Messe rouge
Une messe rouge est une messe solennelle célébrée chaque année par l'Église catholique pour tous les membres de la profession juridique, quelle que soit leur appartenance religieuse : juges, avocats, professeurs de droit, étudiants en droit et représentants du gouvernement, marquant l'ouverture de l'année judiciaire.

Étymologie
modifierLa dominante écarlate des magistrats "en grand costume"[1] ainsi que des habits liturgiques rouges spécifiques à la messe votive du Saint-Esprit vaut rapidement son appellation à la "messe rouge"[2].
« Rouge la robe du cardinal-archevêque de Paris, debout devant son fauteuil d'or auprès du maître-autel. Rouges à droite les loges des conseillers de la Cour suprême. Rouges à gauche les membres de la Cour d'appel ; rouge derrière eux le procureur général ; rouges les avocats généraux, et rouges leurs substituts : tout est rouge. L'effet est magnifique. »
— Alexandre Dumas, Le Palais de Justice de Paris : son monde et ses mœurs
On l'appelait encore : "messe des révérences", car le cérémonial était particulièrement strict et difficile à observer[3].
Histoire
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La première messe rouge a été célébrée dans la cathédrale de Paris en 1245[4]. Puis, chaque année, le lendemain de la Saint-Martin, le parlement de Paris fait sa rentrée en participant à une messe solennelle du Saint-Esprit. Se déroulant au sein même du Palais de la Cité, dans la « chapelle de la Grand-Salle du Palais », cette cérémonie était naturellement placée sous la responsabilité du clergé de la Sainte-Chapelle. Les magistrats, en corps, y étaient revêtus de leur robe d’apparat rouge. Depuis Paris, la tradition s'est propagée à la plupart des pays européens[5].
Louis XI fait élever dans la Grand'Salle du Palais de la Cité la chapelle de Saint-Nicolas, où chaque matin l'on célébrait la messe avant l'ouverture des audiences et où se chantait aussi la messe solennelle de rentrée, la messe rouge[6].
Aux moments des offrandes, tout le monde y allait à son rang, en saluant la compagne et le clergé, donnant à ce que la messe prenne le nom de "Messe des Révérences" sous le règne de Louis XIV[7].
À l'époque de Louis XV, la messe rouge a encore lieu au Palais mais il est connu alors sous le nom de Palais Marchand[8] tant les échafaudages et tréteaux couverts de marchandises en font un souk. Pour la messe, une des nombreuses galeries doit être nettoyée[9].
Dans l'Ancien Régime, le déploiement du faste autour de la Messe rouge par une certaine oligarchie parlementaire[10] donne lieu à l'écriture de pamphlets critiques[11]. En 1790, malgré son interdiction par un décret de l'Assemblée constituante de 1789, la messe rouge est encore célébrée pour la dernière fois par les Parlements avant la Révolution française .
Au début de la Restauration, la messe rouge reprend, avec valeur de serment pour ceux qui y assistent: elle remplace logiquement les anciens "juratoires" supprimés avec les Parlements. La rentrée est l'occasion de renouveler les engagements de rendre la justice[12].

En 1846, Victor Hugo déplore pourtant encore que la messe rouge n'ait pas eu lieu depuis 1789[13].
C'est avec le Second Empire que la messe rouge reprend tout son faste. Chantée par la maîtrise de Notre-Dame, la messe est célébrée dans la Sainte Chapelle, et ramène, selon Alexandre Dumas, "vers les époques disparues et ressuscite, pendant une heure, un peu du cérémonial des Cours et du gourmé pittoresque d'autrefois."[6]
La messe étant terminée, les assistants, dans l'ordre hiérarchique scrupuleusement observé, traversent la terrasse dont les murs sont, pour la circonstance, tendus de tapis des Gobelins et s'engagent dans la galerie Mercière. Les « fidèles » de la messe rouge se rendent directement à la première Chambre de la Cour d'appel où s'ouvre l'audience solennelle.
Diffusion mondiale de la Messe rouge
modifierAngleterre
modifierLa tradition de la messe rouge a commencé en Angleterre vers 1310, sous le règne d'Edouard II. La messe qui est célébrée chaque année à la cathédrale de Westminster réunit tous les membres de la magistrature et du barreau.
Ecosse
modifierEn Écosse, une messe rouge est célébrée chaque automne dans la cathédrale catholique romaine St. Mary à Édimbourg pour marquer le début de l'année judiciaire écossaise. Des juges catholiques romains de la Haute Cour de justice, des shérifs, des avocats, des avocats et des étudiants en droit y assistent tous vêtus de leurs robes de fonction de couleur rouge.
États-Unis d'Amérique
modifierAux États-Unis, la première messe rouge a été célébrée en l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Détroit en l'an 1877, sous les auspices de l'actuelle Université de Detroit Mercy. La tradition a été reprise en 1912 et a lieu chaque année depuis[14]. Cette messe rouge est la plus ancienne célébrée sans discontinuité depuis aux États-Unis. Une messe rouge aujourd'hui plus connue de New York est célébrée pour la première fois en 1928[15]. La première messe rouge à Boston a été célébrée le sous les auspices du Boston College[16]. Mais la messe rouge la plus connue est celle célébrée chaque automne depuis 1939 à la Cathédrale Saint-Matthieu de Washington le dimanche précédant le premier lundi d'octobre. Elle est parrainée par la John Carroll Society et y assistent certains juges de la Cour suprême, des membres du Congrès, le corps diplomatique, le Cabinet et d'autres ministères et parfois le président des États-Unis[17]. Chaque année, lors du brunch suivant la messe rouge, la Société décerne ses prix de service juridique pro bono pour remercier les avocats et les cabinets d'avocats qui ont fourni un service exceptionnel[18]. Aujourd'hui, des messes rouges sont célébrées dans de nombreuses villes d'Amérique comme à Manchester, New Hampshire, San Diego ou Baltimore[19].
Irlande
modifierEn Irlande, la messe votive du Saint-Esprit dite messe rouge a lieu chaque année le premier lundi d'octobre, qui est le premier jour de Michaelmas, dernier terme trimestriel de l’année financière dans la tradition britannique et irlandaise. La cérémonie a lieu à l'église catholique romaine Saint Michan, paroisse des Four Courts, siège des juridictions suprêmes de l'ordre judiciaire irlandais. Y assistent la justice irlandaise, les avocats et les notaires, ainsi que des représentants du corps diplomatique, de Gardaí, de la justice nord-irlandaise, anglaise et écossaise. Les magistrats ne portent pas leurs robes judiciaires, bien que la tenue formelle du matin soit portée. Une cérémonie parallèle a lieu à l'église anglicane St. Michan d'Irlande.
Luxembourg
modifierDans le Grand-Duché du Luxembourg, la messe rouge est célébrée en l'église Saint-Michel au Marché-aux-Poissons, avec le soutien de la conférence Saint-Yves, qui a fait placé une statue de son saint patron réalisée par l'artiste Albert Hames de Rumelange dans une chapelle latérale en 1951[20].
Monaco
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En Principauté de Monaco, la "messe rouge" mercuriale a lieu en la Cathédrale Notre-Dame-Immaculée, avant de se rendre en procession au Tribunal suprême[21], où toutes les décisions sont prises sous le crucifix.
Canada
modifierQuébec
modifierLa première Messe rouge à Montréal a été célébrée à la Basilique Notre-Dame au mois de septembre 1944 afin de marquer la rentrée judiciaire et l’ouverture des tribunaux. Jusqu’en 1967, les avocats et juges en toges se rendaient à la Basilique Notre-Dame, comme jadis à Paris et à Londres.
En 1967, dans l’euphorie de l’Exposition universelle, le Conseil du Barreau de Montréal souhaita souligner le caractère œcuménique d’une telle célébration. Les archevêques catholique et protestant et un rabbin de Montréal, dans le hall de l’Hôtel de Ville de Montréal, animèrent une prière multiconfessionnelle commune. Cette célébration fut répétée en 1968 et 1969[22].
À compter de 1970, la Messe rouge est revenue à sa formule originelle à la Basilique Notre-Dame, célébrée par l’Archevêque de Montréal accompagné par les membres du tribunal ecclésiastique du Diocèse de Montréal ce qui donne une solennité à cette tradition.
À partir de 1997, l’organisation a été prise en main par un comité indépendant du Barreau de Montréal dont la mission était d’en assurer sa pérennité[23].
Depuis 2023, la Société Saint-Yves de Montréal se charge de l’organisation de la Messe rouge à Montréal qui continue d’être célébrée à la Basilique Notre-Dame à tous les ans, lors de la rentrée judiciaire, le premier jeudi après la Fête du Travail[22].
Dans la Ville de Québec, la première Messe rouge fut célébrée le 10 septembre 1896 à la chapelle du Séminaire à l’initiative du bâtonnier d’alors, François-Xavier Lemieux, en présence de Lord Russell de Killowen, alors lord juge en chef d'Angleterre-et-Galles et premier catholique à occuper cette fonction depuis des siècles. Cette coutume s’est poursuivie par la suite pendant de nombreuses années dans la chapelle des Jésuites de la rue d’Auteuil[24].
Ontario
modifierLa Messe rouge a été célébrée pour la première fois à Toronto en 1925. Son organisation a été prise en charge par la Confrérie de Notre-Dame-du-Bon-Conseil en 1931, puis par la Confrérie des avocats de Thomas More de Toronto depuis 1968. La Messe rouge est aujourd’hui célébrée à la cathédrale Saint-Michael de Toronto et est suivie d’une réception. Cette soirée est même reconnue par le Barreau de l’Ontario pour des heures de formation professionnelle[25].
À Ottawa, la Messe rouge marque l'ouverture de la session d'automne des tribunaux et est organisée par l'association des avocats Saint-Thomas-More d'Ottawa à la cathédrale. La messe est suivie d’une réception[26].
En 2019, un groupe d’avocats, qui allait devenir par la suite la « Red Mass Society of Windsor », s’est associé à l’université Assumption pour faire revivre la tradition de la Messe rouge à Windsor. Le 13 octobre 2022, la Messe rouge a été célébrée sous la présidence de Mgr Ronald Peter Fabbro, CSB, évêque de Londres et chancelier de l’université Assumption. À l’issue de la Messe rouge, la présidente de la Cour suprême du Michigan, Bridget McCormack, a reçu la première médaille d’or Saint-Thomas-More[27]. Créée en 2022, la médaille d’or Saint-Thomas-More est décernée lors de la Messe rouge annuelle. Elle est remise à un professionnel du droit qui s’est distingué par son engagement exceptionnel au service de sa profession pendant plusieurs années. Le lauréat de ce prix est désigné par la Red Mass Society de Windsor et le prix lui est remis par le recteur de l'université Assumption[28].
Alberta
modifierLa messe inaugurale a été célébrée à Edmonton en 1961 par Mgr Anthony Jordan, O.M.I., D.D.
La Messe rouge est organisée annuellement par la Guilde des avocats Saint-Thomas-More du nord de l’Alberta. Celle-ci est suivie d’une réception et accueille différents conférenciers[29].
Culture
modifierMusique
modifierEn 1699, Marc-Antoine Charpentier compose son Motet pour une longue offrande appelé initialement Motet pour l'offertoire de la Messe rouge. Cette composition a été enregistrée en 1985 par l'ensemble La Chapelle royale avec le soliste Peter Kooy sous la direction de Philippe Herreweghe, obtenant un diapason d'or.
Littérature
modifierDans la littérature, la messe rouge est considérée comme un sommet du déploiement fastueux et de la pompe de la liturgie catholique. Ainsi, Diderot décrit l'une de ses protagonistes qui "faisait la révérence comme un président à la messe rouge"[30]. C'est aussi le titre d'un roman historique écrit en 2000 par Juliette Benzoni dans sa trilogie sur Le Jeu de l'Amour et de la Mort[31].
Références
modifier- ↑ Henri Bruno Bastard d’Estang, Les parlements de France: essai historique sur leurs usages, leur organisation et leur autorité, vol. 1, Didier & Cie, , p. 147
- ↑ Jean-Claude Farcy, Magistrats en majesté: les discours de rentrée aux audiences solennelles des cours d'appel (XIXe-XXe siécles), CNRS, (ISBN 978-2-271-05561-3, lire en ligne), p. 26
- ↑ La revue des deux mondes, Au Bureau de la Revue des deux mondes, (lire en ligne)
- ↑ (en) Edward R. Tiedebohl, The Red Mass: A Legal and Judicial Tradition, (lire en ligne), p. 3
- ↑ Stefano Simiz et François Lormant, La parole publique en ville : des Réformes à la Révolution, Les Presses universitaires du Septentrion (ISBN 978-2-7574-0382-2, 2-7574-0382-6 et 978-2-7574-2170-3, OCLC 1229552302, lire en ligne), « Les messes rouges : une tradition judiciaire française exportée en Lorraine au XVIIIe siècle? »
- 1 2 Alexandre Dumas, Le Palais de Justice de Paris : son monde et ses mœurs par la Presse judiciaire parisienne, Librairies-Imprimeries réunies, (lire en ligne)
- ↑ Henri Bruno Bastard d’Estang, Les parlements de France: essai historique sur leurs usages, leur organisation et leur autorité, vol. 1, Didier & Cie, , p. 147
- ↑ Jean Derens, « Ephéméride : Le palais marchand », sur Libération (consulté le )
- ↑ József Teleki (gróf), La cour de Louis XV: journal de voyage du comte Joseph Teleki, Presses universitaires de France, (lire en ligne), p. 52
- ↑ Isabelle Brancourt, « Pouvait-on alors, peut-on aujourd’hui, parler d’« oligarchie parlementaire » dans la France des trois derniers Bourbons (1643-1789) ? », Droits, vol. n°70, no 2, , p. 19 (ISSN 0766-3838 et 2426-5519, DOI 10.3917/droit.070.0019, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Frédéric Bidouze, Haro sur les parlements (1787-1790): anthologie critique de pamphlets contre les parlements d'Ancien Régime, Publications de l'Université de Saint-Etienne, (ISBN 978-2-86272-594-9, lire en ligne), p. 305
- ↑ Jean-Claude Farcy, Magistrats en majesté: les discours de rentrée aux audiences solennelles des cours d'appel (XIXe-XXe siécles), CNRS, (ISBN 978-2-271-05561-3, lire en ligne), p. 45
- ↑ Victor Hugo, Journal de ce que j'apprends chaque jour: (juillet 1846-février 1848), Flammarion, (lire en ligne), p. 38
- ↑ « UDM Law holds Centennial Red Mass > Detroit Legal News », sur www.legalnews.com (consulté le )
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- ↑ Hadley Arkes, « La rentrée judiciaire, un nouveau spectacle. La "Messe Rouge" de 2014. », sur France Catholique, (consulté le )
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- ↑ « Rentrée des cours et tribunaux de Monaco : des tensions et des espoirs », sur Monaco Tribune, (consulté le )
- 1 2 « La société Saint-Yves de Montréal - Société Saint-Yves de Montréal », (consulté le )
- ↑ Éric Martel, « Messe Rouge: c’est demain! », sur Droit-inc, (consulté le )
- ↑ E. Fabre-Surveyer, « La Messe rouge », La Revue du Barreau de la Province de Québec, vol. 4, no 5, , p. 202 (lire en ligne [PDF])
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- ↑ (en) Dave Battagello, « Assumption University honours legal community, Michigan judge at Red Mass », sur Windsor Star, (consulté le )
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- ↑ (en-US) « Home », sur St. Thomas More Lawyers' Guild of Northern Alberta (consulté le )
- ↑ Denis Diderot, Les Bijoux Indiscrets,, (lire en ligne), chap. 31 (« La petite jument »)
- ↑ Juliette Benzoni, Le jeu de l'amour et de la mort Tome 2 : La messe rouge, Pocket, (ISBN 978-2-266-10296-4, lire en ligne)