Tadeusz Kantor

metteur en scène, dramaturge et peintre polonais (1915–1990)

Tadeusz Kantor, né à Wielopole Skrzyńskie le , mort à Cracovie le (à 75 ans), est un metteur en scène polonais, réalisateur de happenings, peintre, scénographe, écrivain, théoricien de l’art, acteur et professeur à l’Académie des beaux-arts de Cracovie. Il est considéré comme l'un des principaux réformateurs du théâtre du XXe siècle, aux cotés de Jerzy Grotowski.

Tadeusz Kantor
Tadeusz Kantor par Fernand Michaud, festival d'Avignon, 1985.
Naissance
Décès
Sépulture
Période d'activité
Nationalité
Activité
Théâtre, peinture, écriture, enseignement
Formation
Lieu de travail
Mouvement
Père
Marian Kantor (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Conjoints
Ewa Krakowska (d) (de à )
Maria Stangret-Kantor (d) (à partir de )Voir et modifier les données sur Wikidata
Enfant
Dorota Krakowska (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Distinctions
Vue de la sépulture.
Tadeusz Kantor (photo Erling Mandelmann)

Fondateur en 1955 du théâtre Cricot 2, dont il assure la direction jusqu'à sa mort, il élabore une succession de formules scéniques accompagnées de manifestes. Son oeuvre plastique est indissociable de son travail théâtral. Son attitude artistique s’inspire du constructivisme et du dadaïsme, de la peinture informelle et du surréalisme.

Biographie

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Tadeusz Kantor naît le à Wielopole Skrzyńskie, un village de Galicie au sud de Ropczyce et Sędziszów Małopolski. Il est le fils de Marian Kantor-Mirski, instituteur, légionnaire et officier de l'armée polonaise et d'Helena née Berger. Il passe son enfance au presbythère du village, auprès de sa mère, de sa grand-mère et de l'oncle de celle)ci, le curé et doyen de Wielopole Józef Radoniewicz[1].

Après la première guerre mondiale, son père ne revient pas à Wielopole : il quitte sa famille et s'intalle en Haute-Silésie. Arrêté le 8 décembre 1940, il est déporté depuis Tarnów et meurt au camp d'Auschwitz-Birkenau le . Cette disparition traverse l'œuvre de Kantor, en particulier Je ne reviendrai jamais[1].

Il étudie à l'Ecole libre de peinture et de dessin de Cracovie, dans l'atelier de Zbigniew Pronaszko, avant d'entrer à l'École des Beaux Arts de Cracovie où il suit notamment l'enseignement de scénographie de Karol Frycz.

Il commence sa carrière par du théâtre expérimental au sein du mouvement d'avant-garde le Groupe de Cracovie (pl), dont il fut cofondateur. Entre 1934 et 1939, la peintre Maria Jarema crée les costumes et les décors[2].

Pendant l'occupation hitlérienne, il fonde à Cracovie le Théâtre indépendant (Teatr Niezależny). Il travaille alors dans les ateliers de décors du Staatstheater des Generalgouvernements, nom donné par les Allemands au théâtre Słowacki. Les ateliers de décors étaient installés rue Kupa, dans la synaogue Isaac dévastée du quartier de Kazimierz, vidé par la déportation de ses habitants. En 1942, Kantor, sa mère et son beau-frère sont relogés rue Wegierska, à Podgorze, contre les murs du ghetto. Il est donc, selon Krzysztof Pleśniarowicz, un témoin oculaire de la Shoah[3].

Le Théâtre indépendant réunit à partir de 1942 des peintres et des écrivains qui se retrouvent dans des appartements privés[1] : ils s'y donnent des conférences sur Cézanne, le cubisme ou le futurisme et lisent Wyspiański, Kafka, Gombrowicz, Schulz et Witkiewicz. Ces spectacles clandestins sont à l'origine de l'une des idées maîtresses de Kantor, celle de la « réalité du rang le plus bas »[4].

En 1945-1946, Kantor est assistant scénographe au Stary Teatr de Cracovie et travaille pour d'autres scènes de la ville. Il épouse en 1945 la peintre Ewa Jurkiewicz, membre du Théâtre indépendant ; leur fille Dorota naît en 1955[3].

En 1947, il séjourne à Paris où il se fait le relais de la vie culturelle française en Pologne. Ce séjour de six mois, obtenu grâce à une bourse du ministère polonais de la Culture et de l'Art, est son premier contact avec la capitale artistique européenne : il y voit le Louvre, les impressionnistes du Jeu de Paume, Picasso, Kandinsky, Klee, Ernst et Miró. Le retour à Cracovie, sous un régime de plus en plus fermé, n'en est que plus difficile[3].

Le 1er octobre 1947, il est nommé professeur adjoint à l'École supérieure des arts plastiques de Cracovie, où il enseigne la peinture. L'année suivante, il participe à la grande Exposition d'art moderne du Palais des arts, dernière manifestation d'art expérimental avant l'imposition du réalisme socialiste. En février 1949, il est révoqué de son poste pour « la manière incorrecte d'enseigner » qu'il représentait et pratiquait[3]. Il continue néanmoins de travailler comme scénographe pour le Stary Teatr, le théâtre Słowacki et des scènes de Poznań et de Katowice.

En mai 1955, il retourne à Paris avec le Stary Teatr, invité au Théâtre des Nations. De retour, il se tourne vers une peinture proche de l'action painting, qu'il nomme « informel », et l'expose à la galerie Zachęta de Varsovie ; la même année, il participe avec neuf peintres cracoviens à l'exposition de rupture « 9 peintres », prélude à la refondation du Groupe de Cracovie, dont il sera le premier président[3].

À l'automne 1955, Kantor fonde avec la peintre Maria Jarema le théâtre Cricot 2, prolongement à bien des égards du Théâtre indépendant de la guerre, réunissant peintres, acteurs, musiciens et poètes. Le nom reprend celui du Théâtre des artistes Cricot, actif à Cracovie de 1933 à 1939. Le premier spectacle, La Pieuvre de Witkiewicz, est créé le dans des costumes de Maria Jarema : Kantor est le premier à remonter Witkiewicz, interdit sous le stalinisme, et lui restera fidèle près de vingt ans.

En 1958, l'ouverture de la galerie Krzysztofory, dans les caves du palais gothique du même nom, donne à la compagnie son lieu et son café-quartier général : c'est là que seront créés la plupart de ses spectacles, ce qui range l'endroit parmi les lieux fondateurs du théâtre du XXe siècle, aux côtés du Berliner Ensemble, du Laboratoire de Grotowski, de la Cartoucherie et des Bouffes du Nord[3].

Buste de Tadeusz Kantor sur la Celebrity Alley, à Kielce (Pologne)

En 1965, il obtient une bourse Ford et se rend à New York, où il découvre le minimalisme, le pop art et le happening. Il y rencontre en 1965 Allan Kaprow, inventeur du terme. De retour en Pologne, il réalise le premier happening polonais, Cricotage, le à Varsovie, avec les artistes et critiques réunis autour de la galerie Foksal, dirigée par Wiesław Borowski, qui sera son principal partenaire pour ces actions[3].

Les plus grands triomphes de Tadeusz Kantor viendront avec la première de La Classe morte (Umarła klasa, 1975), un récit sur le fugitif et le permanent. Il meurt brusquement le à Cracovie, après une séance de répétition. Il est enterré au cimetière Rakowicki.

Théâtre

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Toute son œuvre se place sous le signe de la peinture et du théâtre. L'œuvre de Kantor est également influencée par la Pologne et son contexte politique. Les sujets récurrents en sont l'enfance (durant la guerre 1940-45), son village natal de Wielopole, la mort, etc. Il aborde des thématiques comme le pouvoir et ses abus, la violence et la permanence des souvenirs.

Au cours des années 60, ses spectacles sont accompagnés par des manifestes. Avec Une petite maison de campagne (décembre 1961), il inaugure un « théâtre informel » où les interprètes, entassés dans une armoire, y jouent une demi-heure serrés comme des vêtements. En 1963, il propose Le Fou et la nonne (1963) qui relève du « théâtre zéro » où une « Machine à anéantir », mobile fait de chaises assemblées récupérées dans une église dominicaine de Cracovie, couvre la voix des acteurs et les repousse hors du plateau. En 1967, il propose un « théâtre happening » avec La Poule d'eau (1967)[1]. Il écrit le Manifeste 70 dans lequel il défend l'idée d'une œuvre quasiment impossible, sans valeurs, fondée uniquement sur l'acte créateur. Avec Les Mignons et les Guenons (1973), il propose le « théâtre impossible », où le public doit se frayer un passage à travers un vestiaire.

Il réalise la mise en scène, la scénographie et les costumes des Cordonniers de Witkiewicz, présentée en français au Théâtre 71 à Malakoff en 1972 ; La Classe morte en 75, pièce qui consacre sa notoriété notamment au Festival mondial de théâtre de Nancy où elle est présentée au public français.

Ławiki i manekiny Umarła klasa Tadeusz Kantor 05.

Il acquiert une reconnaissance internationale au cours des années 70. Son plus grand triomphe est La Classe morte, un récit sur le fugitif et le permanent. L'image fondatrice en est une salle de classe abandonnée aperçue par la fenêtre d'une école de bord de mer au début des années 1970. Joué pendant dix-sept ans en au moins trois versions, plus de mille cinq cents fois, le spectacle devient pour les publics étrangers le symbole du théâtre polonais[3]. En France, La Classe morte est présentée au Festival mondial du théâtre de Nancy en 1975, puis en au Théâtre national de Chaillot dans le cadre du Festival d'automne, où elle marque durablement le public et des metteurs en scène comme Peter Brook et Claude Régy.

En janvier 1979, le cricotage Où sont les neiges d'antan ?, d'une vingtaine de minutes, est donné au Palais des expositions de Rome : une « ligne de vie et de mort » traverse le plateau, autour de laquelle se déroulent des noces grotesques avec une mariée morte et deux cardinaux jumeaux dansant le tango avec des mannequins. Il écrit la pièce Wielopole-Wielopole, à Florence en 1980. Le spectacle est joué au chantier naval de Gdańsk, berceau de Solidarność et dans l'église de son village natal.

Sa pièce Qu'ils crèvent les artistes ! Niech zdechną artyści ») naît d'une commande du banquier et galeriste nurembergeois Karl Gerhardt Schmidt, qui souhaitait une pièce liée à sa ville. Kantor choisit l'histoire de Veit Stoss, sculpteur du retable de l'église Sainte-Marie de Cracovie, châtié à son retour à Nuremberg, et la croise avec la figure du maréchal Piłsudski, vu par les yeux d'un enfant sur une charrette[3].

Je ne reviendrai jamais est créé à Milan le . Cette pièce parle de Cracovie, sa ville aimée. Le spectacle reprend des fragments de son Retour d'Ulysse de 1944. En 1990, il crée le spectacle Ô douce nuit avec des comédiens français, dans le cadre du festival d'Avignon et de l'Académie expérimentale des théâtres de Michelle Kokosowski puis dirige les répétitions d'Aujourd'hui, c'est mon anniversaire à Toulouse et à Cracovie.

Happenings et art plastique

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Zadeusz Kantor par Erling Mandelmann

Son théâtre est indissociable de son œuvre plastique et des arts de la performance. À partir de 1957, il s'inscrit dans le courant de l'art informel, puis développe le cycle des emballages. Il expose à l'étranger et y est alors reconnu d'abord comme peintre. Un vieux parapluie noir, déchiré et tordu, conservé dans son atelier, devient un motif récurrent de ses peintures et de ses dessins, fixé parfois à même la toile[3].

L'année 1963 marque un tournant : Kantor présente en novembre une exposition personnelle où objets de scène, costumes, plusieurs centaines de dessins accrochés à des cordes à linge et une reconstitution de la « pauvre chambre de la réalité » du Retour d'Ulysse élargissent la notion d'œuvre d'art[3]. Après sa découverte du minimalisme, le pop art et le happening à New York, il réalise une série d'emballage où il enveloppe l'objet, la personne ou l'œuvre jusqu'à les rendre inaccessibles. Dans La Lettre en janvier 1967, il crée une enveloppe géante de quatorze mètres sur deux est portée à travers les rues de Varsovie par sept facteurs authentiques jusqu'à la galerie, allusion au courrier ouvert et surveillé de la période communiste[3].

Il organise de nombreux happenings dont le plus connu est le happening panoramique maritime qui a lieu le sur la plage de Łazy, près d'Osieki, dans le cadre du 5e plein air de Koszalin. L'action, d'une durée de deux heures, réunit environ 1 600 participants, acteurs et spectateurs[5]. Sa séquence la plus célèbre, le concert de la mer place le public sur des transats face au rivage, tandis que le peintre Edward Krasiński, en frac, dirige les vagues depuis une estrade immergée. Kantor, vêtu d'un peignoir rayé, orchestre l'ensemble au porte-voix. Cette scène est devenue iconique dans l'histoire de l'art de la performance[3]. Elle était accompagnée d'une reconstitution du Radeau de la Méduse de Géricault que Kantor voulait fidèle et sans âme, le Barbouillage érotique et la Culture agraire sur le sable. Une action parallèle, l'Immersion est menée par les artistes et critiques de la galerie Foksal qui consiste à couler une caisse de documents importants[3].

Il crée également La Leçon d'anatomie d'après Rembrandt (1968), dissection non d'un corps mais des vêtements d'un homme allongé.

Liste des mises en scène

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  • 1942 : Balladyna
  • 1944 : Le retour d'Ulysse
  • 1963 : Le fou et la nonne
  • 1967 : La Poule d'eau
  • 1972 : Les Cordonniers
  • 1974 : La Classe morte (documentaire télévisé de 1977, par Andrzej Wajda)
  • 1979 : Où sont les neiges d'antan ?
  • 1980 : Wielopole Wielopole
  • 1985 : Qu'ils crèvent, les artistes
  • 1988 : Je ne reviendrai jamais
  • 1990 : Ô douce nuit
  • 1990 : Aujourd'hui, c'est mon anniversaire

Écrits

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Citations

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« La liberté de l'art n'est un don ni de la Politique ni du pouvoir. Ce n'est pas des Mains du pouvoir que l'art obtient sa Liberté. La liberté existe en nous, nous devons lutter pour la liberté, seuls avec Nous-mêmes, dans notre plus intime intérieur, Dans la solitude et la souffrance. C'est la Matière la plus délicate de la sphère de l'esprit. » Tadeusz Kantor

Publications

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Notes et références

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  1. 1 2 3 4 « Słownik biograficzny teatru polskiego 1910-2000 », Instytut Sztuki PAN, vol. t. III,
  2. « Maria Jarema », sur AWARE Women artists / Femmes artistes (consulté le )
  3. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 (en) Noel Witts, Tadeusz Kantor, Abingdon et New York, Routledge, (ISBN 978-0-415-43487-4), p8-9
  4. (pl) Encyklopedia teatru polskiego, « Tadeusz Kantor », sur Encyklopedia teatru polskiego (consulté le )
  5. (en-US) « “Panoramic Sea Happening” 1967 - Cricoteka », (consulté le )

Bibliographie critique

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  • Georges Banu, Kantor : l'artiste à la fin du XXe siècle, Actes Sud - Papiers.
  • essai de Jan Kott traduit par Laurence Dyèvre, Kaddish : pages sur Tadeusz Kantor, Cecofop - Le Passeur, 2000
  • Tadeusz Kantor d'Amos Fergombé, Presses Universitaires de Valenciennes, coll. « Parcours », 1997
  • Julie Boisard, sous la direction de Valérie Dupont, Enjeux et significations des autoportraits picturaux de Tadeusz Kantor à travers l'exemple de trois œuvres du cycle Plus loin, rien ! (1987-1988), 2009
  • Julie Boisard, sous la direction de Valérie Dupont et Bertrand Tillier, Face à l'histoire, les dernières peintures de Tadeusz Kantor (1987-1990), 2010
  • Claude Amey, T. Kantor theatrum litteralis, L’Harmattan, 2002
  • (en) Dominika Łarionow, « Tadeusz Kantor - Engagement - Multiplication - Participation », Art Inquiry, vol. 20, , p. 235-244
  • Virginie Lachaise, « Le Théâtre de la mort de Tadeusz Kantor : un « gué secret » entre les vivants et les morts », IHTP - Institut d'Histoire du Temps Présent, (lire en ligne)
  • essai de Amos Passing Fergombé, Tadeusz Kantor, Traces et poétique de la mémoire, Bruxelles, E.M.E. coll. Arts, ritualité et théâtralité, 2021

Liens externes

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