Tamazight du Maroc central
Le tamazight du Maroc central ou braber (tifinagh : ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ ; alphabet berbère latin : tamaziɣt) est une langue berbère de la famille des langues afro-asiatiques, parlée principalement dans le centre et le sud-est du Maroc, notamment dans le Moyen Atlas, le Haut Atlas oriental et les régions présahariennes avoisinantes.
| Tamazight ⵜⴰⵎⴰⵣⵉⵖⵜ (Tamaziġt) | |
| Pays | Maroc |
|---|---|
| Région | Moyen Atlas, Haut Atlas oriental |
| Nombre de locuteurs | entre 3 et 5 millions[1] |
| Classification par famille | |
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| Codes de langue | |
| ISO 639-3 | tzm
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| Étendue | Langue individuelle |
| Type | Langue vivante |
| WALS | bma
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| Glottolog | cent2194
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| modifier |
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Le tamazight s'écrit notamment en tifinagh, mais les alphabets latin et arabe sont plus communs.
Classification
modifierMaarten Kossmann considère que les parlers du tamazight du Maroc central appartiennent, avec le tachelhit, à un ensemble linguistique dit « marocain occidental ». Celui-ci comprend vraisemblablement aussi le sanhadji de Sraïr et le ghomari[2].
En dépit des différences notamment très marquées sur le plan lexical, et avec un système verbal proche du rifain, le tamazight du Maroc central et le tachelhit forment un continuum dialectal, sans frontière géographique nettement définie entre leurs différentes variétés, et présentent des structures phonologiques et syntaxiques communes [3].
Migrations et peuplement
modifierUne grande partie du peuplement du Moyen Atlas s'explique par des migrations successives depuis les vallées du sud-est marocain. Ces mouvements sont particulièrement importants entre le XVIIe et le XIXe siècle. Plusieurs tribus pastorales avancent vers les montagnes et les pâturages du Moyen Atlas. Selon l'historien Grigori Lazarev, ces flux ont pour cause les transformations politiques et les rivalités territoriales des tribus du Maroc central[4].
Par ailleurs, l'ethnologue Émile Laoust relève la présence de deux branches des Aït Ayyach, l'une dans la vallée de l'Ansegmir, près de Midelt, et l'autre aux environs de Fès, notamment à Aïn Cheggag. Il souligne également que les Aït Ndir (Beni Mtir) ont conservé des leurs à Sidi Boukil, dans le Haut-Ziz. Les Aït Youssi, quant à eux, possèdent des groupes apparentés au ksar de Balit, près de Rich[5].
Les liens avec les régions d'origine restent donc manifestes. Amal Rassam Vinogradov rappelle que les Aït Ndir entretenaient des relations avec la zaouïa de Sidi Boukil, près de Rich. Ils s'y rendaient fréquemment et offraient notamment des moutons, des mulets, du beurre et des céréales. Ces rapports remontent à l'époque où la tribu vivait encore dans le Sud marocain[6].
La provenance méridionale de ces tribus peut également être retracée à travers la toponymie. En effet, Émile Laoust signale ainsi l'existence, près de Midelt, d'un ksar nommé Iguerrouan, dont le nom correspond à celui de la tribu des Guerrouanes. Celle-ci est établie dans la région de Meknès depuis le XVIIIe siècle[7]. Michael Peyron relève quant à lui, près de Louggagh, dans la région de Tounfit, un lieu-dit : « Almou n-Ayt Ndhir » (« pâturage des Beni Mtir »)[8]. On retrouve également un col nommé « Tizi n'Aït Ndir » au nord d'Errachidia[9].
Certaines pratiques culturelles, notamment le pacte dit tada, existent d'une extrémité à l'autre de cette aire linguistique[10]. Quelques tribus du Moyen Atlas peuvent même conserver davantage d'affinités avec des groupes demeurés dans le sud-est qu'avec leurs propres voisins : c'est ainsi que le style vestimentaire des Aït Myill (Moyen Atlas) se rapproche davantage de celui des Aït Izdeg (au sud de Midelt) que de celui de leurs voisins comme les Zaïans ou les Aït Ndir.
Linguistique
modifierExemples de vocabulaire
modifier| Français | Tamazight (alphabet latin) |
|---|---|
| Expressions courantes | |
| Au revoir | layhennik, mun d-lman |
| Oui | iyyeh, ih |
| Non | la, uhu, ihi |
| D'accord / volontiers | waxxa |
| Apporte-moi | awi-d-i |
| Aujourd'hui | ass-a |
| Demain | asskka |
| Hier | assnnaṭ, iḍelli |
| Personnes et famille | |
| Homme | aryaz |
| Femme | tameṭṭuṭ |
| Enfant | lɛil, arba, icirri |
| Fille | tarbat, ticirrit |
| Père | ibba, bba, dadda |
| Mère | imma, mma, yu |
| Frère | iyma, uma (Zaïan) |
| Sœur | welṯma |
| Ami | amddakul |
| Nature et environnement | |
| Eau | aman |
| Feu | afa, lƐafit |
| Terre | acal |
| Soleil | tafuct |
| Lune | ayur |
| Ciel | iyenna |
| Étoile | iṯri |
| Montagne | ɛari |
| Rivière | asif |
| Forêt | ɛari |
| Arbre | asklu, axliǧ |
| Pluie | anẓar |
| Neige | adfel |
| Vent | azwu, aḍu |
| Vie quotidienne | |
| Maison | taddart, axxam |
| Village | tiymmi, iɣrem |
| Porte | tiflut, lbab, ṯawwurṯ |
| Chemin | abrid |
| Pain | aɣrum |
| Viande | aksum, tifiyi (sud) |
| Lait | aɣɣu, aɣɣi |
| Beurre | uḏ̣i |
| Sel | tisent |
| Nuit | iḍḍ |
| Matin | sbaḥ, tifawṯ |
| Jour | ass |
| Animaux | |
| Chien | iydi, ikzin |
| Chat | amucc |
| Mouton | aḥuli |
| Chèvre | taɣɣat |
| Cheval | iyyis |
| Vache | tafunast |
| Verbes | |
| Manger | ecc |
| Boire | sew |
| Dormir | yyen |
| Parler | siwel |
| Voir | anny |
| Entendre | sel |
| Aller | ddu |
| Venir | ddu-d |
| Donner | kf, cf, c |
| Adjectifs | |
| Grand | imeqqur, axaṯar |
| Petit | imeẓẓi |
| Bon | iẓil, iɣuda, iḥla, iṣbeḥ |
| Mauvais | ixxa |
| Chaud | iḥma, irɣa |
| Froid | iqref, ismaḍ |
Patrimoine culturel et traditions
modifierMusique et danse
modifierL'ahidous
modifierL’ahidous (aḥidus) est l’une des expressions musicales et chorégraphiques les plus emblématiques des populations amazighophones du Moyen Atlas et du Haut Atlas oriental. Il comprend poésie chantée, percussions et danse collective. On l'exécute notamment à l’occasion des mariages et des fêtes communautaires[11].
Les danseurs forment un cercle ou des rangées selon les régions. Les hommes et les femmes sont soit intercalés, soit placés face à face. Chez les Zaïans et les Aït Ichqern, l'ahidous prend une forme circulaire. Chez les Aït Atta, en revanche, on privilégie d'ordinaire deux alignements opposés[11].
Le rythme de l’ahidous est pentatonique, contrairement à celui de l’ahwach, à deux ou quatre temps . Il est marqué par des tambourins sur cadre dits allun, dont la membrane et les timbres produisent une sonorité vibrante[11].
Michael Peyron relève, dans un ahidous chez les Aït Hadiddou (octobre 1981), sept mouvements successifs : le lancement d'un izli "chants" par le meneur, sa reprise par les danseurs, des mouvements alternés des rangées ainsi que différentes flexions des genoux[11].
On retrouve également des formes exclusivement féminines. C'est notamment le cas de taḥidust des Aït Soukhmane et des Aït Hadiddou, où deux rangées de femmes se font face et rythmes leurs chants de percussions au tambourin, notamment à l'occasion des cérémonies de circoncision[11].
La tamawayt
modifierLa tamawayt est un genre de poésie chantée tout aussi caractéristique de la région. Il est exécuté traditionnellement en solo et a cappella, dans un registre très aigu caractérisé par des trémolos, des césures et de notables prolongements vocaliques[12].
Les thèmes les plus récurrents incluent l'amour, la séparation et la souffrance . Le chant se compose souvent de deux hémistiches, bien que des compositions plus longues aient également été relevées[12].
Parmi les figures célèbres de ce genre, figurent Aïcha Taghzeft de Tighassaline et Aïcha ou Touirra de Midelt, ainsi que les poèmes recueillis auprès de Tawqrat des Aït Soukhmane, dans la région d'Aghbala[12].
La tamawayt est traditionnellement interprétée sans accompagnement instrumental. Elle a néanmoins subi des changements à partir des années 1980. Certaines interprétations intègrent des instruments, un refrain et parfois une exécution collective[13],[14].
Les cheikhat et les ensembles professionnels
modifierUne autre tradition musicale est représentée par les cheikhat (ššixat). Il s'agit de chanteuses et danseuses professionnelles regroupées en troupes qui se produisent particulièrement lors des mariages et des fêtes[11].
Michael Peyron précise que ces ensembles se composent de plusieurs danseuses accompagnées d'un chef d'orchestre, jouant habituellement du violon ou du luth, ainsi que de deux ou trois autres musiciens. Ces-derniers sont généralement des percussionnistes[11].
Peyron situe l'origine de cette tradition dans le pays zaïan, autour de Khénifra. Il observe néanmoins sa propagation graduelle à d'autres groupes du Maroc central comme les Aït Youssi, les Aït Myill et les Aït Yahya à partir de la seconde moitié du XXe siècle[11].
Évolution de la chanson contemporaine
modifierAu cours de la seconde moitié du XXe siècle, la chanson en tamazight du Maroc central a subi une transformation profondes. Elles ont trait aux modes de composition, d'interprétation et de diffusion. Ces bouleversements s'explique notamment par l'essor des ensembles instrumentaux et des enregistrements commerciaux[14].
Parmi les figures majeures de cette évolution, figure Mohammed Rouicha, natif de Khénifra. Il a participé à la modernisation de la chanson amazighe par son jeu du loutar, ses compositions en tamazight et en arabe marocain et l'intégration d'accompagnements instrumentaux aux genres poétiques traditionnels[14].
Une de ses chansons les plus célèbre est Inas Inas (« Dis-lui, dis-lui »). Cette chanson a été étudiée par Mounia Mnouer pour ses références aux difficultés économiques et sociales[15].
Parmi les autres artistes, citons notamment Hadda Ouakki, originaire d'Aït Ishaq, ainsi que la chanteuse Chérifa, notamment connu pour ses collaborations avec Rouicha[14], ou encore Omar Boutmezought.
Notes et références
modifier- ↑ Centre de recherche berbère de l’INALCO, « Le Tamazight (Maroc central) – Tamaziɣt », dans « La berbérophonie » > « Maroc », sur centrederechercheberbere.fr (consulté le ).
- ↑ Maarten Kossmann, « Berber », dans Rainer Vossen et Gerrit J. Dimmendaal (dir.), The Oxford Handbook of African Languages, Oxford University Press, 2020, p. 281–289, particulièrement p. 283–285 (lire en ligne).
- ↑ Salem Chaker, « Le Tamazight (Maroc central) – Tamaziɣt », sur Centre de recherche berbère, INALCO (consulté le )
- ↑ Grigori Lazarev, Mouvances tribales et dynamiques socio-politiques des territoires : le Maroc du XVIe au XIXe siècle, (lire en ligne), p. 15-17
- ↑ Émile Laoust, L'Habitation chez les transhumants du Maroc central, Paris, Librairie Larose, (lire en ligne), p. 274 et 293
- ↑ Amal Rassam Vinogradov, The Ait Ndhir of Morocco: A Study of the Social Transformation of a Berber Tribe, Ann Arbor, University of Michigan, Museum of Anthropology, coll. « Anthropological Papers » (no 55), (lire en ligne), p. 66-67, notamment note 19
- ↑ Émile Laoust, L'Habitation chez les transhumants du Maroc central, Paris, Librairie Larose, (lire en ligne), p. 149 et 255
- ↑ Michael Peyron, « Contribution à l'histoire du Haut-Atlas oriental : les Ayt Yafelman », Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, no 38, , p. 117-135 (DOI 10.3406/remmm.1984.2049, lire en ligne)
- ↑ « Tizi n' Aït Ndir », sur Mapcarta (consulté le )
- ↑ Marie-Luce Gélard, « Pacte (Aït Atta, Sud marocain) », Encyclopédie berbère, vol. 37, , p. 6019-6026 (DOI 10.4000/encyclopedieberbere.3258, lire en ligne)
- 1 2 3 4 5 6 7 8 Michael Peyron, « Danse », Encyclopédie berbère, vol. 14, , p. 2204-2222 (DOI 10.4000/encyclopedieberbere.2373, lire en ligne)
- 1 2 3 Michael Peyron, « Chants », Encyclopédie berbère, vol. 12, , p. 1862-1875 (DOI 10.4000/encyclopedieberbere.2102, lire en ligne)
- ↑ Michael Peyron, « Les genres izli et tamawayt dans la poésie amazighe du Maroc », dans Les Types poétiques amazighes traditionnels, Rabat, Institut royal de la culture amazighe, 2009, p. 75 (lire en ligne).
- 1 2 3 4 Michael Peyron, « The Changing Scene of Amazigh Poetry », Asinag, nos 4-5, , p. 79-91 (lire en ligne)
- ↑ Mounia Mnouer, « The Amazigh Musical Style of Rouicha: Transcending Linguistic and Cultural Boundaries », Review of Middle East Studies, vol. 56, no 2, , p. 264-276 (DOI 10.1017/rms.2023.12, lire en ligne)
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Miloud Taïfi, Dictionnaire tamazight-français : Parlers du Maroc central, Paris, L'Harmattan-Awad (réimpr. 1992 et 2005) (1re éd. 1991), 955 p. — Miloud Taïfi est un linguiste marocain, spécialiste des dialectes tamazightes.
- Émile Laoust, Cours de berbère marocain (dialectes du Maroc central) : Zemmour, Beni Mtir, Beni Mguild, Zayan, Ait Sgougou, Ichqern, Rabat, Impr. de la Direction du Service des renseignements (réimpr. 1928 et 1939) (1re éd. 1924), 411 p. — En 1928 et 1939, l'éditeur était la Librairie orientaliste Paul Geuthner.
Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- « Le tamazight (Maroc central) - Tamaziɣt », sur centrederechercheberbere.fr, Centre de recherche berbère de l'Inalco
- « Tamazighte (n. m. ou adj.) » ou « Tamazighte (adj.) », sur Base de données lexicographiques panfrancophone
- (en) Fiche langue du tamazight du Maroc central
[tzm]dans la base de données linguistique Ethnologue. - (en) Fiche langue du tamazight du Maroc central
[cent2194]dans la base de données linguistique Glottolog. - (en) Sources d'information sur le tamazight du Maroc central sur le site de l'OLAC.
- (en) Tamazight du Maroc central : profil typologique selon The World Atlas of Language Structures Online