Photographie abstraite

La photographie abstraite est un genre photographique dans lequel l’artiste s’éloigne de la représentation réaliste de personnes, de paysages ou d’objets matériels pour stimuler la réflexion ou susciter des émotions chez l’observateur en mettant en évidence la beauté cachée des formes, des textures et jeux de couleurs, de perspectives ou d’ombres et de lumière. Elle peut également, en partant d’un fragment d’objet ou de scène naturelle et en l’extrayant de son contexte habituel, lui donner par différents degrés d’abstraction, l’apparence d’un objet irréel ou immatériel. La signification de l’œuvre peut être perçue différemment par chaque spectateur, indépendamment de l’intention originelle de l’artiste.

Photographie abstraite
Jeu de couleurs se reflétant dans un plan d’eau à Bordeaux
Type
Photographie abstraite
Usage
Remplacer la représentation du réel par des images où prédominent formes, textures et jeux de lumière
Date d'apparition
Début du XXe siècle
Statut
Possibilités décuplées grâce à la technologie numérique
Principaux photographes
Alvin Langdon Coburns, Lazlo Moholy-Nagy, Joseph H. Neumann, Aaron Siskind, Frederick Sommer, Wolfgang Tillmans, Barbara Kasten.

Les œuvres peuvent être produites à l’aide d’équipement photographique traditionnel en utilisant processus et procédés chimiques ou électroniques. Sans l’aide d’une caméra, elle peut être créée par manipulation d’un film, d’un papier ou d’autres médias photographiques y compris par manipulation numérique. Dans ce dernier cas on peut parler d’ « art numérique ».

Éléments de la photographie abstraite

modifier
Abstract (Paul Strand - 1917)

Le degré d’abstraction d’une photographie abstraite peut varier d’un artiste à l’autre allant du « presque représentatif » comme les images d’Aaron Siskind (E.U.A. / 1903-1991) reproduisant des plaques de peinture pelées ou encore celles de Paul Strand (E.U.A. / 1890-1976), représentations figuratives d’un moment dans une image construite selon les principes théoriques de l’abstraction, jusqu’aux images créées sans caméra ou film de Marco Breuer (Allemagne / 1966) en exposant un matériau photographique à la chaleur, à la lumière ou à un abrasif[1]. Bien que la photographie abstraite ne réponde pas à des règles ou conventions précises, on y retrouve généralement un certain nombre de caractéristiques où les éléments graphiques prennent le pas sur le sujet lui-même. D’une composition claire et structurée résultera l’équilibre entre les formes, les couleurs, les textures et la lumière[2].

  • Les formes : elles définissent l'agencement visuel et l'interaction des éléments au sein de l'image au moyen de formes géométriques ou de lignes organiques[2]; des compositions originales attirent le regard[3].
  • Les couleurs : elles confèrent profondeur et intensité à l'image révélant souvent des significations qui structurent l'œuvre et stimulent son interprétation[2]; elles peuvent susciter des émotions fortes ou créer une atmosphère particulière[3].
  • Les textures : elles donnent de la profondeur à une image et révèlent la complexité d’objets quotidiens; en captant l'attention du spectateur, elles créent une atmosphère particulière et suscitent une émotion forte chez le spectateur[2],[3].
  • La lumière : elle met en valeur la forme, les détails ou certaines zones d'un sujet, jouant un rôle important dans la composition et l'atmosphère de la photo[2]; elle peut transformer une scène banale en créant des contrastes qui révèlent des formes et motifs que l’on n’aperçoit pas au premier coup d’œil[3].

Historique

modifier

« C’est une nature différente qui parle à la caméra plutôt qu’à l’œil (Walter Benjamin, Little History of Photography, 1929). »

La photographie abstraite est née au début du XXe siècle comme une tentative de saisir par des moyens techniques les facettes cachées du réel [2]. Le premier à en définir le concept fut Alvin Langdon Coburn en 1916.

Les premiers essais

modifier
Cyanotype de l'algue brune Dictyota dichotoma d'Anna Atkins )

Les premières images que l’on pourrait qualifier de « photographies abstraites » remontent au tout début de la photographie alors que certains chercheurs arrivèrent à créer des effets de lumière sans l’aide d’une caméra grâce à des substances fixant ces effets sur divers supports. Dans la plupart des cas, il s’agissait d’une démarche scientifique sans but artistique. Toutefois, ces recherches sont reconnues comme ayant ouvert la porte aux démarches artistiques subséquentes.

En 1842, John William Draper parvint grâce à un ''spectroscope'' à faire apparaitre les spectres lumineux, jusque-là non visibles[4].

L’année suivante, Anna Atkins (Royaume-Uni, 1799 - 1871) publiait un livre de cyanotypes procédé mis au point par le scientifique et astronome anglais John Frederick William Herschel en plaçant des algues sèches, couleur bleu de prusse, directement sur un support papier[5]. D’autres essais allant dans la même direction comprirent les vortographes d’Alvin Langdon Coburns, les shadographes de Christian Schad ou les rayogrammes de Man Ray. Ces diverses tentatives faisaient appel à divers procédés et n’impliquaient pas nécessairement l’utilisation d’une caméra :

  • Cliché-verre: procédé combinant le dessin, la gravure et la photographie en dessinant en négatif sur une surface telle du verre ou un film puis en la transformant en positif sur un papier photosensible.
  • Photogramme: procédé consistant à placer des objets sur une surface photosensible (papier photo ou film) et en l'exposant ensuite directement à la lumière.
  • Luminogramme : variante du photogramme, ce procédé expose directement le matériel photo sensible à la lumière sans l’intervention d’un objet.
  • Chimigramme (ou chemmogramme): procédé utilisant du gélatinobromure d’argent (le papier photosensible, le révélateur et le fixateur), le chimigramme permet de rendre visibles les transformations physiques des produits chimiques dans l’émulsion, résultant en un genre d’aquarelle.

Au cours de la première décennie du XXe siècle une vague d’exploration artistique en peinture et en sculpture hâta le passage de l’impressionnisme et du post-impressionnisme au cubisme et au futurisme[6], vague que l’on retrouva bientôt en photographie. Alfred Stieglitz commença en 1910 à présenter des peintres abstraits dans sa galerie, 291 arts gallery, laquelle n’avait accueilli jusque-là que des photographes. Les premières images que l’on reconnait maintenant comme « photographies abstraites » furent la série « Régularités symétriques de formes naturelles » présentée par Erwin Quedenfeldt à Cologne en 1914[7]. Trois ans plus tard, Alvin Langdon Coburn lançait sa série Vortographes composée d’environ vingt-quatre photos prises avec une caméra munie d’un objectif à prismes multiples, résultant en images différentes de ce que voyait son œil, très éloignées des portraits et paysages qu’il avait photographiés précédemment[8]. Dans les années 1920 et 1930, nombreux furent les photographes expérimentant avec la photographie abstraite. En Europe, Prague devint le centre de la photographie d’avant-garde avec František Drtikol, Jaroslav Rössler, Josef Sudek et Jaromir Funke, tous inspirés par le cubisme et le futurisme. Les images de Rössler spécialement abandonnaient toute représentation pour n’être que pures abstractions d’ombres et de lumière[9].

Fortement influencé à ses débuts par le pictorialisme en photographie et par les peintures de Braque, Kandinsky et Picasso, Paul Strand après avoir découvert l’œuvre d’Alfred Stieglitz, David Octavius Hill, Julia Margaret Cameron, Gertrude Käsebier et Clarence Hudson White à la Photo-Secession Gallery s’orientera d’abord vers la straight photography, une photographie sans manipulations de laboratoire et effets spéciaux. Progressivement il tentera dans des photographies se distinguant peu de celles de ses collègues figuratifs d’aller au-delà de la réalité pour traduire dans une perspective historico-culturelle la continuité de l’expérience humaine dans un lieu donné[10]. Dans les années 1920, Christian Schad, à la fois peintre et photographe, réintroduit la technique du photogramme déjà expérimentée au XIXe siècle à des fins scientifiques, cette fois comme moyen d’expression artistique abstraite précédant de quelques années les tentatives similaires de Man Ray et de László Moholy-Nagy. Certains, y voyant une invention se référèrent à des « schadogrammes » alors que lui-même les appellera "compositions photographiques" dans leur présentation à Tristan Tzara pour reproduction dans son Dadophone[11].

Après 1930, deux tendances s’observent en photographie abstraite, l’une issue du constructivisme, l’autre du surréalisme. La première est représentée par László Moholy-Nagy, lequel, chef de file de l’école moderniste néo-Bauhaus, présente à partir de 1937 un travail dans lequel la conception des éclairages fait appel aux luminogrammes et photogrammes dans la tradition constructiviste[12]. D’autres artistes s’inspireront du surréalisme et du futurisme comme Man Ray, Maurice Tabard, André Kertész, Curtis Moffat et Filippo Masoero dont les travaux remettent en question à la fois la réalité et la perspective. Bien que surtout connu pour ses photographies réalistes, André Kertész, aussi associé au mouvement dadaiste, se signale par ses compositions qui distordent lumière, perspectives et représentations classiques pour générer des formes nouvelles et originales[13].

Pendant et après la Deuxième Guerre mondiale des photographes comme Minor White, Aaron Siskind, Henry Holmes Smith et Lotte Jacobi photographièrent des objets sous des angles montrant que même la nature autour de nous contient des éléments d’abstraction qui y sont imbriqués[14].

Au cours de la décennie 1950, Frederick Sommer innova en photographiant des objets trouvés, préalablement réarrangés, résultant en images ambigües pouvant donner lieu à diverses interprétations comme celle, particulièrement énigmatique et révélatrice, intitulée The Sacred Wood, titre donné par T.S. Eliot à son essai sur la critique et la signification[15].

Les années 1960 furent marquées par de nouvelles explorations repoussant les limites du médium comme celles des photographes Ray. K. Metzer, Robert Heinecken et Walter Chappell.

Vers le milieu de la décennie 1970, Joseph H. Neumann introduisit les chemmogrammes ou photographies résultant d’un développement photographique dans lequel l’image originale était transformée après l’étape d’agrandissement par l’ajout de teintures chimiques lui donnant l’aspect d’une photographie abstraite. Contrairement toutefois au processus numérique qui lui succédera avec l’avènement de l’ordinateur reproductible à l’infini, chaque pièce ainsi créée était unique[16],[17]. La fin des années 1970 vit les photographes aller jusqu’aux extrêmes limites de ce que permettait la photographie traditionnelle développée en chambre noire. Inspirée par le travail de Moholy-Nagy, Susan Rankaitis commença à incorporer des images empruntées à des textes scientifiques dans des photogrammes géants[18]. Elle devait par la suite produire d’énormes constructions interactives qui élargissaient la notion même de ce que pouvait être la photographie que ce soit sur le plan matériel ou notionnel[19]. On a ainsi pu dire de son œuvre qu’elle « imitait la fragmentation de l’intelligence contemporaine »[20].

L’avènement de l’ordinateur permit aux artistes des années 1990 d’explorer de nouvelles techniques dans la création photographique. Des photographes comme Thomas Ruff, Barbara Karsten, Tom Friedman, Carel Barth créèrent ainsi des œuvres où se juxtaposaient photographie, sculpture, impression et images générées par ordinateur[21]. Toutefois, l’immense popularité de la photographie numérique poussa un certain nombre d’artistes comme Mel Bochner (E.U.A. - 1940-2025) à retourner aux sources suscitant un nouvel engouement pour une utilisation inventive de la photographie analogique. Retournant au travail de chambre noire, ceux-ci reviennent aux premiers âges de la photographie avec des images produites sans l’aide de caméras, aux photogrammes, à la solarisation des images ou à la cyanographie[1].

Les courants contemporains

modifier

Avec l’avènement de l’ordinateur et des logiciels de création professionnels les frontières de la photographie abstraite imposées par les films et produits chimiques d’antan furent abolies. Combinant technologie des médias et expertise photographique, des artistes créent des matrices virtuelles dont ils tirent des images numériques souvent au carrefour entre le figuratif et l’imaginaire en utilisant des outils de création jusque-là inédits comme l’esthétique du pixel et l’utilisation créative du « bruit » numérique[3].

Alors que la photographie figurative avait comme sujet principal la représentation du monde réel, ce sont les couleurs, les formes, les textures et la lumière qui seront les sujets de la photographie abstraite. Si l’objectif de la première avait été de documenter la réalité ou de traduire un contexte social, historique ou visuel, l’objectif de la deuxième sera plutôt de susciter des émotions ou d’explorer des concepts. Il s’ensuit que l’interprétation de l’image photographique, basée jusque-là sur la reconnaissance de la réalité sera dorénavant subjective, laissée à l’imagination de l’observateur et permettra une multitude d’interprétations tout aussi valides les unes que les autres, pouvant s’avérer très éloignées de l’intention originelle de l’artiste[3].

Il en résulte que ce qui fut jusque-là la « photographie abstraite » se transforme de nos jours en un « art numérique » dans lequel les modifications de mise au point, l’ajout d’effets lumineux ou la juxtaposition de plusieurs images créent des textures ou des effets inédits remettant en question la notion même de photographie traditionnelle et soulevant de nouveaux problèmes, notamment juridiques, au niveau de la matérialité et de la propriété [3]. Parmi les photographes les mieux connus de cette période on peut mentionner:

  • Harvey Lloyd (E.U.A.) né en 1926
  • Barbara Kasten (E.U.A.) née en 1936
  • Ellen Carey (E.U.A.) 1952
  • Kim Keever (E.U.A.) 1955
  • Penelope Umbrico, (E.U.A.) 1957
  • Thomas Ruff (Allemagne) 1958
  • Michael Wesely (Allemagne) 1963
  • Gaston Bertin (France) 1965
  • Stefan Heyne (Allemagne) 1965
  • Ard Bodewes (Pays-Bas) 1966
  • Wolfgang Tillmans (Allemagne) 1968
  • Adam Broomberg (Afrique du Sud) 1970
  • Oliver Chanarin (Royaume-Uni) 1971
  • Andrew Prokos (E.U.A.) 1971
  • Jessica Eaton (Canada) 1977
  • Nicki Stager (E.U.A.) 1978[22]

Galerie

modifier

Notes et références

modifier

Références

modifier
  1. 1 2 Barbara Karsten, « Second Nature: Abstract Photography Then and Now », sur deCordova Sculpture Park and Museum,, (consulté le )
  2. 1 2 3 4 5 6 Joachim Rodrigez y Romero, « Photographie abstraite – motifs au-delà de la réalité », sur kunstplaza, (consulté le )
  3. 1 2 3 4 5 6 7 Murielle Buisson, « Photographie d’art abstraite : Comment appréhender et savourer l’esthétique ? », sur Une image pour rêver, (consulté le )
  4. (en) Alexandra Lambert, « Thoughts are Things : Magical Objects, Objective Magic and Sax Rohmer’s The Dream-Detective (1920) », dans Elmar Schenkel & Stefan Weiz (ed), Magical Objects : Things and Beyond, Galda & Wilch, (ISBN 978-3-931397-56-2)
  5. Anne Atkins, Photographs of British Algae: Cyanotype Impressions, visible sur le site New York Public Library, Digital Collection, URL : https://digitalcollections.nypl.org/
  6. Gamboni 2002, p. 136.
  7. (en) « Abstract Photography », sur artspan (consulté le )
  8. Rexer 2013, p. 56.
  9. Birgus 2002, p. 102.
  10. (en) Richard Conway, « Paul Strand, Master of Modernism, in Retrospect », Time Magazine, (lire en ligne)
  11. (en) « Dada, No 7, (Dadaphone) », sur The International Dada Archives (consulté le )
  12. (en) Richard Kostelanetz, Moholy-Nagy : An Anthology, New York, DaCapo Press, (ISBN 978-0306804557), p. 54
  13. (en) Jane Corkin et B. Lifson, André Kertész: A Lifetime of Photography, London, Thames and Hudson, (ISBN 0-500-54085-3), p. 9-11
  14. (en) University of Arizona, « Aaron Siskind 1903 - 1991 », sur Center for Creative Photography (consulté le )
  15. (en) Robert C. Morgan, « Frederick Somme’s Paradigm of Art and Reality », sur The Brooklyn Rail
  16. (de) Hannes Schmidt, « Bemerkungen zu den Chemmogrammen von Joseph Neumann. Austellung in der Fotographik Studio Galerie von Prof. Pan Walther », Photo-Press, no 22, , p. 6
  17. (de) Gabriele Richter, « Joseph H. Neumann. Chdemmogramme », Color Photo, no 12, , p. 24
  18. Rexer 2013, p. 196.
  19. (en) Suzanne Muchnic, « Picture a World with No Limits », Los Angeles Times, (lire en ligne)
  20. (en) Suvan Geer, « Santa Monica », Los Angeles Times, (lire en ligne)
  21. Rexer 2013, p. 144.
  22. Rexer 2013, p. 198-100.

Bibliographie

modifier
  • (en) Vladimir Birgus, Czech Photographic Avant-Garde 1918-1948, Cambridge, MIT Press, (ISBN 0-262-02516-7)
  • (en) Dario Gamboni, Potential Images: Ambiguity and Indeterminism in Modern Art, London, Reaktion Books, (ISBN 1-86189-149-0)
  • Marie-Pierre, Extraction Lyrique: Photographie Abstraite Récolte 2015, CreateSpace Independent Publishing Platform, , 198 p. (ISBN 978-1517543150)
  • (en) Amit Kumar Maity (auteur) et Moumita Singh (contributrice), THE MODERN ABSTRACT PHOTOGRAPHY: "Where Light Meets Imagination", Publication indépendante, , 134 p. (ISBN 979-8293223626)
  • (en) John Humphrey, Creative and Experimental Photography: Art and Techniques, The Crowood Press, , 176 p. (ISBN 978-0719840005)
  • (en) Lyle Rexer, The Edge of Vision : The Rise of Abstraction Photography, New York, Aperture Foundation, (ISBN 978-1597112420)
  • (en) Steven E. Scribner, Reflections: Abstract Art and Photography, Publication d’auteur, , 93 p. (ISBN 979-8271328572)
  • (de) Lambert Wiesing, « Was könnte 'Abstrakte Fotografie' sein? », dans Lambert Wiesing, Artifizielle Präsenz. Studien zur Philosophie des Bildes, Frankfurt, Suhrkamp, (ISBN 3-518-29337-0), p. 81-98
  • (de) M. Kröner, « Form, Fragment, Formation. Aktuelle Tendenzen der Abstrakten Fotografie. », Kunstforum International., vol. 206,

Voir aussi

modifier

Articles connexes

modifier

Liens externes

modifier