Max Stoecklin
Max Stoecklin est né à Bâle en 1901, de nationalité suisse, agent de l'Abwehr, pendant l’Occupation de Paris (1940-1944), il est à la tête du « Bureau d'achat » clandestin dit aussi « Organisation Otto », qui s'occupe d'extorsion de matériel en tout genre, et manœuvre à la création de la Gestapo française. Il est aussi actif sur le marché noir, impliqué dans les trafics d’œuvres d’art spoliées aux Juifs notamment.
Biographie
modifierFamille
modifierMax Stoecklin (Stöcklin) est né le 12 août 1901 à Bâle. Il est le fils de Jacques Stöcklin et de Louise Schluet, résidant à Zurich[1]. En 1926, il se marie à Marseille une première fois, dont il a un enfant, puis divorce. En 1930, il s’installe à Bruxelles en Belgique, où il se marie à nouveau en 1933, il divorce à nouveau. Deux enfants sont issus de cette union. Puis fixé à Paris depuis 1940 avec sa maîtresse Madeleine Poirier avec laquelle il vivait, il a un quatrième enfant[2],[3].
Formation
modifierEntre-deux-guerres
modifierEn 1936 à Bruxelles, Max Stoecklin fait la connaissance du dénommé Hermann Brandl (1896-1948), dit Otto, homme d'affaires bavarois travaillant à Bruxelles. Brandl lui propose de s'associer avec lui dans le but de développer un microphone corporel, mais l'affaire n'a pas eu de suite. Il savait que Brandl travaillait pour l'Abwehr comme agent secret rattaché à l'antenne de Cologne en Allemagne (6e région militaire de Münster). Installé à Bruxelles depuis 1925, il dirigeait une entreprise de chauffage central à gazogène en déposant un brevet dit « système Otto ». En 1929, les deux hommes commencent à commercialiser ces gazogènes. C'est sous cette couverture, que Stoecklin et Brandl travaillent pour l'Abwehr. Ils avaient pour mission de recueillir des renseignements sur les aérodromes en Belgique, et trouver de nouvelles recrues.
À l'été 1938, Stoecklin se fixe à Saint-Cloud près de Paris, où il est chargé par Hermann Brandl d'installer un poste émetteur. Le but est de fournir à l'ambassade d'Allemagne à Bruxelles des relevés qu'il a fait des bases militaires en France et en Algérie. Sur quoi, le 15 mai 1940, il est arrêté pour espionnage par la Sûreté nationale française, et incarcéré à la prison du Cherche-Midi à Paris en attendant son jugement. C'est un mois avant l’Occupation de Paris le 14 juin 1940.
Mais, devant l'offensive allemande du 10 mai 1940, Stoecklin est évacué vers le camp de Cepoy près de Montargis (45, Loiret)[5]. Là, il rencontre Henri Chamberlin, dit Henri Lafont (1902-1944), futur chef de la Gestapo française de la rue Lauriston. Celui-ci s'est fait écrouer le 2 mai 1940 à la prison du Cherche-Midi pour « insoumission et usurpation d’état civil ». Ensemble, ils s'évadent au cours du transfert, en compagnie de deux espions allemands, et rejoignent la Kommandantur de Nemours. Interrogés à Fontainebleau, Stoecklin et Lafont sont ramenés au siège de l'Abwehr, à l'hôtel Lutetia à Paris. Puis, Stoecklin lui présente Hermann Brandl (1896-1947) dit Otto, qui deviendra leur responsable hiérarchique[3],[6].
Pendant l’Occupation de Paris (1940-1944)
modifierDès l’entrée des Allemands à Paris le 14 juin 1940, Hermann Brandl devient le directeur d'un bureau d'achat clandestin (le « Bureau Otto »), dit aussi « Organisation Otto », élaboré par l'amiral Wilhelm Canaris (1887-1945) chef du contre-espionnage (Abwehr), installé à l'hôtel Lutetia à Paris, siège de l'Abwehr. Il comptera quelque 400 représentants à son service en 1941. Brandl se marie à Paris avec Waltraute-Ann-Mary Jacobson (1908- ), espionne et collaboratrice germano-britannique active pendant la Seconde Guerre mondiale, et voleuse d'œuvres d'art à Paris issues de la spoliation des Juifs notamment[7]. À Paris, Max Stoecklin continue à œuvrer pour Otto, le « Bureau Otto », situé au 1, rue Lord-Byron, Paris 8e, en 1940. Puis dès le 1er octobre 1940, au 23 rue Raynouard, Paris 16e[8].
En tant que responsable du « Bureau Otto », Stoecklin recherchait officiellement des textiles français pour les Allemands. Son activité servait de couverture pour ses activités d’espionnage. Il a placé sa secrétaire Odette Poirier à la tête d’un second bureau d'achat. C'est la sœur de Madeleine Poirier, sa maîtresse, avec qui il vivait avec elle depuis 1940, et dont il a eu un enfant[6].
Trahison
modifierMax Stoecklin est impliqué notamment, dans l'arrestation de la résistante suisse Anne-Françoise Perret-Gentil (1900-1994) à Paris. En effet, dans ses actions de résistante, celle-ci entend parler en bien du dénommé Stoecklin, qui se fait passer pour un résistant, et qui accepte à sa demande de la dépanner financièrement, elle et son réseau de résistance. Mais, elle apprend par hasard de son frère Daniel, que ce dernier a fait de la prison avec ce Stoecklin avant la guerre, et qu’il avait été condamné à mort par les Français, puis libéré par les Allemands. Comme Anne-Françoise a pour mission d'espionner son frère qui œuvre pour l'Abwehr, Stoecklin ne manque pas de la trahir en la dénonçant à la Gestapo. En conséquence, elle est arrêtée et déportée à Ravensbrück[9].
Espionnage au profit de l'Allemagne
modifierEn 1941, Max Stoecklin continue de transmettre des informations militaires au service de renseignements allemand avec son poste émetteur radio installé dans sa villa de Saint-Cloud. Pour ces activités d’espionnage depuis 1936, il est condamné à mort par contumace le 28 août 1941, avec deux autres accusés, Jean Fabre (1886- ) et le nommé Wyss, par le tribunal militaire d’Alger, pour les faits d'intelligence avec l'ennemi qu'ils ont commis pendant l'occupation au service de l'Abwehr de l'hôtel Lutetia à Paris[10],[11].
Trafics d’œuvres d’art spoliées
modifierMax Stoecklin est également compromis dans la Spoliation d’œuvres d’art par le régime nazi, échangées entre la France et la Suisse. Ainsi, il s'approprie trois tableaux de Henri Matisse (1869-1954) et un de Pierre Bonnard (1867-1947), qui avaient été confisqués par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) à des Juifs, dirigée par l'Allemand Alfred Rosenberg (1893-1946), de l'Office des Affaires étrangères du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP). Il s'agit de :
- Odalisque au tambourin (« Harmonie en bleu »)(1926), de Matisse, issu du musée du Jeu de paume, présenté à Göring, Stoecklin le cède à Georges Schmidt à Zurich où la galerie Toni Aktuaryus l’acquière, rejoignant ainsi la collection d’Emil Bührle (1890-1956), d'origine allemande, naturalisé suisse (1937) , industriel de l'armement et de la filature, et collectionneur d'art[12],[13].
- Les Marguerites (1939), de Matisse,
- Fenêtre à Étretat (1920), de Matisse.
Ils sont cédés à Gustav Rochlitz (1889-1972)[14], galeriste allemand à Paris en affaire avec l'ERR, en échange de « Le Port d'Anvers », de Jan Brueghel, destiné au maréchal Göring.
- Le deuxième échange a lieu le 15 juin 1942 dans lequel Stoecklin apparaît est conclu avec Robert Scholz (1902-1981)[15] spoliateur de l’ERR. Il obtint un Matisse, « Fenêtre à Étretat » (1920), pillé par l'ERR, contre deux tableaux de peintres hollandais, Jan Wijnants ou Wynants (1632-1684) (« Paysage avec chasseurs »)[16], et Reinier Nooms (1623-1664) dit Zeeman (« Petit Port de pêche »)[17], destinés à la chancellerie du Reich.
- Le troisième échange a lieu le 16 novembre 1943. Stoecklin participe à la négociation par Robert Scholz, avec Bruno Lohse (1911-2007)[18] aussi spoliateur de l'ERR, à la demande d’Eugen Bruschwiller (1889- )[19], marchand allemand destinant un tableau de Rudolf von Alt (1812-1905), à Hitler, peintre que celui-ci admirait particulièrement. Il s'agit de Fenêtre à Étretat (1920) de Matisse qui est échangé contre Nature morte avec une tasse de café (Nature morte avec moulin à café, 1930), de Bonnard, et Femme assise dans un fauteuil jaune (1940) de Matisse. Stoecklin affirme avoir connu Lohse vers 1943 par l’intermédiaire de l’Allemand Fritz Buss, avec qui il était en relation commerciale, et lui aurait acheté ces deux tableaux[6].
Après la guerre
modifierSes relations avec la Gestapo s'étant dégradées, Max Stoecklin rentre en Suisse en juillet 1944. Le 12 octobre 1944, il est arrêté près de la frontière suisse par des résistants locaux. Interné au camp de Saint-Denis, dit caserne des Suisses, près de Paris, il s'évade peu de temps après. Il est repris le 14 novembre 1944[20]. Lorsqu'il revient à Paris, il est encore arrêté le 6 octobre 1945, en considération de ses activités de collaboration politique et économique. Le 18 janvier 1946, il est condamné pour intelligence avec l’ennemi aux travaux forcés à perpétuité, à la dégradation nationale, à 20 ans d'interdiction de séjour, et à la confiscation de ses biens[21]. En date du 15 janvier 1949, Le Journal officiel de la République française, annonce :
« Par arrêt de la cour de justice, 2e sous-section départementale de la Seine, le 11 octobre 1948, le nommé Max Stoecklin, administrateur de sociétés, demeurant à Saint-Cloud (Seine-et-Oise), 11 avenue de Nancy, né le 12 août 1901 à Bâle, fils de Jacques Stoecklin et Louise Schenep [sic]. Divorcé et remarié avec Mlle Louise Alaers. Max Stoecklin est condamné pour intelligence avec l'ennemi, à la peine de la confiscation totale de ses biens présents et à venir[22]. »
- En 1950, le Département politique fédéral suisse, par un courrier du 27 avril 1950, de la plume du diplomate Samuel Campiche (1914-2004), le jugeait indigne d’appui et déclarait que ce ressortissant suisse ne devrait pas bénéficier de mesures de grâce[23]. Néanmoins, en février 1951, il obtint une liberté conditionnelle. Après les remises de peine et la grâce présidentielle, il est libéré le 28 juin 1952, mais l'interdiction de séjour en France reste valable.
Après cette date, Stoecklin séjourne en Suisse, et reprend ses affaires en Espagne et au Portugal[20].
Notes et références
modifier- ↑ « STOECKLIN Max (FR) », sur Agorha : Répertoire des acteurs du marché de l'art en France sous l'Occupation, 1940-1945, RAMA (FR) - INHA :
- ↑ Hélène Ivanoff, « STOECKLIN Max (FR) », sur Agorha : Répertoire des acteurs du marché de l'art en France sous l'Occupation, 1940-1945, RAMA (FR) - INHA, (consulté le )
- 1 2 3 Cyril Eder, Les comtesses de la Gestapo, Paris, Texto, , 258 p., p. 25ss,25 note 5
- ↑ Hélène Ivanoff, « STOECKLIN Max (FR) », sur Agorha,
- ↑ Jacky Tronel, « Le camp de Cepoy en 1940 », sur Histoire pénitentiaire et Justice militaire,
- 1 2 3 Hélène Ivanoff, « STOECKLIN Max (FR) », sur Agorha : Répertoire des acteurs du marché de l'art en France sous l'Occupation, 1940-1945, RAMA (FR) - INHA,
- ↑ Cédric Melleta, Daboliques. Sept femmes sous l'Occupation, Paris, Robert Laffont, , 225 p., p. 41-63
- ↑ « STOECKLIN Max (FR) », sur Agorha : Répertoire des acteurs du marché de l'art en France sous l'Occupation, 1940-1945, RAMA (FR) - INHA
- ↑ Spörri Balz, Staubli René, Tuchschmid Benno, Les victimes oubliées du llle Reich. Les déportés suisses dans les camps nazis, Neuchâtel, Livreo-Alphil, , 408 p., p. 282-284
- ↑ « Un Suisse condamné pour espionnage », La Nouvelle Revue de Lausanne, , p. 2 (lire en ligne)
- ↑ Hélène Ivanoff, « STOECKLIN Max (FR) », sur Agorha : Répertoire des acteurs du marché de l'art en France sous l'Occupation, 1940-1945, RAMA (FR) - INHA,
- ↑ Emmanuelle Pollack, « Le peintre, la danseuse et le nazi », L'Histoire, no 386, avril 2013, , p. 18 (lire en ligne)
- ↑ Emmanuelle Pollack, « Le peintre, la danseuse et le nazi », L'Histoire, no 386, avril 2013, , p. 19 (lire en ligne)
- ↑ Ophélie Jouan, « ROCHLITZ Gustav (FR) », sur Répertoire des acteurs du marché de l'art en France sous l'Occupation, 1940-1945, RAMA (FR) - INHA,
- ↑ Hanns Christian Löhr, « SCHOLZ Robert (FR) », sur Répertoire des acteurs du marché de l'art en France sous l'Occupation, 1940-1945, RAMA (FR) - INHA,
- ↑ « Jan Wijnants ou Wynants (1632-1684)(« Paysage avec chasseurs/Paysage aux chasseurs Forêt »?) »
- ↑ « Reinier Nooms (1623-1664) dit Zeeman (« Petit Port de pêche ») »
- ↑ Hanns Christian Löhr, « LOHSE Wilhelm Peter Bruno (FR) », sur Répertoire des acteurs du marché de l'art en France sous l'Occupation, 1940-1945, RAMA (FR) - INHA,
- ↑ « Bruschwiller, Eugen », sur Répertoire des acteurs du marché de l'art en France sous l'Occupation, 1940-1945, RAMA (FR) - INHA
- 1 2 David Alliot, La Carlingue, la Gestapo française du 93, rue Lauriston, Paris, Tallandier, , 557 p., p. 459,532 note 14, 538
- ↑ « Le commissaire du gouvernement demande aujourd'hui la tête de l'espion Stoecklin », L'Aurore, , p. 2 (lire en ligne)
- ↑ « Par arrêt de la cour de justice... », Journal officiel de la République française, no 88e année, n°13, , p. 685 (lire en ligne)
- ↑ Samuel Campiche, « Résultats d'une étude sur les citoyens suisses détenus dans les prisons françaises pour faits de collaboration. », Documents diplomatiques suisses (Dodis), (lire en ligne)
Bibliographie
modifier- Cyril Eder. Les comtesses de la Gestapo, Texto, Paris, 2020, 258 pages, p.25ss,25 note 5
- Cédric Melleta. Daboliques. Sept femmes sous l'Occupation, 2019, Robert Laffont, Paris, 225 pages, p.41-63 : Le Dossier Jacobson
- Spörri Balz, Staubli René, Tuchschmid Benno. Les victimes oubliées du llle Reich. Les déportés suisses dans les camps nazis, Livreo-Alphil, Neuchâtel, 2021, 408 pages, 282-284
- David Alliot. La Carlingue, la Gestapo française du 93, rue Lauriston, Tallandier, Paris, 2024, 557 pages, 459,532 note 14, 538
Liens externes
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