Swema
Swema ou Suéma, en religion sœur Marie Antoinette, née vers 1855 en pays yao (à l'actuelle frontière entre le Mozambique et la Tanzanie), baptisée Madeleine dans une mission catholique française à Zanzibar puis morte là en , est une orpheline victime de la traite négrière dans le sud-ouest de l'océan Indien, devenue novice de la Congrégation du Saint-Esprit. En 1870, le religieux Jean-Joseph Gaume fait publier en France un récit d'esclave censé être une biographie romancée de Swema, afin de faire de la publicité pour la mission et récolter des dons.
| Naissance | |
|---|---|
| Décès | |
| Domicile | |
| Activité |
Religieuse chrétienne |
| Statut |
| Ordre religieux |
Congrégation des Filles de Marie (Réunion) (à partir de ) |
|---|
Biographie romancée
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Swema naît vers 1855 dans une famille de langue yao, dans la région où passera plus tard la frontière entre Mozambique et Tanzanie. Son père meurt dans un accident de chasse, et Swema, alors âgée de 10 ans ou moins, déménage avec sa mère. Cette dernière s'endette pour acheter deux sacs de sorgo, et son créancier décide de saisir sa fille Swema, qui est ainsi réduite en esclavage. Au bout du compte, la mère est aussi emportée par la caravane, et les deux commencent à marcher vers la côte à l'Est[1]. Au cours de cette marche forcée, Swema arrête de manger, ce qui peut être considéré comme une forme de grève de la faim selon S. E. Duff[2]. Après quelques jours à Kilwa, Swema est embarquée sur un boutre pour le marché aux esclaves de Stone Town sur Unguja dans l'archipel de Zanzibar. Néanmoins, le mauvais état de santé de Swema dissuade les acheteurs, et le marchand choisit de se débarrasser d'elle en la jetant dans une fosse d'ordures, emballée dans une natte de paille[3]. Un Réunionais entend les cris de Swema, la déterre et la confie à la mission catholique de Zanzibar[4].
Selon la partie la plus didactique du récit, les missionnaires catéchisent Swema mais refusent de la baptiser parce qu'elle ne veut pas pardonner à l'esclavagiste qui l'a capturée. Un jour, cet homme, désigné comme « l'Arabe », est hospitalisé par la mission et Swema finit par accepter de le panser. Elle est alors baptisée Madeleine. Elle se prépare à entrer dans les ordres à partir de 1875, et reçoit l'habit de novice à La Réunion en . Ayant pris le nom de sœur Marie Antoinette, elle prononce ses premiers vœux en [4]. Elle meurt en pour des raisons que les archives ne révèlent pas[5].
Historiographie
modifierLe , Antoine Horner rédige un récit en français qu'il présente comme une traduction d'un témoignage fait par Swema en langue swahilie. Ce texte est adapté pour être « conforme aux conventions littéraires françaises du XIXe siècle ». De plus, l'éditeur, Jean-Joseph Gaume, modifie largement le texte pour le rendre plus dramatique et mieux toucher les émotions des jeunes Françaises de classe moyenne, qui doivent financer les missionnaires[6]. Le livre connaît trois éditions au XIXe siècle, dont la dernière est illustrée, et une traduction en anglais. Des maisons d'édition catholiques continuent de l'éditer au XXIe siècle[7].
L'existence d'une sœur dénommée Madeleine, originellement Suéma, est attestée par plusieurs lettres signées de sa main dans les archives de la congrégation. Toutefois, la véracité du récit écrit par Horner et publié par Gaume n'est pas certaine. Selon Edward Alpers (de), on peut généralement se fier aux informations fournies par Horner. Néanmoins, selon l'historien Paul Kollman, « les archives contiennent aussi des éléments qui remettent significativement en doute l'historicité du récit »[8]. Ainsi, Horner a rédigé cette histoire pour faire partie d'un ensemble de trente nouvelles édifiantes à l'attention des enfants européens. De plus, deux confrères spiritains, dans leur correspondance, tournent en ridicule ce que l'un d'entre eux appelle « le roman » de Horner sur Swema, et sa prétention d'histoire vraie[9]. Selon Paul Kollman, la Swema historique, sœur catholique, n'a probablement été qu'un prête-nom pour l'héroïne de fiction inventée par Horner: « il semble clair que Horner écrivit l'histoire de Suema d'abord comme une œuvre de fiction, afin de servir de support didactique et/ou pour collecter des fonds, puis qu'il lui assigna une personne réelle »[10].
Pédagogie, mémoire et théâtre
modifierÀ partir de la publication de l'essai de l'historien Edward Alpers (de) en 1983, l'histoire de Swema devient un support pédagogique couramment utilisé pour enseigner l'histoire de l'esclavage en Afrique[11].
À Bagamoyo, Swema est connue comme une figure de l'histoire de l'esclavage, au même titre que Maria Ernestina. En 1999, les étudiants et étudiantes du Bagamoyo Arts and Cultural Institute (en) créent la pièce de théâtre Tears of Fear/Tears of Joy sur la vie de Swema[12]. Ce spectacle donne ensuite lieu à une vidéo. Une autre pièce inspirée de la vie de Swema a aussi été créée à Grenoble[7].
Références
modifier- ↑ Duff 2022.
- ↑ Duff 2022, p. 67.
- ↑ Duff 2022, p. 68.
- 1 2 Duff 2022, p. 69.
- ↑ Daniel Moulinet, « Mgr Gaume, l'œuvre apostolique et le rachat des esclaves », Mémoire Spiritaine, vol. 7, no 7, , p. 118 (ISSN 1254-2520, lire en ligne).
- ↑ Duff 2022, p. 54.
- 1 2 Kollman 2021, p. 27.
- ↑ Kollman 2021, p. 22.
- ↑ Kollman 2021, p. 22-23.
- ↑ Kollman 2021, p. 23.
- ↑ Kollman 2021, p. 21.
- ↑ (en) Erica Alane Hill-Yates, « What's in a Tale?: Slavery, Memory and the Intersections of Race, Class and Gender in Coastal Tanzania », Race, Gender & Class, Jean Ait Belkhir, Race, Gender & Class Journal, vol. 19, nos 1/2, , p. 336‑352 (ISSN 1082-8354).
Bibliographie
modifierTextes scientifiques
modifier- (en) Edward Alpers (de), « The story of Swema: female vulnerability in nineteenth-century East Africa », dans Women and slavery in Africa, University of Wisconsin Press, (ISBN 978-0-299-09460-7, lire en ligne), p. 185‑219
- (en) S.E. Duff, « Enslavement and Unfreedom », dans Children and Youth in African History, Cham, Springer International Publishing, (ISBN 978-3-031-11097-9, DOI 10.1007/978-3-031-11097-9_3, lire en ligne), p. 45‑78
- (en) Paul Kollman, chap. 1 « Beyond Troublemakers and Collaborators: Historical Research into Newly Evangelized African Catholics / The Origins of the Stirring Narrative of a Slave Girl Who Became a Catholic Nun », dans Christian Interculture: Texts and Voices from Colonial and Postcolonial Worlds, Penn State University Press, (ISBN 978-0-271-09004-7, lire en ligne), p. 17‑38
Source primaire
modifier- Jean-Joseph Gaume, Suéma, ou La petite esclave africaine enterrée vivante : histoire contemporaine dédiée aux jeunes chrétiennes de l'ancien et nouveau monde, (lire en ligne)