Siège de Port-Royal (1707)
Le siège de Port-Royal se compose de deux tentatives distinctes menées en 1707 par les colonies britanniques de la Nouvelle-Angleterre pour conquérir la colonie française de l'Acadie en s'emparant de sa capitale, Port-Royal, pendant la deuxième guerre intercoloniale. Les deux opérations sont menées par des troupes coloniales sous le commandement d'officiers peu expérimentés dans l'art du siège. Dirigée par le gouverneur de l'Acadie, Daniel d'Auger de Subercase, la garnison française de Port-Royal résiste facilement aux deux attaques, avec l'appui de la milice acadienne et de la Confédération Wabanaki à l'extérieur du fort.
| Date | |
|---|---|
| Lieu | Port-Royal (Acadie) |
| Issue | Victoire française, acadienne, et micmac |
| Daniel d'Auger de Subercase Bernard-Anselme de Saint-Castin Pierre Morpain Pierre Maisonnat |
John March (en) Francis Wainwright (en) Charles Stuckley |
| 160 soldats troupes de la marine 60 soldats milice acadienne 100 guerriers Micmacs[1] |
1 150 soldats milice coloniale au premier siège 850 soldats milice coloniale au deuxième siège[2] |
| Inconnues | Inconnues |
Deuxième Guerre intercoloniale
Batailles
Québec et Terre-Neuve :
Acadie et Nouvelle-Angleterre :
| Coordonnées | 44° 43′ nord, 65° 37′ ouest | |
|---|---|---|
Le premier siège débute le et dure onze jours. Les troupes provinciales commandées par le colonel John March (en) parviennent à établir des positions près du fort de Port-Royal, mais l'ingénieur de March affirme qu'il est impossible de débarquer les canons nécessaires. La force britannique se retire alors, sur fond de désaccords au sein de son conseil de guerre. Le second siège commence le suivant. Les assaillants ne parviennent jamais à établir des camps sécurisés en raison des vigoureuses sorties défensives organisées par Subercase.
À Boston, les deux tentatives de siège sont considérées comme un échec retentissant, et les chefs de l'expédition sont tournés en dérision à leur retour. Craignant que les Britanniques ne reviennent l'année suivante, Subercase renforce les fortifications de Port-Royal et encourage des attaques contre la marine marchande de la Nouvelle-Angleterre. Finalement, Port-Royal est prise en 1710 par une force plus importante comprenant des troupes de l'armée britannique, ce qui marque la fin de la domination française en Acadie.
Contexte
modifierHistorique
modifierPort-Royal est la capitale de la colonie française de l'Acadie presque depuis le début de la colonisation française de la région en 1604. Elle devient ainsi un point central des conflits entre colons anglais et français au cours du siècle suivant. En 1613, elle est détruite par des assaillants anglais dirigés par Samuel Argall, mais elle est finalement reconstruite[3]. En 1690, elle est capturée par des forces de la province de la Baie-du-Massachusetts, avant d'être restituée à la France par le traité de Ryswick[4].
Préparatifs français
modifierAvec le déclenchement de la guerre de Succession d'Espagne en 1702, les colons anglais et français se préparent une nouvelle fois au conflit. Le gouverneur de l'Acadie, Jacques-François de Monbeton de Brouillan, ayant anticipé la guerre, a déjà entrepris la construction d'un fort de pierre et de terre en 1701, dont l'essentiel est achevé en 1704[4]. À la suite d'un raid français contre Deerfield, à la frontière du Massachusetts, en , les colons anglais de Boston organisent une expédition contre l'Acadie en mai de la même année. Dirigée par Benjamin Church, celle-ci mène des attaques contre Grand-Pré et d'autres communautés acadiennes[5]. Les récits anglais et français divergent quant à une éventuelle attaque contre Port-Royal. Selon Church, ses hommes jettent l'ancre dans le port et envisagent d'attaquer la place, mais renoncent finalement à ce projet. Les sources françaises affirment au contraire qu'une attaque de faible ampleur est effectivement menée[6].
Lorsque Daniel d'Auger de Subercase devient gouverneur de l'Acadie en 1706, il adopte une stratégie offensive en encourageant les raids autochtones contre les colonies anglaises de la Nouvelle-Angleterre. Il favorise également les activités de course depuis Port-Royal contre le commerce maritime anglais. Ces corsaires se révèlent particulièrement efficaces : entre 1702 et 1707, la flotte de pêche anglaise des Grands Bancs diminue de 80 %, tandis que plusieurs communautés côtières de la Nouvelle-Angleterre sont attaquées[7].
Préparatifs de la Nouvelle-Angleterre
modifierLes marchands anglais de Boston commercent depuis longtemps avec Port-Royal, et une partie de ces échanges continue même après le début de la guerre[8]. Certains de ces marchands, notamment Samuel Vetch, sont étroitement liés au gouverneur du Massachusetts Joseph Dudley (en). En 1706, l’indignation grandit dans l’assemblée coloniale face à cette situation. Vetch choisit de répondre à ces accusations en se rendant à Londres pour défendre un projet d’expédition militaire contre la Nouvelle-France, tandis que Dudley, qui a déjà demandé un tel soutien sans obtenir de réponse, décide de montrer son hostilité envers les Français en organisant une expédition contre Port-Royal avec des ressources essentiellement coloniales[9]. En , il reprend une idée qu’il avait déjà formulée en 1702, consistant à faire mener une expédition par des troupes de la Nouvelle-Angleterre, soutenues par des éléments de la Royal Navy disponibles localement[9],[10]. Sa proposition est approuvée par l’assemblée le . L’opinion publique coloniale est divisée : certains ministres soutiennent le projet, tandis que Cotton Mather « prie Dieu de ne pas emmener son peuple loin d’ici »[11].
Le Massachusetts mobilise près de 1 000 hommes ; le New Hampshire en fournit 60, Rhode Island 80, et une compagnie d’autochtones du cap Cod est également recrutée. Ces hommes sont organisés en deux régiments d’infanterie provinciale : le premier régiment, composé de douze compagnies en tuniques rouges, est dirigé par le colonel Francis Wainwright (en), tandis que le second, composé de onze compagnies en tuniques bleues, est placé sous le commandement du colonel Winthrop Hilton (en)[12],[13]. Le recrutement est difficile dans le Massachusetts en raison du manque d’enthousiasme pour l’expédition, et les autorités doivent recourir à la conscription pour compléter les effectifs[14].
Les autorités du Connecticut sont également sollicitées, mais elles refusent, invoquant le ressentiment suscité par la restitution de Port-Royal par traité après sa capture en 1690[15]. La force, placée sous le commandement du colonel John March (en), totalise 1 150 soldats et 450 marins. Elle est transportée par une flotte de 24 navires, dont le navire de guerre de la Royal Navy Deptford armé de 50 canons, commandé par le capitaine Charles Stuckley, ainsi que la ketch provinciale Province Galley armée de 24 canons et dirigée par Cyprian Southack (en)[12],[14]. March emmène aussi avec lui un ancien prisonnier des Malécites, John Gyles (en), comme interprète[16].
Premier siège de Port-Royal
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La flotte britannique arrive à l'entrée du port de Port-Royal le , et les troupes débarquent le lendemain. À ce moment, la force de défense du gouverneur Subercase se compose de 100 soldats des Troupes de la Marine, renforcés fortuitement par l'arrivée récente de 60 autres hommes destinés à prendre le commandement d'une frégate nouvellement construite. Quelques heures seulement avant l'arrivée des Britanniques, il accueille également environ 100 guerriers abénaquis dirigés par le jeune Bernard-Anselme d'Abbadie de Saint-Castin. Dès que les navires ennemis sont aperçus, Subercase mobilise aussi la milice locale, réunissant environ 60 hommes[1].
John March débarque environ 700 hommes au nord du fort et 300 autres au sud sous le commandement du colonel Samuel Appleton, avec pour objectif d'établir une ligne de siège autour de la place forte[1]. Les deux contingents sont toutefois débarqués trop loin du fort et passent le reste de la journée à s'en approcher. Le matin du , Subercase envoie un petit détachement au sud, mais celui-ci est repoussé vers le fort par les hommes d'Appleton[17]. Subercase conduit alors lui-même une force plus importante au nord, où il met en place une embuscade près d'une rivière que les troupes de March doivent franchir. Après un combat acharné, au cours duquel le cheval de Subercase est abattu sous lui, les défenseurs sont contraints de se replier dans le fort[18].
Les troupes de la Nouvelle-Angleterre établissent leurs camps à environ 2,4 kilomètres du fort. Depuis celui-ci, Subercase envoie régulièrement des détachements harceler les groupes chargés du ravitaillement ennemi, ce qui alimente des rumeurs selon lesquelles des renforts de miliciens arrivent du nord de l'Acadie. Les assiégeants parviennent à rapprocher progressivement leurs positions du fort, mais leur ingénieur en chef, le colonel John Redknap, estime qu'il est impossible de débarquer en toute sécurité les canons lourds de l'expédition, puisqu'ils devraient être transportés sous le feu direct du fort[2]. Cette situation provoque de vives divergences entre March, Redknap et Stuckley, désaccords qui précipitent l'échec de l'opération. Après un dernier assaut lancé le — que les sources françaises décrivent comme une tentative avortée de s'emparer du fort, tandis que les sources britanniques affirment qu'il ne vise qu'à détruire quelques bâtiments situés à l'extérieur de l'enceinte — l'expédition rembarque le lendemain. Le , la flotte quitte Port-Royal. March ordonne alors de mettre le cap sur la baie de Casco, près de l'actuelle ville de Portland, dans le Maine[19],[20].
Entre les deux sièges
modifierDepuis la baie de Casco, March envoie une lettre à Boston dans laquelle il attribue l'échec de l'expédition à Stuckley et à Redknap[19]. Cependant, la nouvelle de la défaite précède l'arrivée de ses messagers, qui sont accueillis à Boston par une foule de femmes et d'enfants venus les huer[21]. Redknap, l'un des messagers, parvient à convaincre le gouverneur Dudley qu'il a agi conformément aux ordres reçus. La responsabilité de l'échec est alors généralement imputée à March[22]. Dudley lui ordonne de maintenir la flotte sur place et exige que tous les hommes restent à bord sous peine de mort, tandis que son conseil examine les mesures à prendre. Finalement, Dudley décide d'envoyer des renforts ainsi qu'une commission de trois membres — composée de deux colonels et de John Leverett (en), un juriste sans expérience militaire — chargée de superviser l'opération. Il ordonne également à l'expédition de lancer une seconde attaque contre Port-Royal[21].
Malgré ces directives, les désertions se multiplient au sein de la flotte britannique. Lorsque celle-ci reprend la mer en direction de Port-Royal à la fin du mois d'août, ses effectifs sont tombés à environ 850 hommes. March abandonne alors le commandement de l'expédition et est remplacé par Wainwright[21]. Subercase est prévenu à l'avance de cette nouvelle tentative. Il fait renforcer les défenses afin de ralentir l'approche des assaillants[21]. Il bénéficie également de l'arrivée providentielle de la frégate française Intrépide, commandée par Pierre Morpain[23]. Son équipage vient renforcer la garnison, tandis que les navires capturés qu'il amène avec lui fournissent au fort les approvisionnements dont il a grand besoin[21].
Second siège de Port-Royal
modifierLa flotte britannique arrive devant Port-Royal le . Le lendemain, Wainwright fait débarquer ses troupes à environ 3 kilomètres au sud du fort, puis les conduit jusqu'à une position située à environ 1,6 kilomètre au nord de celui-ci[21]. Cette zone correspond à l'un des secteurs où March avait établi son camp lors du premier siège et où Subercase a depuis fait aménager de nouveaux ouvrages défensifs en terre[24]. Le , Wainwright envoie un détachement de 300 hommes afin de dégager un passage pour l'acheminement des canons lourds. Cette tentative est repoussée par les forces que Subercase a déployées pour harceler l'ennemi. Utilisant des tactiques de guérilla et bénéficiant du soutien de l'artillerie du fort, les défenseurs contraignent les troupes de la Nouvelle-Angleterre à se replier vers leur camp[23].
Cette défaite semble avoir un effet considérable sur le moral des assiégeants. Wainwright écrit que son camp est « entouré d'ennemis » et qu'il juge dangereux d'entreprendre toute opération avec moins d'une centaine d'hommes[23]. Lors de ce qui constitue probablement l'affrontement le plus sérieux du siège, un groupe chargé de couper du bois est pris dans une embuscade tendue par des Français et leurs alliés autochtones ; neuf de ses membres sont tués. La situation se dégrade à tel point que, le , les Britanniques abandonnent leur camp pour s'installer dans un autre emplacement protégé par les canons de leurs navires[25]. Toutefois, ce nouveau camp est mal fortifié et ses occupants subissent continuellement des tirs de harcèlement et diverses attaques menées par les Français et leurs alliés autochtones[26].
Le , Wainwright tente un nouveau débarquement à un autre endroit. Subercase prend alors lui-même la tête de 120 soldats sortis du fort. Environ 70 d'entre eux affrontent les troupes de la Nouvelle-Angleterre dans un violent combat au corps à corps mené à coups de haches et de crosses de mousquet. Saint-Castin et près de vingt de ses hommes sont blessés, tandis que cinq autres sont tués[27]. Le lendemain, le , les Britanniques rembarquent à bord de leurs navires et mettent le cap sur Boston, abandonnant définitivement l'entreprise[26]. Dans leurs rapports, les Français affirment avoir infligé jusqu'à 200 pertes à l'ennemi. Les sources britanniques, en revanche, ne reconnaissent qu'environ seize morts et seize blessés au cours du siège[27],[28].
Conséquences
modifierLe retour de l'expédition à Boston est, lui aussi, accueilli par les moqueries. Les commissaires nommés par Dudley sont surnommés avec ironie « les trois dignitaires de Port-Royal » ou encore « les trois champions »[29]. Dans les rapports qu'il adresse aux autorités, Dudley minimise les échecs de l'opération en soulignant que de nombreuses habitations situées autour de Port-Royal ont été détruites au cours des deux sièges[30]. Il refuse également d'ouvrir une enquête sur les causes de l'échec, craignant que la responsabilité ne lui soit finalement attribuée[31]. De son côté, Subercase, inquiet à l'idée d'un retour des Britanniques l'année suivante, s'emploie à renforcer les fortifications de Port-Royal. Il fait également construire un petit navire de guerre destiné à contribuer à la défense de la colonie et convainc Morpain de lancer des raids contre le trafic maritime de la Nouvelle-Angleterre[32]. Les succès du corsaire sont tels qu'à la fin de l'année 1708, Port-Royal est surpeuplée de prisonniers capturés à bord des navires pris à l'ennemi[33].
Cependant, ces mesures ne suffisent pas à sauver la place lors de l'attaque suivante. La France ne parvient pas à envoyer un soutien significatif, tandis que les Britanniques mobilisent des forces plus nombreuses et mieux organisées. Avec l'appui de Dudley, des marchands de Boston et de la communauté des pêcheurs de la Nouvelle-Angleterre, Samuel Vetch obtient de la reine Anne un soutien militaire pour une expédition destinée à conquérir l'ensemble de la Nouvelle-France en 1709[34],[35]. Cette décision pousse les colonies à mobiliser leurs ressources dans l'attente de troupes venues d'Angleterre. Toutefois, l'opération est abandonnée lorsque l'aide militaire promise n'arrive pas. À la suite de cet échec, Vetch et Francis Nicholson retournent en Angleterre et obtiennent de nouvelles promesses de soutien pour une nouvelle tentative contre Port-Royal en 1710[36]. À l'été 1710, une flotte arrive à Boston avec 400 fusiliers marins à son bord[37]. Renforcée par des régiments coloniaux, cette force lance un troisième siège contre Port-Royal et parvient finalement à s'emparer de la ville. Cette conquête met fin à la domination française en Acadie[38].
Références
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- 1 2 Griffiths 2005, p. 216.
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Bibliographie
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- [Griffiths 2005] (en) Naomi Griffiths, From Migrant to Acadian: A North American Border People, 1604-1755, McGill-Queen's University Press, , 640 p. (ISBN 978-0-7735-2699-0, lire en ligne).

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- [MacVicar 1897] (en) William MacVicar, A Short History of Annapolis Royal: the Port Royal of the French, From its Settlement in 1604 to the Withdrawal of the British Troops in 1854, Toronto, Clark Copp, , 127 p. (lire en ligne).

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- [Rawlyk 1973] (en) George Rawlyk, Nova Scotia's Massachusetts, Montreal, McGill-Queen's University Press, , 328 p. (ISBN 978-0-7735-0142-3, lire en ligne).

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