Altérisation

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L'altérisation (de l'anglais othering), ou assignation à l'altérité, est le processus psychosocial et sociologique, rhétorique, par lequel un groupe définit un autre groupe comme fondamentalement différent, étranger et généralement considéré comme « inférieur ».

Ce mécanisme repose sur la création d'une frontière symbolique structurée autour de l'opposition entre un « nous » (le groupe de référence, un entre-soi auto-perçu comme la norme) et un « eux » (le groupe marginalisé ou minoritaire). Cette « assignation à l'altérité » s'appuie généralement sur des critères culturels, religieux, ethniques, de genre ou d'orientation sexuelle. Fondée sur des rapports de pouvoir, elle permet au groupe dominant d'imposer ses propres normes socioculturelles et de renforcer sa cohésion interne. En accentuant la distance avec le groupe minoritaire ou « autre », elle génère des représentations stéréotypées, alimente la stigmatisation, la dévalorisation sociale de l'« autre », ainsi que les inégalités.

Elle favorise les tensions et les conflits en créant des représentations stéréotypées et des frontières identitaires, et en alimentant les dynamiques d'exclusion sociale, de stigmatisation et d'inégalité. Des processus d'altérisation sont retrouvés dans la plupart des phénomènes de construction psychosociale d'appartenances et/ou d'exclusions, souvent en créant ou en exacerbant une une différence radicale, socioculturelle, religieuse, sexuelle ou de manière plus générale une « non‑appartenance ».

Dérivé du concept philosophique d'altérité (otherness), le concept d'altérisation est notamment employé dans des domaines aussi variés que l'éthique, la philosophie, la phénoménologie, la psychanalyse, la sociologie, la psychologie sociale, l'anthropologie et l'ethnologie (étude des phénomènes de marginalisations), dans la géographie sociale ainsi que dans l'étude des inégalités de santé ou encore dans l'Histoire, pour l'étude des invasions, la polémologie (étude des guerres) et les études postcoloniales.

Sémantique, éléments de définition

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Alors que l'altérité désigne simplement le fait d'être autre (éventuellement non-humain) : c'est une différence reconnue, un concept descriptif et philosophique qui renvoie à la manière dont on perçoit et/ou décrit autrui dans sa singularité ; l'altérisation (ou « othering »), au contraire, est un processus dichotomique actif, d'assignation à l'altérité, rhétoriquement construit (passant parfois par une réécriture de l'histoire et un narratif particulier des invasions), de « mise à distance », qui construit un « Nous » et un « Eux », et produit des frontières sociales inscrites dans des rapports de pouvoir et d'exclusion, souvent générateur ou perpétuateur de violences[1],[2],[3].

Selon Adeline Arniac (2022) dans « Se défaire les uns les autres : perspectives éthiques sur la (dé)construction de l'altérité » (p. 221-226), l'« assignation à l'altérité » peut fonctionner de deux manières :

  1. soit par effacement : l'autre est alors rendu invisible, marginalisé ou privé de voix — comme les peuples indigènes du Nouveau‑Mexique, nommés et identifiés, mais trop peu reconnus pour empêcher l'installation d'infrastructures nucléaires (Butler cite notamment la culture de l'annulation (Cancel culture) comme exemple, les médias pouvant contribuer à cette invisibilisation ; et Olivier Voirol, qui a l'université de Lausane a notamment travaillé sur la fabrique discursive de la haine[4], explique, dans Les luttes pour la visibilité (2005), que « l'inexistence sociale, qui va souvent de pair avec l'invisibilité médiatique, peut faire naître, sous certaines conditions, des luttes pour la visibilité qui cherchent à transformer les catégories hiérarchisées de l'attention publique et de l'estime sociale »[5] ;
  2. soit par monstration : l'autre est alors exposé voire surexposé, figé, voire caricaturé dans des stéréotypes ou éventuellement présenté comme exotique, comme le montrent les analyses postcoloniales ou les représentations muséales.

Dans les deux cas, l'altérité est imposée de l'extérieur : l'autre est soit relégué hors de la cité ou de la civilisation, soit y est exhibé comme « différent » (et éventuellement intéressant mais maintenu dans une position subalterne), ce qui l'empêche de construire librement son identité[6] ; ceci illustre la contradiction relevée par Guillaume Le Blanc, selon laquelle « l'exclu est dans la cité et hors de la cité » simultanément[7].

Autrement dit, là où l'altérité décrit simplement une différence ; l'altérisation fabrique la différence pour hiérarchiser ou exclure[1],[2],[3].

Selon la philosophe Judith Butler (dans Excitable Speech) l'altérisation, dans les discours injurieux ou de haine ne se contentent pas de blesser : ils assignent la personne ou le groupe interpellés à une position d'infériorité en le constituant systématiquement comme « autre », selon une logique d'assujettissement évoquée par Althusser où l'injure et la violence linguistique fonctionnent comme un acte visant à produire la place sociale de celui qu'elle vise. Butler souligne toutefois que cette assignation à l'altérité n'est jamais totalement déterminante, car les effets du langage sont réversibles : les sujets peuvent réinscrire et subvertir les mots qui les marginalisent, ouvrant la possibilité d'une reconfiguration de leur identité et de leur pouvoir dans et par le langage pour échapper au piège de l'altérisation[8].

En anglais, le concept d' othering évoque aussi celui d'Otherness.

Dans le domaine de la recherche

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Le statut du chercheur et de sa neutralité est particulièrement important en ethnologie et anthropologie et selon Afaf Jabiri on pense souvent en occident qu'un chercheur doit se positionner par rapport aux groupes qu'il étudie soit comme un insider (quelqu'un qui fait partie du groupe étudié), soit un outsider (quelqu'un qui vient de l'extérieur et reste un observateur extérieur, supposément alors plus objectif) ; mais cette manière de strictement séparer ce champ en deux catégories, car trop simplifiante, peut créer une forme d'« altérisation », c'est‑à‑dire une façon de voir les personnes étudiées comme des « autres », différents de soi[9].

En s'appuyant sur son expérience, Afaf Jabiri (chercheuse ayant étudié la wilaya (tutelle masculine) en Jordanie) montre que les règles de la recherche « à l'occidentale » qui demandent au chercheur d'être absolument objectif et pour cela de constamment garder ses distances, peut aussi renforcer, inconsciemment, des rapports de pouvoir : si le chercheur se place toujours au-dessus de son sujet, et que les personnes étudiées se résument pour lui à « l'Autre », il s'oblige à choisir entre deux rôles (insider ou outsider), ce qui crée des oppositions rigides et parfois injustes pouvant le mener à des idées fausses et à perpétuer des inégalités. Selon elle, cette dichotomie, loin de décrire fidèlement la positionalité des chercheurs, impose une reformulation du rapport de pouvoir entre sujet et objet de recherche et conduit à des formes d'essentialisation, de stéréotypes et de « mise à distance », une « distanciation » qui peut nuire à la compréhension des enjeux et invisibiliser des dimensions structurelles (par exemple liées à la race, classe, statut migratoire ou de minorité, appartenance nationale...)[9]. A Jabiri estime que cette dichotomie, en particulier pour les chercheur·es féministes situés hors de l'Occident, reproduit des rapports de domination en les assignant à l'Autre et en exigeant d'eux des preuves constantes de neutralité scientifique. Elle plaide ainsi pour dépasser le cadre insider/outsider et problématiser le caractère « otherisant » de ces catégories, qui perpétuent des oppositions hiérarchisées et limitent la production de savoirs situés[9]. Jabiri invite à éviter de mettre les sujets étudier dans des cases qui créent de la distance ou de la hiérarchie[9].

Dans le domaine de la santé et du génie génétique

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Une définition scientifique claire est donnée par l'European Journal of Public Health : « Othering (altérisation) renvoie à des notions construites d'appartenance et crée des frontières entre Us et Them, inscrites dans des rapports de pouvoir »[10] ; il s'agit d'un mécanisme central pour comprendre le racisme, le sexisme, et le lien entre le statut de minorité et les inégalités (de santé notamment).

Selon N Akbulut et A Zick et O Razum dans le journal European Journal of Public Health (2020), bien que très mobilisé dans certains champs de recherche, ce concept reste peu intégré aux modèles explicatifs des inégalités sociales de santé, faute d'investigations théoriques et empiriques systématiques et faute d'un cadre conceptuel unifié. Une analyse théorico‑analytique fondée sur les approches socio‑psychologiques des Études postcoloniales et sur l'Intersectionnalité permet de conceptualiser l'altérisation comme un construit multidimensionnel.

Cette construction affecte la santé, de manière différente selon les groupes marginalisés et les contextes sociaux ou institutionnels : à partir de la différenciation sémantique qui tranche entre « Nous » et « Eux », elle institue des hiérarchies matérielles dans l'ordre dominant de l'appartenance, et produit à la fois des effets inclusifs  en identifiant certains groupes comme vulnérables et en leur offrant un soutien  et des effets d'exclusion, en renforçant les disparités de ressources et en légitimant des restrictions d'accès aux soins. Tenir compte de cette construction dans les cadres conceptuels d'études permet d'explorer plus finement les relations entre l'exclusion et la santé publique, ce qui est essentiel en épidémiologie, car dans le domaine des maladies contagieuses notamment, la santé des uns implique la bonne santé des autres et de tous, et de tous temps certains malades ont été altérisés et parfois exclus (comme les lépreux envoyés dans les léproseries). Dans le cas des maladies contagieuses (ex. : tuberculose, SIDA/HIV, H1N1, Ebola, Covid, Zika) les discours d'altérisation pose des questions complexes[11].

De plus, les technologies récentes d'édition du génome animal et humain (dont CRISPR-Cas9) combinées à l'usage de l'IA et à l'émergence de techniques de type neuralink, réactivent des formes contemporaines d'altérisation en reproduction humaine eugénique, en déplaçant le « pouvoir eugénique » vers de futurs parents riches, risquent de renforcer de nombreuses inégalités et discriminations structurelles[12].
L'affaire He Jiankui a montré la faiblesse du cadre international (moratoires non contraignants), et l'absence de régulation solide dans le domaine de la manipulation et modification des embryons humains, permettant des pratiques pouvant gravement exacerber les inégalités génétiques et sociales[12]. Malgré les recommandations de l'OMS, la protection des droits humains — accès équitable aux thérapies, respect de la vie privée, non‑discrimination génétique, inclusion du handicap — reste insuffisamment intégrée dans les systèmes nationaux, notamment dans les pays pauvres ou intermédiaire[12]. Selon P.L Lau (2023) l'autonomie reproductive, si elle inclut de pouvoir sélectionner ou modifier le génome de ses enfants, peut produire un eugénisme diffus, où les choix individuels contriburont à marginaliser certains groupes et à redéfinir implicitement qui appartient au « bon "nous" génétique ». P.L Lau appelle à mobiliser l'intersectionnalité pour analyser ces mécanismes d'exclusion, favoriser un sentiment d'appartenance (belonging), et encadrer l'usage des technologies génétiques pour éviter que la capacité de modifier le génome ne devienne un vecteur d'altérisation (othering) et d'inégalités reproductives accrues[12].

Cas particulier de la neuroatypie

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L'altérisation de la neuroatypie résulte d'un processus psychosocial et sociologique par lequel le fonctionnement neurotypique a été érigé en norme universelle, reléguant les modes de fonctionnement neuroatypiques (tels que l'autisme sans déficience intellecturelle, le TDAH ou la dyspraxie) à une condition de marginalité, de déviance ou de déficit.

Ce mécanisme repose sur des représentations stéréotypées et des biais implicites : la psychologie sociale a montré que les individus neurotypiques formulent des jugements négatifs très rapides face à des signaux sociaux hors normes (prosodie, posture, contact visuel), créant ainsi une frontière symbolique d'exclusion. Face à cette stigmatisation, de nombreuses personnes neuroatypiques (dans le spectre de l'autisme notamment) recourent à un camouflage social (ex. : masquage autistique) qui est un effort d'assimilation coûteux pour la santé mentale, visant à imiter les comportements de la majorité.

À partir des années 2010, le champ des études sur la neurodiversité (Neurodiversity Studies) et la sociologie du handicap ont développé un contre-mouvement théorique visant à déconstruire cette asymétrie. Ce courant remet en cause le modèle médical individuel du « déficit » au profit d'une analyse des rapports de pouvoir et des décalages culturels entre groupes. Formulé par le sociologue Damian Milton, le concept de « problème de la double empathie » soutient que les ruptures de communication ne proviennent pas d'une incapacité intrinsèque des personnes neuroatypiques, mais d'une difficulté réciproque à décoder les codes du groupe altérisé. Cette hypothèse a été appuyée expérimentalement par les travaux de Catherine Crompton et de son équipe (2020), démontrant que la transmission d'informations au sein de groupes exclusivement autistes est aussi efficace qu'au sein de groupes non autistes, la dégradation des échanges n'intervenant que lors des interactions mixtes. En analysant la neurotypicité comme une construction sociale dominante plutôt que comme un état naturel, ce courant retourne le concept d'altérisation pour interroger les normes comportementales imposées par le groupe majoritaire[13].

Dans la législation

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Selon les époques, les idéologies dominantes et les gouvernements, la loi peut refléter un idéal universaliste ou  même dans une démocratie comme celle des États-Unis pour de nombreux textes de lois  ne visent pas l'ensemble de la population, mais des groupes spécifiques comme les immigrés sans papiers, les personnes pauvres ou les personnes condamnées, parfois pour des raisons de protection de personnes objectivement vulnérables (discrimination positive), parfois pour des raisons évoquant plutôt l'altérisation, quand le législateur semble avoir simplement considéré ces sous-groupes de la population générale comme des « autres» plutôt que comme faisant partie du « nous »[14]. Cette manière de penser et légiférer modifie ensuite la façon dont on finance et évalue les politiques publiques : voir certains groupes comme fondamentalement séparés du "Nous" conduit à soutenir des mesures différentes de celles que l'on adopterait si l'on raisonnait en termes de solidarité et d'appartenance commune ; et selon S.J Stabile (2015), cette logique d'altérisation a des conséquences importantes pour le rôle du droit et qu'il est nécessaire d'en prendre conscience pour envisager des politiques plus inclusives[14].

Dans le domaine de l'Histoire et de la Géographie

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Les historiens et géographes décrivent depuis toujours la diversité géographique et temporelle des sociétés, mais ils l'on longtemps fait avec des biais leur permettant de croire et/ou d'affirmer qu'il existe une supériorité intrinsèque de l'occident par rapport aux « autres », ou de l'Homme par rapport à la femme, ou des populations "blanches" par rapport aux autres.

L'Histoire a montré que l'altérisation idéologique est l'une des bases fréquentes d'exclusions (ex. : sexisme)[15] et des discours de haine, de nombreux conflits et guerres (construction de l'aryanisme par les nazis, avec la Shoah et l'envoi de handicapés et d'homosexuels en camps de concentration comme conséquences, lors de la seconde guerre mondiale, par exemple). Les sciences politiques et sociales ont montré qu'il peut exister une tendance à Voter « entre soi et contre les autres » qui peut être exacerbée par des discours incitant au repli sur le groupe[16].

Selon H. Duffield (2025), Judith Butler ou Jean-François Staszak (2008), l'otherness y est (dans ces domaines) le processus discursif par lequel un groupe dominant construit un ou plusieurs groupes dominés en essentialisant et en stigmatisant des différences, réelles ou imaginées, pour légitimer des hiérarchies[1],[2].

Les groupes dominés deviennent Autres parce qu'ils sont soumis aux pratiques et discours du groupe dominant et privés de la capacité à définir leur propre identité ; ils cessent de l'être lorsqu'ils parviennent à se réapproprier une identité positive ou à contester la dichotomie elle‑même, notamment via des identités hybrides ou queer[2]. La défense des groupes minorisés, qui implique parfois d'accepter temporairement les catégories imposées par le dominant — une stratégie que Gayatri Spivak nomme « essentialisme stratégique » a selon lui ses limites. G. Spivak insiste sur la nécessité d'analyser l'altérisation (othering) à l'intersection des multiples rapports de domination (race, genre, classe, sexualité, handicap, religion), conformément à l'approche intersectionnelle de Crenshaw, afin de comprendre la diversité des expériences de discrimination et de fonder des coalitions entre groupes vulnérables, comme le propose Judith Butler[17],[2].

Dans l'Histoire, la polémologie et l'étude des colonialismes et des récits d'invasions

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Gravure de Théodore de Bry représentant des violences et crimes commis par les troupes de Sebastián de Belalcázar en 1539, lors de la conquête espagnole de l’Amérique du Sud. Ici, lors d'une attaque contre les amérindiens ne lui ayant pas amené assez d'or, elles tranchent les mains et les nez des survivants, certains étant aussi livrés à des chiens "pour qu'ils soient mis en pièces et dévorés". Ceci illustre comment l'altérisation radicale de l'autochtones (le sauvage, non baptisé et supposé privé d'âme) le rend inférieur et déshumanisé ; une justification morale et politique aux exactions, mutilations et mise à mort, ici de la part d'envahisseurs européens prétendant souvent servir la foi chrétienne et catholique.

S'appuyant notamment sur les théories postcoloniales de la construction de l'Autre, la Recherche a montré que, depuis l'antiquité au moins, les Récits de guerre, d'établissement de dictatures ou d'invasion coloniales, quand ils sont faits par les dominants, envahisseurs, ou leurs alliés, mobilisent toujours l'altérisation, qui justifie l'invasion, les crimes de guerre et les spoliations massives ; en annonçant ou racontant rétrospectivement leurs invasions, supposée apporter la « vraie » religion et la civilisation. Dans le même temps, ces récit cachent ou minimisent les massacres et spoliations.

Dès la période coloniale espagnole, Bartolomé de las Casas analyse comment les envahisseurs chrétiens justifient des massacres d'amérindiens malgré le caractère absolu et impérieux des commandements bibliques (tu ne tuera point...) et évangélique (tu aimeras ton prochain comme toi-même...), dénonçant une grave et paradoxale « incohérence chrétienne » entre doctrine et pratique[18], un type d'incohérence qui sera périodiquement relevé dans toutes les grandes religions.

Dans une perspective anthropologique, le philosophe français René Girard souligne que les sociétés chrétiennes elles-même  en totale contradiction avec les évangiles  ont parfois continué à recourir au mécanisme du « bouc émissaire », qu'il a notamment étudié et décrit dans La Violence et le Sacré[19] et dans Des choses cachées depuis la fondation du monde1978)[20],[21]

Les études postcoloniales, comme celles d’Achille Mbembe, montrent que la violence coloniale chrétienne reposait sur une altérisation radicale de l’autre, incompatible avec l’universalité proclamée de l’amour du prochain (Critique de la raison nègre, 2013)[22],[23]. Et Enrique Dussel analyse la colonisation comme un « encubrimiento del Otro », c’est‑à‑dire une occultation de l’altérité qui rend possible la violence malgré les principes évangéliques et judéochrétiens[24]. La contradiction ne réside pas dans la théologie elle‑même, mais vient des usages politiques, sociaux et idéologiques qui en sont faits en neutralisant ou détournant l'exigence éthique du Nouveau Testament.

Selon Hilary Duffield (2025), ces récits exploitent des schémas cognitifs profondément ancrés  corporels, territoriaux ou psychologiques  pour produire l'image d'un « autre » menaçant, qui deviendra facilement un bouc émissaire[1]. Dans le domaine de la citoyenneté, parmi les personnes pouvant souffrir de ce type d'exclusion figurent certaines figures de la domesticité[25], les immigrés naturalisés, les couples mixtes ou binationaux, les descendants de deux parents immigrés et les personnes métis[26],[27],[28].

Contre récits

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Mais H Duffield note qu'à partir des années 1950, émergent aussi des « contre‑récits » d'invasion, que l'on retrouve jusque dans la science-fiction (dans la série des Pandora par exemple), qui à leur tour réécrivent et critiquent l'idéologie de la différence présente dans le récit des envahisseurs, avec alors des formes nouvelles et spécifiques d'altérisation, distinctes des hiérarchies coloniales classiques, car c'est alors l'envahisseur qui est généralement représenté comme une figure menaçante et négative plutôt que subalterne[1]. Ce dispositif narratif repose sur une dynamique cognitive fondée sur deux émotions opposées : la perception d'un envahisseur dangereux, activant les mécanismes cérébraux de détection de menace, et l'empathie envers la communauté menacée, renforcée par l'identification culturelle ou par des ressorts narratifs de suspense et de solidarité[1].

Éthique du rapport à l'autre et assignation à l’altérité

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Le fait de définir l’autre de l’extérieur, de le figer dans une différence imposée soulève des enjeux profondément éthiques, car ceci engage la manière dont un sujet reconnaît, accueille ou au contraire réduit l’autre. L’éthique veut que le rapport à l’autre ne soit ni malveilant, ni de domination (assignation, stigmatisation, invisibilisation), ni d'exotisation (monstration, figement), mais d'ouverture, de responsabilité et de co‑construction.

Ainsi, selon le philosophe Paul Ricoeur (qui a en 2015 intitulé l'un de ses ouvrages : « Soi–même comme un autre »)[29], pour Lévinas l’éthique commence quand le sujet renonce à dominer ou à définir l’autre : le « visage » de l’autre excède toute tentative de compréhension totale, obligeant le sujet à une posture de vulnérabilité et de responsabilité. L’altérité ne doit donc pas être construite ni assignée, mais accueillie comme transcendance, ce qui interdit de réduire ou assigner l'autre à un stéréotype ou à une catégorie. « La requête éthique la plus profonde est celle de la réciprocité, qui institue l’autre comme mon semblable et moi-même comme le semblable de l’autre »[30].

Inversement, pour Ricoeur, dans l'éthique de la réciprocité, le rapport au « différent » n’est pas asymétrique mais dialogique : l’autre n’est pas un absolu qui dépasse le sujet, mais un partenaire dans une relation de co‑construction. L’éthique consiste alors à reconnaître l’autre comme un semblable, sans effacer la différence, et à éviter les formes d’assignation qui enferment l’autre dans une identité imposée[3].

Pour Judith Butler, l’éthique consiste à refuser les mécanismes de construction de l’altérité fondés sur l’effacement ou la monstration, et à privilégier des relations où chacun peut être affecté, transformé et reconnu dans sa singularité[3].

Sortir du système de l'« altérisation »

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Anna-Liisa Kaasila‑Pakanen observe dans sa thèse (soutenue en 2023) que les approches classiques du « management de la diversité et du multiculturalisme » dans les organisations reposent souvent sur des catégories fixes (femmes, minorités ethniques, religieuses et/ou sexuelle, personnes neuroatymiques, handicapées, migrantes, etc.) ; ces politiques, veulent ou prétendent valoriser la diversité, mais reproduisent encore en réalité, involontairement, des processus d'altérisation (othering), en assignant la différence à certains corps, elles renforcent ou entretiennent des frontières identitaires et maintiennent des rapports hiérarchiques entre «nous» et «eux»[31].

En mobilisant les théories postcoloniales et féministes, A.L Kaasila‑Pakanen propose de remplacer ces logiques « essentialisantes » par une conception relationnelle et dynamique de la différence, pensée comme un « entre‑deux » qui se construit dans les rencontres affectives, corporelles et dialogiques au sein des organisations.
C'est une alternative au management du multiculturel : au lieu de gérer des groupes pré‑définis, il s'agit de créer des espaces et moments de rencontre où les identités se négocient, se déplacent et cessent d'être figées. Cela permet de dépasser les dispositifs de diversité qui, malgré leur intention inclusive, reconduisent des barrières d'appartenance et des inégalités. La thèse propose de penser la différence comme relation via trois approches[31] :

  1. méthodologique, en invitant à des pratiques de recherche déconstructives sensibles aux corps et aux affects ;
  2. politique, en offrant un cadre pour lutter contre les inégalités organisationnelles et soutenir des alliances féministes transnationales ;
  3. pédagogique, en reliant recherche engagée et pédagogie engagée pour transformer les pratiques managériales.

Références

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  1. 1 2 3 4 5 6 Duffield, Hilary (mai 2025) The Diachronic Analysis of the Anglophone Invasion Narrative and Its Counter-Narrative Forms in Fiction and Film ; in Narrative, volume 33, édition 2, pages 243-263 (21p) ; consulté le=2026-08-23.
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  5. Olivier Voirol, « Les luttes pour la visibilité: Esquisse d'une problématique », Réseaux, vol. n° 129-130, no 1, , p. 89–121 (ISSN 0751-7971, DOI 10.3917/res.129.0089, lire en ligne, consulté le ).
  6. Adeline Arniac, Se défaire les uns les autres : perspectives éthiques sur la (dé)construction de l'altérité, Presses universitaires de Paris Nanterre;, (lire en ligne).
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  26. Brun S (2024) Chap 8. Naviguer l’altérité. Les « métis » face aux assignations. in Derrière le mythe métis : Enquête sur les couples mixtes et leurs descendants en France (p. 271-308). La Découverte |url=https://shs.cairn.info/derriere-le-mythe-metis--9782348078620-page-271?lang=fr ; consulté le=2026-08-23
  27. Tucci I (2020) Altérisation et marqueurs de différence sociale et ethno-raciale: expériences de descendants d’immigrés en France et en Allemagne. In Journée d'études «Éducation et diversité, Nouveaux chantiers en France», Réseau International Éducation et Diversité (RIED)-France. https://shs.hal.science/halshs-02473462/file/Pr%C3%A9sentation%20Tucci_RIED.pdf ; consulté le=2026-08-26
  28. Salcedo Robledo 2011.
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  30. Paul Ricœur, « Approches de la personne » in Lectures 2 : La Contrée des philosophes, Paris, Seuil, 1992, p. 205 ; consulté le=2026-08-26.
  31. 1 2 Anna-Liisa Kaasila-Pakanen, « Thinking through encounters : postcolonial essays on difference and otherness in organization studies », sur oulurepo.oulu.fi, (consulté le ).

Voir aussi

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Bibliographie

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Articles connexes

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