L'opération Soap est le plus important d'une série de raids policiers menés en 1981 contre des établissements gays à Toronto (Ontario) au Canada. Le , la police municipale de Toronto effectue une descente dans quatre saunas gays, arrêtant près de trois cents hommes sur place et devenant la plus grande arrestation de masse au Canada depuis la crise d'octobre en 1970[1], avant que ce record ne soit dépassé lors des séries éliminatoires de la Coupe Stanley de 2006 à Edmonton (Alberta)[2].

La plupart des poursuites judiciaires liées à l'incident seront abandonnées ou classées sans suite, certains propriétaires de saunas seront tout de même condamnés à des amendes, allant jusqu'à 40 000 $. La loi canadienne sur la régulation des maisons closes, sur laquelle reposent la plupart des accusations portées suite à cette opération, restera en vigueur jusqu'à son abrogation en 2019, mais sera rarement utilisée envers les établissements homosexuels après la fin des procès liés aux raids de 1981[1].

Dans un contexte de répression et de persécutions policières envers les établissements gays à Toronto et Montréal, l'opération Savon est considérée comme un tournant majeur dans l'histoire de la communauté LGBT canadienne. Les conséquences de l'évènement sont aujourd'hui largement perçues comme l'équivalent canadien des émeutes de Stonewall de 1969 à New York[3]. Des manifestations et des rassemblements de masse seront en effet organisés en réaction à l'incident[4]. Ces protestations sont à l'origine de la Semaine de la fierté de Toronto, qui est aujourd'hui une des plus grandes marches des fiertés au monde, célébrant son 44e anniversaire en 2025.

Contexte

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Des opérations de police visaient déjà des établissements gays au Canada dès 1975 : La police interpelle 36 hommes dans le sauna Aquarius à Montréal en février, et plusieurs autres bars gays et lesbiens, ainsi qu'un autre bain public, faisant une quarantaine de prévenus supplémentaires. Ce genre d'opérations a également lieu à Ottawa[5].

Le meurtre d'Emanuel Jaques, un jeune immigré portugais, cireur de chaussures, déclenche d'importantes manifestations réactionnaires en 1977, appelant à « nettoyer » la rue Yonge. L'élan politique suscité par ces manifestations conduit la police de Toronto à mener plusieurs attaques contre des sex-shops, salons de massage et stands de cireur de chaussures le long de la rue Yonge. La police multiplie les perquisitions dans ces établissements et les plaintes contre leurs propriétaires, entraînant la fermeture de nombreux commerces, même après l'abandon des charges[6].

Durant son mandat de maire (1978-1980), John Sewell défend avec vigueur les droits LGBT. Il condamne ces descentes de police, notamment celle, controversée, menée contre le magazine gay The Body Politic, au cours de laquelle la police de Toronto confisque les listes d'abonnés, d'annonceurs et d'autres informations personnelles sur les lecteurs[7]. Ses nombreuses prises de position coutent cependant à Sewell sa réélection en 1980[8]. L'opération Savon est la première de ce type menée après le départ de Sewell, ne rencontrant aucune opposition publique.

Déroulement

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L'opération Savon et les premières manifestations (1981)

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Le , à 23 heures, près de 160 policiers investissent simultanément quatre instituts de bains publics gays : le Club Baths, le spa Romans II, le Richmond Street Health Emporium et les Barracks. Armés de barres à mines, ils détruisent des murs, des portes et des vitres, causant des milliers de dollars de dégats. Le Richmond est tellement endommagé qu'il ne rouvrira jamais. 286 hommes sont interpellés sur place, et subissent des fouilles au corps, et des violences verbales. Vings employés des saunas sont mis en cause pour « gestion de maison close »[9],[10].

Le lendemain de l'opération plus de 3 000 manifestants affichent leur mécontentement face à l'ingérence policière envers la communauté gay. Si auparavant les réactions aux raids ne rassemblaient que quelques centaines de manifestants, cette opération de grande envergure indigne même au-delà des cercles LGBT de la ville. Les manifestants bloquent la circulation à plusieurs intersections importantes de la ville et causent des dégâts dans plusieurs propriétés privées, avec pour but de rallier la 52e division de police de Toronto, où les prévenus sont arrêtés . Plusieurs blessés sont signalés.

Face au refus de la commission de police d'enquêter sur les débordements de la police lors des raids, une nouvelle manifestation a lieu le 20 février, réunissant 4 000 manifestants, d'autres minorités victimes de violence policière, de Queen's Park à la 52e division, appelant au respect des droits des personnes gays et lesbiennes[9].

En parallèle de ces mouvements populaires, des personnalités publiques cherchent à faire porter la voix de cette indignation collective : Le militant gay George Hislop, interpellé lors de l'opération Savon, annonce sa candidature, en tant que membre d'opposition, dans la circonscription de St. George lors des élections provinciales de 1981[11]. Celui-ci est battu le par la candidate progressiste-conservatrice Susan Fish, apportant également son soutien à la communauté gay, et qui appuiera l’inclusion de l’identité sexuelle dans le Code des droits de la personne de l’Ontario[12].

Le pasteur et activiste Brent Hawkes de l'église communautaire métropolitaine de Toronto entame une grève de la faim de 25 jours, qui prend fin le lorsque le conseil municipal demande l'ouverture d'une enquête sur les agissements de la police lors des descentes dans les saunas gays[9]. L'enquête menée par Arnold Bruner, donne lieu à un rapport intitulé « Sortir du placard : Étude des relations entre la communauté homosexuelle et la police », publié le . Ce rapport reconnaît la légitimité de la communauté gay et préconise la création d’un comité d'échange entre celle-ci et la police.

Le , un « rassemblement de la liberté gay » a lieu au St. Lawrence Market, réunissant environ 1 000 personnes à ce qui est considéré comme la première marche des fiertés LGBT de Toronto. L'événement verra l'autrice Margaret Atwood et le député Svend Robinson (futur premier membre du parlement ouvertement gay en 1989) prendre la parole contre les raids policiers[9],[13].

Procès et nouveaux raids policiers (1981 - 1982)

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Le , les premiers accusés, issus d'un précédent raid aux Barracks, sont entendus au tribunal. Deux d'entre eux seront reconnus coupables, les autres seront disculpés. Le , six personnes, dont George Hislop sont les premiers inculpés en lien avec l'opération du , pour « gestion de maison close »[11].

Le , la police intervient à nouveau au Pisces bathhouse à Edmonton en Alberta, et arrête 56 hommes[14]. Deux autres établissements sont perquisitionnés le , le Back Door Gym and Sauna et l'International Steam Baths, faisant 21 prévenus supplémentaires. Cette seconde vague de descentes policière entraine une nouvelle manifestation le , durant laquelle de nombreux actes de violences policières sont signalés[15].

L'indignation monte contre les pratiques de la police torontoise. Lorsqu'un homme accusé d'agression sur un policier lors de la manifestation du est présenté au tribunal il est acquitté, le juge demandant l'ouverture d'une enquête sur les abus des forces de l'ordre[15]. Le , le Nouveau Parti démocratique demande l'abrogation de la section du Code criminel relative aux maisons closes. Le marque la tenue de la première « Dyke March », la marche des fiertés lesbienne, à Toronto, rassemblant 350 participantes contre la montée de la droite réactionnaire[16].

Le procès des inculpés de l'opération Savon s'ouvre le devant le tribunal. Les audiences se succèderont jusqu'en 1985. Au total 249 hommes seront libérés sans poursuites, 38 seront déclarés coupables mais bénéficieront d'une absolution totale ou conditionnelle. Certains propriétaires d'établissements, comme celui du Richmond Street, du Back Door Gym et du Club Baths plaident coupables et seront condamnés à de fortes amendes, allant jusqu'à 40 000 $.

Épilogue (1982 - 1985)

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Le , le chef de police Jack Ackroyd déclare publiquement reconnaitre aux homosexuels les « mêmes droits, respect, services et protection que tout citoyen », et les considérer comme « membres légitimes de la société ». Des militants du mouvement LGBT soulignent que cette déclaration, reconnaissant les individus homosexuels, ne dit cependant rien de la légitimité de « la communauté LGBT+ »[17]. Le se tient une manifestation, un an jour pour jour après la première opération de police. Enfin une tribune publiés en pleine page du journal The Globe and Mail, cosignée par plus de 1 400 personnes, demande l'abrogation des lois sur les maisons closes.

Le dernier procès a lieu le , l'inculpé est reconnu non coupable.

Conséquences

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Si, au moment des faits, les raids policiers étaient supposés avoir été approuvés par le gouvernement provincial et le procureur général de l'Ontario, ce dernier, Roy McMurtry, démentira son implication dans une interview en 2007 : « J'avais fait part au chef de la police de mon inquiétude à donner l'impression que nous étions en train de sombrer dans un état policier. Toute cette situation était terrible. Ce fut, sans aucun doute, l'une de mes expériences les plus frustrantes. »[18]. McMurtry deviendra plus tard juge en chef de l'Ontario et rédigera la décision de 2003 de la Cour d'appel de l'Ontario en faveur du mariage homosexuel[19].

En 2016, la pièce de théâtre RAID : Operation Soap, écrite par Raymond Helkio et mettant en scène le performeur Keith Cole et l’acteur Johnny Salib, affiche complet au Buddies In Bad Times Theatre, pour commémorer les 35 ans de l'opération[20]. La même année, le chef de la police de Toronto, Mark Saunders, reconnait les torts, et présente des excuses publiques, au nom du service de police de Toronto, concernant ces descentes de police abusives[21].

Le journaliste Matthew Hays critique l'appellation « Stonewall canadien », souvent attribuée aux événements de Toronto ; avançant que cette distinction devrait être étendue aux descentes de police de 1977 dans les bains publics Mystique et Truxx à Montréal, qui ont conduit le Québec, en quelques mois à peine, à adopter une loi contre la discrimination fondée sur l'orientation sexuelle, pour la première fois au Canada[22].

Le film documentaire Parade: Queer Acts of Love and Resistance (en), de Noam Gonick, sorti en 2025, retrace l'histoire de la communauté LGBT+ canadienne, et souligne l'importance historique de ces opérations policières, et des protestations qui les ont suivi[23].

Références

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(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Operation Soap » (voir la liste des auteurs).
  1. 1 2 Terence McKenna, « The Toronto bathhouse raids », CBC Radio archives, Canadian Broadcasting Corporation, (lire en ligne, consulté le )
  2. « Hurricane season, June 2006; Massive arrests June 10 and 17 a sign of no-nonsense policing, rowdier behaviour », The Edmonton Journal,
  3. « Pride history display flaunts the past » [archive du ], Xtra!,
  4. Gordon, Ingram, Bouthillette et Retter, « The Price of Visibility », The Women's Review of Books, vol. 15, no 6, , p. 7 (DOI 10.2307/4022897, JSTOR 4022897, lire en ligne Accès payant)
  5. (en-CA) « Towels, cubicles & handcuffs we have known | Xtra Magazine », (consulté le )
  6. Laura Fraser, « Murder of Emanuel Jaques changed the face of Yonge Street and Toronto », CBC News, (lire en ligne, consulté le )
  7. R. Sheppard, « It's not illegal to be gay, Sewell tells rally », The Globe and Mail,
  8. A. Baker, I., « Gay issue predicted to sway civic vote », The Globe and Mail,
  9. 1 2 3 4 (en) Ira Tattelman, « Toronto Police Raid Gay Bathhouses : GLBT History, 1976-1987 », EBSCO Publishing, (consulté le )
  10. (en-US) Andrew H. Malcolm et Special To the New York Times, « Toronto rejects study of raids on homosexual baths », The New York Times, (ISSN 0362-4331, lire en ligne, consulté le )
  11. 1 2 « Remembering George Hislop », sur hasslefreeclinic.org,
  12. (en) « Way to Go : CLGRO 1975 - 2000: A Short History », (version du sur archive.org)
  13. (en-CA) « The 1981 Toronto bathhouse riots | Xtra Magazine » (consulté le )
  14. « 40 years later, Edmonton's queer community looks back on the Pisces bathhouse raid », sur cbc.ca,
  15. 1 2 (en-CA) « Towels, cubicles & handcuffs we have known | Xtra Magazine », (consulté le )
  16. (en-CA) Courtney Hardwick, « A Brief History Of The Toronto Dyke March », sur IN Magazine, (consulté le )
  17. Andy Holmes, « Queer compromises: How homophobic violence pushed gays and lesbians to make police alliances in Toronto, 1981-2001 », Sexualities, vol. 28, no 8, , p. 2382–2403 (ISSN 1363-4607, PMID 41268201, PMCID 12629401, DOI 10.1177/13634607251334181, lire en ligne, consulté le )
  18. Kirk Makin, « The regrets of a consensus-building chief justice », The Globe and Mail, (lire en ligne [archive du ], consulté le )
  19. « Résumé législatif du Projet de loi C-38 » [archive du ], sur bdp.parl.ca (consulté le )
  20. « Do young Grindr gays know Toronto LGBT history? », Xtra!,
  21. (en-GB) Jessica Murphy, « Toronto police chief to apologize for 1981 gay bathhouse raids », The Guardian, (ISSN 0261-3077, lire en ligne, consulté le )
  22. (en-CA) « Lessons for today’s activists taken from queer history | Xtra Magazine », (consulté le )
  23. (en) « Reigning on History’s Queer Parade “Parade: Queer Acts of Love and Resistance” directed by Noam Gonick », sur bordercrossingsmag.com (consulté le )