Nemeton
Le mot gaulois nemeton (pluriel nemetona) désigne le sanctuaire, le lieu spécifique dans lequel les Celtes pratiquaient leur culte, sous la direction des druides.
Étymologie
modifierLe terme nemeton est bien attesté, à la fois dans les inscriptions rédigées en langue gauloise, utilisant soit l'alphabet grec, soit l'alphabet latin, par exemple celles de Vaison (RIG 1, G-153) et Villelaure (RIG 1, G-154) rédigées en alphabet grec[1]. Il est aussi présent dans l'onomastique : Nemetogena « fille du temple » ; Nemetona « fille du sanctuaire » (théonyme) ; Nemetes, nom d'une tribu rhénane ; Nemetacum, ancien nom d'Arras ; Augustonemetum, ancien nom de Clermont-Ferrand, etc.[1] Il signifie certainement à l'origine « bois sacré » avant de glisser vers le sens de « sanctuaire »[1]. Le terme est expliqué tardivement dans une glose de Fortunat : « loco nomine Vernemetis…quod quasi fanum ingens Gallica lingua refert. » et sous une forme latinisée issue de la forme romane « de sacris silvarum quae nimidas vocant. »[1]. Cela signifie, selon les auteurs antiques, que le terme nemeton pouvait qualifier à la fois de grands fanums (temples) ou des bois, voire des forêts sacrées.
Nemeton (< nem-et- + désinence) paraît être une dérivation celtique d'une racine indo-européenne *nem- qui a donné nemus, nemoris « bois sacré, forêt » en latin et le grec némos « bois », sans le sens religieux[1]. Le gaulois nemeton s'apparente directement au vieil irlandais nemed « sanctuaire, lieu consacré, privilège (dans les lois) »[1] et l'ancien breton nevet « sanctuaire » > breton -neved (en composition). On retrouve le mot breton dans le composé kanevedenn « arc-en-ciel » (kan + neved-enn). Il a une postérité toponymique sous la forme -Nevet, notamment à Locronan, dont la fameuse forêt s'appelle koat-Nevet et si l'on devait prendre l'affirmation de Fortunat pour argent comptant, ça donnerait donc « le bois du bois sacré ». Le site de la montagne de Locronan, ainsi que les traditions dont fait partie la troménie ne laisse aucun doute sur le fait que c'est le sommet de cette montagne qui était le lieu de culte proprement dit, un espace dégagé au regard du ciel ; à cet endroit l'épaisseur de terre ne permet pas à des grands arbres de prendre racine[réf. nécessaire]. Nemeto- repose peut-être effectivement sur un thème *nemo(s)- qui en celtique insulaire désigne le ciel : vieil irlandais nem, gallois nef et vieux breton nem[1] > breton neñv « ciel, cieux (sens religieux) ». C'est un des deux noms qui désignent le ciel en breton, l'autre étant -oabl au sens physique du terme.
Comparaison avec d'autres termes
modifierL'équivalent gaélique est nemed qui signifie « sacré ». En brittonique, on trouve nyfed en gallois et neved en breton au sens de « sanctuaire ». Le géographe grec Strabon nous apprend dans sa Géographie[2], entre autres, que le nom du sanctuaire des Galates d'Anatolie est Δρυνέμετον (Drunemeton ou Drynémétum) :
« De plus, les douze tétrarques eurent pour les assister un conseil ou sénat de trois cents membres, se réunissant en un lieu appelé le Drynémétum. »
Localisations
modifierCes lieux sacrés se retrouvent dans tout le monde celtique aussi bien en Grande-Bretagne qu'en Hongrie, Allemagne, Suisse, Tchéquie, etc., et bien évidemment en Gaule où l'archéologie a démontré la richesse et l'abondance de ces sites. À titre d’exemple, on peut citer l’important nemeton du bois du Névet (mot qui provient du breton neved, pluriel nevedoù « sanctuaire », issu du celtique nemeton), à Locronan (département du Finistère) en Bretagne, dont le souvenir des rituels druidiques se perpétue de nos jours sous la forme chrétienne de la Grande Troménie.
Les enclos rituels celtiques apparaissent à la fin du Hallstatt (VIe siècle av. J.-C.), comme l'attestent notamment les fouilles de celui des « Herbues » au Mont-Lassois, où l'élite locale est héroïsée[3].
Certains nemetons sont fréquentés jusqu’à la christianisation. Outre celui précité, on peut mentionner à titre d'exemple : Gournay-sur-Aronde dans le département de l’Oise et Mirebeau-sur-Bèze dans celui de la Côte-d'Or en France ; Navan Fort en Irlande du Nord (capitale mythique du royaume d'Ulster, connue dans la littérature épique sous le nom d'Emain Macha, résidence du tout aussi mythique roi Conchobar Mac Nessa), Holzgerlingen ou Felbach-Schmieden en Allemagne ; Mšecké Žehrovice et Závist en Bohême ; Ludéřov (cs) en Moravie, etc.
Le lieu consacré carnute où se réunissent les druides, dont Jules César fait mention dans la Guerre des Gaules[4] (« À une certaine époque de l'année, ils s'assemblent dans un lieu consacré sur la frontière du pays des Carnutes, qui passe pour le point central de toute la Gaule »), n'a pas été localisé. Certains auteurs[5] ont proposé une localisation en Sologne car elle fut à l'époque gauloise une forêt-frontière d'une grande importance qui séparait deux importants peuples celtes : les Carnutes au Nord (qui ont laissé leur nom au IVe siècle à la civitas Carnutum devenue Chartres) et les Bituriges Cubes au sud (qui ont laissé leur nom au Berry et à Bourges). Toutefois, la traduction précise du texte de César en fait un lieu d'assemblée judiciaire avant d'en faire un nemeton, Pour la "Forêt des Carnutes", nous savons désormais que cette interprétation est erronée[6]. Une hypothèse plus récente et plus réaliste en fait un lieu pré-urbain aux confins nord du territoire carnute[7].
Les enclos
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C'est par le terme allemand Viereckschanze que les archéologues désignent un espace quadrangulaire, entouré d'un fossé et d'une levée de terre, surmontée d'une palissade en bois. Cependant, l'usage de ce terme technique n'est pas restreint au nemeton qui est seulement un type de Viereckschanze parmi d'autres.
L'important site de Gournay-sur-Aronde, par exemple, est un enclos carré de 40 mètres de côté, qui comporte un fossé de 2 mètres de profondeur et d'une largeur de 2,5 mètres, coupé par une entrée située sur la façade est. Cet accès faisait face à un bâtiment rectangulaire[8].
La forêt ?
modifierPline l'Ancien et Lucain relatent que les druides ne se rencontrent pas dans des temples ou autres constructions, mais dans des vallées sacrées plantées d'arbres. Dans sa Pharsale, Lucain décrit un tel lieu près de Massilia dans des termes assez évocateurs d'horreur dans ce poème romain du Ier siècle. Il en dit[9] : « Et vous, Druides, vous reprenez vos rites barbares, vos sanglants sacrifices que la guerre avait abolis. Vous seuls avez le privilège de choisir entre tous les dieux ceux qu'on doit adorer, ceux qu'on doit méconnaître. Vous célébrez vos mystères dans des forêts ténébreuses ; vous prétendez que les ombres ne vont point peupler les demeures tranquilles de l'Érèbe, les sombres royaumes de Pluton ; mais nos esprits dans un monde nouveau vont animer de nouveaux corps. La mort, à vous en croire, n'est que le milieu d'une longue vie. Cette opinion fût-elle un mensonge, heureux les peuples qu'il console, ils ne sont point tourmentés par la crainte du trépas ; de là cette ardeur qui brave le fer, ce courage qui embrasse la mort, cette honte attachée aux soins d'une vie qui doit renaître. ». Bref, il s'agit probablement de dénigrer la religion celte, de même que Cicéron exagérait les sacrifices humains.
Les menhirs, dolmens et mégalithes ?
modifierLe mégalithisme, qui comprend l'érection des menhirs et autres dolmens, est antérieur de dizaines de siècles aux Celtes et aux Indo-Européens. Rien ne permet d'affirmer que les Celtes ont utilisé ces édifices, contrairement aux nemetona. L'on retrouve néanmoins ces constructions dans des cadres non-historiques, comme dans la croyance néodruidique, ou encore dans la bande dessinée Astérix le Gaulois.
Culte
modifierLes sites qui ont été fouillés livrent des os animaux en grande quantité, des ossements humains et de nombreuses armes neutralisées (cassées ou tordues). Il ne fait aucun doute que cela relève de la pratique de sacrifices. Les sacrifices de prisonniers de guerre sont connus, mais semblent limités. Les restes humains peuvent aussi constituer des ossuaires de guerriers, honorés par une cérémonie.
Il est permis de supposer que ces enclos ont servi à l'ensemble des pratiques druidiques, telles que la justice, la magie, la divination, la louange ou la satire, etc.
Une déesse Nemetona est attestée chez les Némètes et les Trévires. On trouve son épigraphie à Bath (Angleterre) et à Klein-Winternheim[10] (Allemagne) où elle est parèdre de "Loucetios Mars" et à Trèves (Allemagne) où elle est parèdre de Mars[11].
Édition
modifierNemeton est également le nom d'une revue néodruidique créée par Morvan Marchal.
Toponymes
modifier- Clermont-Ferrand est un ancien Augustonemetum[1]
- Les anciennes appellations d'Arras sont Nemetocenna, puis Nemetacum Atrebatum[1] avec le suffixe -acum de localisation
- Le nom de Nanterre reflète directement l'évolution phonétique de Nemetoduru(m), autrement dit « porte » ou « bourg du temple »[1]
- Les toponymes du type Nonant (cf. Nonant-le-Pin) procèdent de *Novionemeto-, sur noviios, neuf, nouveau, c'est-à-dire « nouveau sanctuaire »[1]
- Arlempdes (Haute-Loire) de *Ar(e)-nemeton « sanctuaire de l'est »[1]
- Senantes de *Seno-nemeton « vieux sanctuaire »[1]
- Vernantes de *Uer-nemeton « grand sanctuaire »[1]
- Peut-être Némy (Poitou et Hainaut)[1]
- Nemeden (Allemagne)[1]
- Nîmes dérive du latin Nemausus qui devint en occitan médiéval Nimes ou Nemze, puis en occitan moderne Nimes, enfin en français Nîmes. Étymologiquement, Nemausus[12] pourrait venir du mot celtique nem[13], suivi du suffixe gaulois -ausu[14].
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 Xavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise : une approche linguistique du vieux celtique continental, éditions Errance, Paris, 2003, p. 233.
- ↑ Strabon, dans sa Géographie, livre XII, V, 1 (lire en ligne).
- ↑ Chaume, Reinhard et Wustrow 2007, p. 343-367
- ↑ Jules César, Guerre des Gaules, Livre VI, XIII (lire en ligne).
- ↑ Fabien Régnier, Jean-Pierre Drouin, préface de Venceslas Kruta, Les peuples fondateurs à l'origine de la Gaule, éd. Yoran Embanner, page 103.
- ↑ Sophie Krausz - Le locus consecratus des Carnutes. In : Monnaies et archéologie en Europe celtique. Mélanges en l’honneur de Katherine Gruel, #29, Bibracte, Centre archéologique européen, 2018, p. 281.
- ↑ Raphaël Bijard, « Du lieu consacré des druides Carnutes évoqué par César au Bourg des Dieux - Diodurum », sur Academia,
- ↑ Venceslas Kruta, Les Celtes, Histoire et dictionnaire, Robert Laffont, coll. Bouquins, Paris, 2000, (ISBN 2-7028-6261-6)
- ↑ Lucain, Pharsale, Livre I (lire en ligne).
- ↑ Jufer & Luginbühl, p. 14; 39
- ↑ Jufer, Nicole; Luginbühl, Thierry (2001). Les dieux gaulois : répertoire des noms de divinités celtiques connus par l'épigraphie, les textes antiques et la toponymie. Éditions Errance.
- ↑ Voir également Nemours (Nemausus vers 843)
- ↑ Albert Dauzat et Charles Rostaing, Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, éditions Larousse 1968
- ↑ Jean-François D. Maucomble, Histoire abrégée de la ville de Nîmes, avec la description de ses antiquités, Amsterdam, 1767
Annexes
modifierSources
modifier- Bruno Chaume, Walter Reinhard et Gertrud Wustrow, « Les dépôts de l'enclos cultuel hallstattien de Vix « les Herbues » et la question des enceintes quadrangulaires », Bulletin de la Société préhistorique française, vol. 104, no 2, , p. 343-367 (lire en ligne)
- Albert Grenier, Les Gaulois, Petite bibliothèque Payot, Paris, 1994, (ISBN 2-228-88838-9)
- Renée Grimaud, Nos ancêtres les Gaulois, Éditions Édilarge, Rennes, 2001, (ISBN 2-7028-4542-8)
- Christian-J. Guyonvarc'h, « Notes d’Étymologie et de Lexicographie Celtiques et Gauloises. 17 — NEMOS, NEMETOS, NEMETON. Les noms celtiques du ‹ciel› et du ‹sanctuaire› », Ogam, 12, 1960, p. 185–197.
- Christian-J. Guyonvarc'h et Françoise Le Roux, La civilisation celtique, Éditions Ouest-France, coll. « De mémoire d’homme : l’histoire », Rennes, 1990, (ISBN 2-7373-0297-8)
- Christian-J. Guyonvarc'h et Françoise Le Roux, Les druides, Éditions Ouest-France, coll. « De mémoire d’homme : l’histoire », Rennes, 1986, (ISBN 2-85882-920-9)
- Christian-J. Guyonvarc'h et Françoise Le Roux, La société celtique, Éditions Ouest-France, coll. « De mémoire d’homme : l’histoire », Rennes, 1991, (ISBN 2-7373-0902-6)
- Kelly Killpatrick, 2010, « A Case-Study of Nemeton Place-Names », SBEC, XXV, p. 3‑110, coll. « Actes de la Société Belge d’Études Celtiques ».
- Venceslas Kruta, Les Celtes, Histoire et dictionnaire, Robert Laffont, coll. « Bouquins », Paris, 2000, (ISBN 2-7028-6261-6)
- Pierre-Yves Lambert, 2008, « Gaulois nemeton, atos deuogdonion: désignations du lieu sacré », dans Dupré Raventos X. et al. (éd.), Saturnia Tellus : definizioni dello spazio consacrato in ambiente etrusco, italico, fenicio-punico, iberico e celtico : atti del convegno internazionale svoltosi a Roma dal 10 al 12 novembre 2004, Rome, CNR Edizioni, p. 133‑149.