Selon la formule de Julius Wellhausen, « quelle importance avait encore Marwān, autrefois tout-puissant chancelier impérial d'Othmân, maintenant qu'il n'était plus que l'émir de Médine ? Rien d'étonnant à ce qu'il jetât des regards envieux vers son cousin de Damas, qui l'avait si largement dépassé »[37].
Au cours de son premier mandat, Marwān obtient de Mu'awiya un vaste domaine dans l'oasis de Fadak, dans le nord-ouest de l'Arabie, qu'il transmet ensuite à ses fils Abd al-Malik et Abd al-Aziz[1]. Après sa première révocation comme gouverneur, il se rend à la cour de Mu'awiya pour demander des explications. Le calife lui expose trois motifs : le refus de Marwān de confisquer pour Mu'awiya les biens de leur parent Abd Allah ibn Amir après la révocation de celui-ci du gouvernorat de Bassorah ; les critiques de Marwān contre la décision du calife de reconnaître son supposé demi-frère Ziyad ibn Abihi, successeur d'Ibn Amir à Bassorah, comme fils de son propre père Abu Sufyan, décision contestée par la famille omeyyade ; enfin le refus de Marwān d'aider Ramla, fille du calife, dans un conflit conjugal avec son mari Amr ibn Uthman ibn Affan[38].
En 670, Marwān dirige l'opposition omeyyade au projet d'inhumer Hassan ibn Ali près du tombeau de Mahomet, dans la Mosquée du Prophète. Il contraint ainsi le frère de Hassan, Hussein ibn Ali, et son clan, les Banu Hashim, à renoncer à leur projet initial et à enterrer Hassan dans le cimetière d'Al-Baqi[39]. Marwān participe ensuite aux funérailles et fait l'éloge de Hassan, dont il affirme que « la patience pesait autant que des montagnes »[40].
Selon Bosworth, Mu'awiya se méfie peut-être des ambitions de Marwān et, plus généralement, de la branche des Abu al-As des Banu Umayya, nettement plus nombreuse que la branche des Abu Sufyan, ou Sufyanides, à laquelle appartient Mu'awiya[10]. Marwān figure parmi les Omeyyades les plus âgés et les plus prestigieux à une époque où les Sufyanides expérimentés d'âge mûr sont peu nombreux[10].
Bosworth suppose que « la crainte de la famille d'Abu al-As a peut-être poussé Mu'awiya à adopter son supposé demi-frère Ziyad ibn Abihi et à prendre la décision inhabituelle de désigner son propre fils Yazid comme héritier du califat de son vivant »[10],[note 2].
Marwān avait auparavant poussé Amr, fils d'Othmân, à revendiquer le califat au nom de la légitimité de son père, membre de la branche des Abu al-As, mais Amr ne manifeste aucun intérêt pour cette perspective[43]. Marwān accepte à contrecœur la désignation de Yazid comme successeur de Mu'awiya en 676, mais encourage discrètement un autre fils d'Othmân, Sa'id ibn Uthman, à contester cette succession[44]. Les ambitions de Sa'id sont neutralisées lorsque le calife lui confie un commandement militaire au Khorassan, région la plus orientale du califat[45].
Chef des Omeyyades de Médine
modifierAprès la mort de Mu'awiya en 680, Hussein ibn Ali, Abd Allah ibn az-Zubayr et Abd Allah ibn Umar, tous fils de compagnons quraychites éminents de Mahomet et eux-mêmes susceptibles de revendiquer le califat[46], continuent de refuser de prêter allégeance à Yazid, le successeur désigné de Mu'awiya[47].
Marwān, qui dirige alors le clan omeyyade dans le Hedjaz[48], conseille à al-Walid ibn Utba, gouverneur de Médine, de contraindre Hussein et Ibn al-Zubayr, qu'il considère comme particulièrement dangereux pour le pouvoir omeyyade, à reconnaître l'autorité du calife[49]. Hussein répond à la convocation d'al-Walid mais refuse de reconnaître immédiatement Yazid, proposant plutôt de prêter serment publiquement[50]. Al-Walid accepte, ce qui provoque l'indignation de Marwān, présent lors de l'entrevue, qui exige que Hussein soit détenu jusqu'à ce qu'il prête le serment d'allégeance à Yazid ou exécuté s'il refuse[51]. Hussein maudit alors Marwān et quitte la réunion[51]. Il se rend finalement vers Koufa afin d'y prendre la tête d'un soulèvement contre les Omeyyades[52], mais est tué par les forces de Yazid lors de la bataille de Kerbala en octobre 680[53].
Pendant ce temps, Ibn al-Zubayr évite la convocation d'al-Walid et se réfugie à La Mecque, où il organise l'opposition à Yazid depuis la Kaaba, sanctuaire le plus sacré de l'islam où la violence est traditionnellement interdite[54]. Dans certains récits de la tradition islamique concernant la réaction de Yazid, Marwān conseille à Ibn al-Zubayr de ne pas se soumettre au calife[55], mais Wellhausen juge ces traditions divergentes peu fiables[53].
En 683, les habitants de Médine se révoltent contre le calife et attaquent les Omeyyades locaux et leurs partisans. Ceux-ci se réfugient dans les demeures de Marwān, dans les faubourgs de la ville, où ils sont assiégés[56],[57]. À la demande de Marwān[56], Yazid envoie une armée composée de tribus syriennes sous le commandement de Muslim ibn Uqba afin de rétablir l'autorité omeyyade dans la région[10].
Les Omeyyades de Médine sont ensuite expulsés et beaucoup d'entre eux, notamment Marwān et les membres de la famille Abu al-As, rejoignent l'expédition d'Ibn Uqba[10]. Lors de la bataille d'al-Harra, en août 683, Marwān conduit sa cavalerie à travers Médine et lance une attaque sur les arrières des défenseurs médinois qui combattent Ibn Uqba dans les faubourgs orientaux de la ville[58]. Malgré sa victoire, l'armée de Yazid se retire vers la Syrie après la mort du calife en novembre[48]. Après le départ des Syriens, Ibn al-Zubayr se proclame calife et obtient rapidement la reconnaissance de la majeure partie des provinces du califat, notamment l'Égypte, l'Irak et le Yémen[59]. Marwān et les Omeyyades du Hedjaz sont une nouvelle fois expulsés par les partisans d'Ibn al-Zubayr et leurs biens sont confisqués[10].
Califat
modifierAccession
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Au début de l'année 684, Marwān se trouve en Syrie, soit à Palmyre, soit à la cour du jeune fils et successeur de Yazid, Mu'awiya II, à Damas[10]. Celui-ci meurt après seulement quelques semaines de règne sans avoir désigné de successeur[60]. Les gouverneurs des junds — districts militaires — syriens de Palestine, de Homs et de Qinnasrin prêtent alors allégeance à Ibn al-Zubayr[10].
Marwān « désespère alors de tout avenir pour les Omeyyades comme dynastie régnante », selon Bosworth, et s'apprête à reconnaître la légitimité d'Ibn al-Zubayr[10]. Il est toutefois encouragé par l'ancien gouverneur d'Irak Ubayd Allah ibn Ziyad, expulsé de sa province, à se porter candidat à la succession de Mu'awiya II lors d'une assemblée des tribus arabes syriennes restées fidèles aux Omeyyades, organisée à Jabiyah[10].
Les candidatures au pouvoir suprême de la communauté musulmane révèlent l'affrontement entre trois principes de succession en cours de formation[61]. La reconnaissance générale d'Ibn al-Zubayr repose sur le principe islamique selon lequel le pouvoir doit revenir au musulman considéré comme le plus vertueux et le plus éminent[61]. Les fidèles des Omeyyades réunis à Jabiyah débattent quant à eux de deux autres principes : la succession héréditaire directe introduite par Mu'awiya Ier, incarnée par la candidature de son jeune petit-fils Khalid ibn Yazid, et la norme tribale arabe consistant à choisir le membre le plus sage et le plus capable du clan dominant, incarnée ici par Marwān[62].
L'organisateur de la réunion de Jabiyah, Ibn Bahdal, chef de la puissante tribu des Banu Kalb et cousin maternel de Yazid[48], soutient la candidature de Khalid[10][13]. La plupart des autres chefs tribaux, menés par Rawh ibn Zinba des Banu Judham et Husayn ibn Numayr des Kindah[10], choisissent Marwān en raison de son âge mûr, de son expérience politique et militaire et de son habileté, qu'ils opposent à la jeunesse et à l'inexpérience de Khalid[63].
L'historien du IXe siècle Al-Yaqubi rapporte que Rawh proclame : « Peuple de Syrie ! Voici Marwān ibn al-Hakam, le chef des Quraych, celui qui a vengé le sang d'Othmân et combattu Ali ibn Abi Talib lors des batailles du Chameau et de Siffin »[64]. Un compromis est finalement conclu le 22 juin 684, soit le 29 Chawwal 64 de l'Hégire : Marwān devient calife[65], et Khalid doit lui succéder, puis Amr ibn Sa'id ibn al-As, autre jeune Omeyyade de premier plan[10].
En échange de leur soutien à Marwān, les tribus syriennes loyalistes, bientôt regroupées sous le nom de faction « Yaman », obtiennent la promesse de compensations financières[13]. Les ashrāf yamanites, c'est-à-dire l'aristocratie tribale, exigent de Marwān les mêmes privilèges de cour et avantages militaires que ceux dont ils bénéficiaient sous les précédents califes omeyyades[66]. Husayn ibn Numayr avait tenté de conclure un accord comparable avec Ibn al-Zubayr, qui avait publiquement rejeté ces conditions[67]. À l'inverse, Marwān « comprit l'importance des troupes syriennes et adhéra sans réserve à leurs exigences », selon l'historien Mohammad Rihan[68]. Hugh Kennedy résume la situation en soulignant que « Marwān n'avait ni expérience ni contacts en Syrie ; il allait dépendre entièrement des ashrāf des tribus yamanites qui l'avaient élu »[13].
Campagnes de rétablissement de l'autorité omeyyade
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Hostiles aux Kalb, les tribus Qays favorables à Ibn al-Zubayr refusent l'accession de Marwān et appellent Al-Dahhak ibn Qays al-Fihri, gouverneur de Damas, à mobiliser ses forces. Al-Dahhak et les Qays établissent leur camp dans la plaine de Marj Rahit, au nord de Damas[13]. La plupart des junds de Syrie soutiennent Ibn al-Zubayr, à l'exception de celui de Jordanie, où les Kalb constituent la tribu dominante[68].
Avec l'appui décisif des Kalb et de leurs alliés, Marwān marche contre l'armée plus nombreuse d'al-Dahhak. Dans le même temps, à Damas, un noble ghassanide chasse les partisans d'al-Dahhak et place la ville sous l'autorité de Marwān[13]. En août 684, les forces de Marwān mettent les Qays en déroute et tuent al-Dahhak lors de la bataille de Marj Rahit[10][13].
L'ascension de Marwān confirme la puissance de la confédération tribale des Quda'a, à laquelle appartiennent les Kalb[69]. Après la bataille, celle-ci conclut une alliance avec la confédération des Qahtanites de Homs, donnant naissance au nouveau regroupement tribal des Yaman[70]. La victoire écrasante des Omeyyades et des Yaman à Marj Rahit provoque la durable rivalité sanglante entre Qays et Yaman[71]. Les survivants des Qays se rassemblent autour de Zufar ibn al-Harith al-Kilabi, qui prend possession de la forteresse de Qarqisiya en Haute Mésopotamie et en fait le centre de la résistance tribale aux Omeyyades[13].
Dans un poème qui lui est attribué, Marwān remercie les tribus yamanites pour leur soutien à Marj Rahit :
Lorsque je vis que l'affaire se jouerait dans le pillage, je préparai contre eux [les Qays] Ghassan et Kalb,
Et les Saksakis [Kindites], hommes promis à la victoire, et les Tayy, déterminés à porter les coups,
Et les Qayn, qui viendraient lourdement armés, et, parmi les Tanukh, un sommet difficile et élevé.
[L'ennemi] ne prendra pas le royaume autrement que par la force ; et si les Qays approchent, dites-leur : restez à l'écart ![72]
Bien qu'il ait déjà été reconnu par les tribus loyalistes à Jabiyah, Marwān reçoit à Damas les serments cérémoniels d'allégeance comme calife en juillet ou août 684[65]. Il épouse la veuve de Yazid et mère de Khalid, Umm Hashim Fakhita, établissant ainsi un lien politique avec les Sufyanides[10]. Wellhausen interprète ce mariage comme une tentative de Marwān de s'emparer de l'héritage de Yazid en devenant le beau-père de ses fils[73].
Marwān nomme le Ghassanide Yahya ibn Qays à la tête de sa shurṭa, c'est-à-dire ses forces de sécurité, et son propre mawlā, Abu Sahl al-Aswad, comme ḥājib ou chambellan[74].
Malgré sa victoire à Marj Rahit et la consolidation du pouvoir omeyyade en Syrie centrale, l'autorité de Marwān n'est pas reconnue dans le reste des anciens territoires omeyyades. Avec l'aide d'Ibn Ziyad et d'Ibn Bahdal, Marwān entreprend de rétablir la domination omeyyade sur l'ensemble du califat avec « énergie et détermination », selon Kennedy[71].
Il envoie en Palestine Rawh ibn Zinba, qui contraint son rival à la tête des Judham, le gouverneur favorable à Ibn al-Zubayr Natil ibn Qays, à fuir vers La Mecque[75]. Marwān consolide également l'autorité omeyyade dans le nord de la Syrie, tandis que le reste de son règne est consacré aux tentatives de restauration du pouvoir de la dynastie[10].
En février ou mars 685, il assure son contrôle sur l'Égypte grâce au soutien décisif de l'aristocratie tribale arabe de la capitale provinciale, Fustat[71]. Le gouverneur favorable à Ibn al-Zubayr, Abd al-Rahman ibn Utba al-Fihri, est expulsé et remplacé par Abd al-Aziz, fils de Marwān[10][71].
Par la suite, les forces de Marwān commandées par Amr ibn Sa'id repoussent une expédition zubayride contre la Palestine lancée par le frère d'Ibn al-Zubayr, Mus'ab ibn al-Zubayr[10][76]. Marwān envoie également vers le Hedjaz une armée sous le commandement du chef quda'ite Hubaysh ibn Dulja, qui est cependant mise en déroute à Al-Rabadha, à l'est de Médine[10][75].
Dans le même temps, Marwān charge son fils Muhammad de contenir les tribus qaysites dans la région du moyen Euphrate[71]. Au début de l'année 685, il envoie une armée commandée par Ibn Ziyad afin de reconquérir l'Irak aux dépens des Zubayrides et des partisans des Alides, c'est-à-dire des soutiens du calife Ali et de sa famille, précurseurs du Chiisme[10].
Mort et succession
modifierAprès un règne qui dure entre six et dix mois selon les sources, Marwān meurt au printemps de l'an 65 de l'Hégire, soit en 685[10]. La date exacte de sa mort varie selon les sources médiévales. Ibn Sa'd, Al-Tabari et Khalifah ibn Khayyat la placent au 29 Chaabane, soit le 10 ou 11 avril ; Al-Mas'ûdî au 3 Ramadan, soit le 13 avril ; et Élie de Nisibe au 7 mai[10].
La plupart des premières sources musulmanes situent sa mort à Damas, tandis qu'al-Mas'ûdi affirme qu'il meurt dans sa résidence d'hiver d'Al-Sinnabra, près du lac de Tibériade[10]. La tradition musulmane rapporte fréquemment que Marwān est étouffé dans son sommeil par Umm Hashim Fakhita, qui cherche ainsi à se venger d'une grave insulte portée par le calife à son honneur, mais la plupart des historiens occidentaux rejettent ce récit[77]. À partir d'un témoignage d'al-Mas'ûdi[78], Bosworth et d'autres historiens supposent que Marwān succombe plutôt à une épidémie de peste qui frappe alors la Syrie[10].
À son retour d'Égypte en Syrie en 685, Marwān désigne ses fils Abd al-Malik puis Abd al-Aziz comme ses successeurs, dans cet ordre. Il prend cette décision après être arrivé à al-Sinnabra et avoir appris qu'Ibn Bahdal considère Amr ibn Sa'id comme l'héritier désigné de Marwān[79]. Il convoque Ibn Bahdal, l'interroge puis exige qu'il prête allégeance à Abd al-Malik comme héritier présomptif[79].
Marwān annule ainsi l'accord conclu à Jabiyah en 684[10] et rétablit le principe de succession héréditaire directe[80]. Abd al-Malik accède au califat sans opposition des héritiers précédemment désignés, Khalid ibn Yazid et Amr ibn Sa'id[10]. À partir de cette époque, la succession héréditaire devient la pratique habituelle des califes omeyyades[80].
Appréciation
modifierEn faisant de sa famille la base de son pouvoir, Marwān modèle son gouvernement sur celui du calife Othmân, qui s'appuyait largement sur ses parents, contrairement à Mu'awiya Ier qui les tenait généralement à distance[81]. Dans cette logique, Marwān assure la succession d'Abd al-Malik au califat et confie d'importants commandements militaires à ses fils Muhammad et Abd al-Aziz[81]. Malgré des débuts troublés, les « Marwanides », descendants de Marwān, s'imposent comme la maison régnante du califat omeyyade[69][81].
Selon Bosworth, Marwān est « manifestement un chef militaire et un homme d'État d'une grande habileté et d'une grande résolution, pleinement doté des qualités de ḥilm [maîtrise de soi] et de perspicacité qui caractérisent les autres membres éminents du clan omeyyade »[10]. Son accession au califat en Syrie, région qu'il connaît relativement peu et où il ne dispose auparavant d'aucune base de pouvoir propre, pose les fondations du règne d'Abd al-Malik, qui consolide la domination omeyyade pour soixante-cinq années supplémentaires[10].
Pour Madelung, la marche de Marwān vers le califat relève d'une « véritable haute politique » et constitue l'aboutissement d'intrigues commencées dès le début de sa carrière[82]. Il y inclut le soutien de Marwān au renforcement du pouvoir des Omeyyades sous Othmân, son statut de « premier vengeur » de l'assassinat d'Othmân après le meurtre de Talha, ainsi que son action consistant à affaiblir en privé l'autorité des califes sufyanides de Damas tout en la faisant respecter publiquement[82].
Marwān est réputé pour son caractère bourru et son manque d'aisance dans les relations sociales[10]. Il conserve des séquelles permanentes des nombreuses blessures reçues au combat[10]. Sa silhouette grande et émaciée lui vaut le surnom de khayt batil, « fil semblable à une toile d'araignée »[10]. Plusieurs paroles attribuées à Mahomet présentent Marwān et son père sous un jour menaçant, mais Donner estime qu'une grande partie de ces récits sont probablement élaborés par les adversaires chiites de Marwān et, plus généralement, des Omeyyades[83].
Plusieurs récits cités par les historiens musulmans médiévaux Al-Baladhuri (mort en 892) et Ibn Asakir (mort en 1176) témoignent cependant de la piété de Marwān. L'historien du IXe siècle Al-Mada'ini affirme ainsi qu'il figure parmi les meilleurs récitateurs du Coran, tandis que Marwān lui-même aurait affirmé avoir récité le Coran pendant plus de quarante ans avant la bataille de Marj Rahit[84].
S'appuyant sur le fait que nombre de ses fils portent des noms nettement islamiques, contrairement aux noms arabes traditionnels préislamiques, Donner suppose que Marwān a peut-être été réellement « profondément religieux » et « profondément impressionné » par le message coranique appelant à honorer Dieu et les prophètes de l'islam, dont Mahomet[85]. Donner souligne toutefois la difficulté à parvenir à « une appréciation solide de Marwān », comme de la plupart des dirigeants musulmans de sa génération, en raison de l'absence de documentation archéologique et épigraphique et du fait que les informations biographiques disponibles proviennent essentiellement de sources littéraires souvent polémiques[86].
Références
modifierNote
modifier- ↑ Les terres de la couronne d'Irak sont des domaines abandonnés par la famille royale sassanide, l'aristocratie iranienne et le clergé zoroastrien lors de la conquête arabe de la Mésopotamie sassanide dans les années 630. Elles sont ensuite considérées comme une propriété commune destinée au bénéfice des musulmans de Koufa et de Bassorah, principales villes de garnison arabes fondées en Irak après la conquête. Leur confiscation par le calife Othmân au profit du trésor central de Médine suscite une vive opposition parmi les premiers colons musulmans de Koufa, qui tiraient des revenus importants de ces terres[16].
- ↑ La désignation par le calife Mu'awiya Ier de son propre fils Yazid Ier comme successeur constitue une innovation sans précédent dans la politique islamique et marque le passage d'une succession jusque-là élective ou consultative à une succession héréditaire. Dans la tradition islamique postérieure, cette décision vaut aux Omeyyades l'accusation d'avoir transformé le califat en monarchie[41],[42].
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Voir aussi
modifierArticles connexes
modifierLiens externes
modifier- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
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- (en) William Muir, « The Califate Its Rise, Decline, and Fall », sur Answering Islam Deutschland (consulté le ).