Modèles de pronoms M-T et N-M

À l’échelle mondiale, deux schémas phonétiques de pronoms personnels de la 1ère et de la 2e personnes se distinguent statistiquement en dehors des familles linguistiques reconnues. Il s’agit du modèle M–T de l’Eurasie septentrionale et du modèle N–M de l’Amérique du Nord occidentale. D’autres schémas phonétiques de pronoms sont soit statistiquement non significatifs, soit plus localisés.

Dans de nombreuses langues d'Eurasie septentrionale, et jusqu'en Inde, le pronom ou l'affixe pronominal de la première personne du singulier (« 1sg ») commence ou se termine par une consonne M ou apparentée (abrégée « M »), tandis que le pronom ou l'affixe de la deuxième personne du singulier (« 2sg ») commence ou se termine par une consonne T ou apparentée (abrégée « T »).

Dans les familles de langues concernées par ce premier modèle, et qui se trouvent toutes situées sur le continent eurasiatique, la première personne présente généralement une consonne nasale /m/, bien que certaines langues possèdent un /b/ non nasal qui, phonétiquement, peut dériver de /m/ ; la seconde personne, quant à elle, présente le plus souvent une consonne coronale non nasale telle que /t, d, t͡ʃ, s/, toutes pouvant dériver historiquement de *t. C'est le cas en français, où les pronoms de la 1ère personne contiennent généralement un m- initial : me, moi; mon, et ceux de la 2e personne contiennent un t- : tu, toi, ton, te etc. Ce modèle M–T a été utilisé comme argument en faveur du regroupement de plusieurs familles de langues à longue distance en superfamilles linguistiques hypothétiques : ainsi de l'hypothèse nostratique, qui inclut l'indo-européen comme branche subordonnée. Le nostratique a même été appelé mitien d'après ces pronoms.

Dans le même temps, et malgré l'extrême diversité des langues qui sont parlées sur ce continent, il a été remarqué que dans de nombreuses familles de langues amérindiennes, les pronoms et les affixes pronominaux suivent un modèle différent : la 1ère personne du singulier présente souvent la consonne N ou un une voyelle nasalisée, tandis que la 2e personne du singulier présente fréquemment la consonne M. Ce schéma a été utilisé comme preuve de la parenté de toutes les langues des Amériques (dans le cadre de l'hypothèse amérindienne, aujourd'hui réfutée), mais il correspond davantage aux propositions pénutienne et hokane, qui, bien que controversées, sont largement acceptées comme des hypothèses plausibles.

Étant donné le nombre limité de consonnes à la disposition des langues, et le fait que les pronoms n'en utilisent généralement qu'une partie ciblée, on peut s'attendre à observer n'importe quel modèle commun de pronoms partout dans le monde, au gré du simple hasard. Ces deux modèles se distinguent donc par une fréquence bien supérieure à celle attendue dans l'hypothèse d'un simple hasard.

Familles de langues avec un modèle M-T

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On retrouve le modèle de pronoms M-T dans les familles de langues indo-européenne, ouralienne, youkaguir, tchouktches-kamchatkiennes, kartvélienne, turcique, mongolique et toungouse d'Eurasie, ces trois dernières constituant le cœur de l'hypothétique famille de langues altaïque. Non seulement le modèle M-T se retrouve dans la plupart des langues modernes appartenant à ces familles, mais plus important encore, ce modèle général M-T a été reconstitué dans chacune des proto-langues ancestrales de ces familles, ce qui n'est pas le cas lorsque ce même modèle est observé dans des langues en dehors de l'Eurasie.

Il convient de noter que, pour la 1ère personne du singulier, la plupart des langues indo-européennes d'Europe ne possèdent pas de forme en M au nominatif : « je » en français, « ego » en latin, « ich » en allemand, « ya » en russe etc., cependant qu'à tous les autres cas la forme de la 1ère personne présente partout la consonne M. Cette irrégularité remonte au proto-indo-européen. Ces formes irrégulières sont incluses par souci d'exhaustivité dans le tableau ci-dessous, mais sont indiquées entre parenthèses. Le proto-turc, le proto-mongol et le proto-toungouse possèdent un pronom de la 1ère personne du singulier en *B, tandis que l'occurrence de /m/ dans nombre de leurs langues filles résulte de changements phonétiques ultérieurs. Étant donné la proximité phonétique de /m/ et /b/, ce glissement phonétique est facilement explicable. Dans l'hypothèse d'une parenté à longue distance entre le turc, le mongol et le toungouse et d'autres familles de langues d'Eurasie septentrionale, il faut donc postuler une fragmentation dialectale de la langue-mère et le passage de *M à *B pour l'ancêtre de ces familles de langues.

L'évolution phonétique historique *ti → *či → *si est assez fréquente ; elle s'est produite indépendamment en grec, en proto-finnois (en) et probablement aussi en proto-mongol. La manière québécoise de prononcer les consonnes dentales (/t/, /d/) devant les voyelles I ou U est très comparable à ce phénomène (tu est prononcé tsu, dire est prononcé dzire). Il faut supposer que cette même évolution s'est produite en turc, en toungouse et en kartvélien.

Les suffixes pronominaux du tableau (marqués par un trait d'union) peuvent être des suffixes d'objet attachés à un verbe ou des suffixes possessifs attachés à un nom, selon la langue.

Les formes plurielles des 1ère et 2e personnes sont ignorées. Certaines se rapprochent davantage du modèle M–T que le singulier, par exemple *muri « nous » et *turi « vous » en proto-tchouktche-kamtchadal (en). Cependant, doubler le nombre de pronoms augmente le risque de ressemblance fortuite et fausse la pertinence de la probabilité statistique du modèle.

Familles de langues avec 1sg M et 2sg T
LangueFormes de la 1sg en MFormes de la 1sg en M
Proto-indo-européen(*h₁eǵ-), *h₁mé, *h₁méne, *-mi*tuH, *twé, *tewe, *-si
Français(je), moi, montu, toi, ton
Espagnol(yo), me, mitú, te, tu
Anglais(I), me, mythou, thee, thy
Allemand(ich), mich, meindu, dich, dein
Bretonme, mate, da
Irlandaismétú
Grec(εγώ egô), εμένα emenaεσύ esu, εσένα esena
Russeja), меня menjáты ty, тебя tebjá
Persanman مَن, -am ـمto تو, -at ـت
Hindiमैं ~ میں m,
मुझे ~ مجھے mujhe
तू ~ تُو tū,
तुझे ~ تجھے tujhe
Proto-ouralien*minä*tinä
Finnoisminä, minu-sinä, sinu-
Hongrois(én), -amte, -ad
Proto-youkaguir*mət*tət
Proto-kartvélien*me*š(w)en-
Géorgienმე meშენ šen
Proto-turcique*bë, *bän-, *-(I)m*së, *sän-
Turcben, ban-, -(I)msen, san-
Ouzbekmen, -(i)msen
Proto-mongolique*bi, *binu*ci, *cinu
Mongolби bi, (над nad), миний miniiчи či, чам čam, чиний činii
Proto-toungousique*bi*si
Évenkiби biси si
Nanaïми miси si
Proto-tchouktche-kamtchadal*kəm*kəð
Tchouktcheгым gymгыт gyt
Itelmenкэмма kemma, -мин -minкэзза kezza, (-вин -win)

Familles de langues avec un modèle N-M

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Notes et références

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Liens externes

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