Théorème de Castex
Le théorème de Castex est une théorie de stratégie militaire et de géopolitique forgée par l'amiral français Raoul Castex.
Définition
modifierLe théorème de Castex est nommé ainsi par l'historien spécialisé Martin Motte qui cite Raoul Castex[1] :
« L’influence de la puissance de mer dans les grandes crises de ce monde est fonction de la force aéro-terrestre qu’elle est capable de déployer et l’influence de la puissance de terre se mesure aux mêmes moments à la force aéronavale qu’elle peut jeter dans la balance »[2]
Pour Martin Motte, ce théorème montre comment l’armée de l’Air est devenue « l'arbitre de la lutte entre la Terre et la Mer ». La supériorité des forces navales ayant été remise en cause par les innovations technologiques aériennes, un équilibre s’est installé entre les différents corps d’armée. En fait, aucun ne surpasse les autres et seul le développement conjoint et harmonieux des forces terrestres, navales et aériennes permet de garantir la domination d’un État[3].
Castex montre qu’autrefois, une puissance concentrée sur un domaine seul, la terre par exemple, ne pouvait vaincre un État dirigé vers une autre optique, la mer en l’occurrence. C'est-à-dire que deux puissances doivent s'affronter sur le même terrain pour que l'une d'elles en sorte vainqueur[4]. Toutefois, il développe également le constat duquel l'importance de la mer a décuplé depuis la fin du xviiie siècle, tout en affirmant qu'elle ne disposera plus, dans le futur, d'une prédominance stratégique sur la puissance terrestre ou aérienne[5]. Ainsi le géographe Jean-Louis Guébourg propose une définition plus simple du théorème[6] :
« La mer seule ne peut venir à bout de la terre »
Castex tente également de prouver que les conflits futurs majeurs ne pourront se remporter que grâce à l'utilisation coordonnée des trois corps d'armée[7]. Cette vision apparaît parallèlement au développement du soutien aérien aux troupes terrestres (bombardement tactique, avion de reconnaissance et supersonique) ou lors d'opérations navales (rôle du porte-avions dans la guerre du Pacifique afin de gagner la supériorité aérienne)[8], mais aussi face à l'ampleur grandissante prise par les opérations amphibies dans lesquelles l'aviation doit préparer le terrain pour que la flotte parvienne à débarquer des forces terrestres. In fine, les batailles évoluent vers un affrontement n'excluant aucun des composants d'une armée[6].
La guerre russo-ukrainienne est un exemple de ce phénomène. Les tactiques dites « traditionnelles » de combat sont renforcés par l'usage de drones. Ceux-ci ont des usages divers et interviennent pour soutenir à la fois l'armée de terre et les forces navales. L'interconnexion entre les différentes branches de l'armée se dévoilent aussi avec l'utilisation de missiles et de l'artillerie terrestre vers la mer[9].
Élaboration
modifierLe théorème de Castex est forgé dans l'ouvrage Théories stratégiques, publié en sept volumes entre 1929 et 1935[10]. Son auteur s’inspire des innovations technologiques récentes dans les domaines industrielles et militaires (développement du réseau ferré, apparition des avions de combat et des sous-marins) ainsi que des nombreuses théories militaires qui émergent à cette époque, Alfred Mahan en proue[11].
Influence
modifierContexte
modifierLa pensée navale militaire, au contraire de la doctrine terrestre, connaît un développement tardif. Elle ne prend son essor seulement que dans la seconde moitié du XIXe siècle avec notamment le Britannique John Colomb (en) ou le Français Richild Grivel. Dans ce cadre, deux paradigmes se développent : une méthode « réaliste » préférée par la France via la Jeune École, et une méthode « historique » qui s'incarne plutôt dans le monde anglo-saxon et dont Mahan en est un théoricien. Cette dernière triomphe progressivement mais inéluctablement au cours du xxe siècle et engendre une nouvelle génération de stratégistes navals[12].
Raoul Castex fait partie de cette génération mais s'en démarque. Face à la rivalité entre partisans conservateurs et novateurs, Castex tente de concilier les thèses en tenant compte des nouveaux acquis technologiques et de l'expérience historique militaire[13]. Dans un premier temps oubliés par ses contemporains, les travaux de Castex se popularisent dans les années 1930, surtout avec la rédaction de ses Théories stratégiques et l'élaboration de son théorème. Pour l'historien Hervé Coutau-Bégarie, « l'amiral Castex peut être regardé comme le sommet de la pensée navale classique »[14].
Influence dans la stratégie militaire
modifierTout d'abord, les écrits de Castex sont traduis dans les plus grandes langues mondiales : en japonais dès 1934, en espagnol à partir de 1938 puis en anglais, et enfin en allemand et en russe dans les années suivantes[14]. La Seconde Guerre mondiale survient cependant trop tôt pour que l'influence de Castex se fasse déjà sentir. L'auteur profite justement de cette nouvelle expérience pour peaufiner son théorème, remarquant notamment l'utilisation massive et nouvelle de bombardiers ainsi que l'apparition d'une sorte de « guerre des communications »[15]. Son influence est donc forte durant l'après-guerre. En France, toute la stratégie maritime de l'État est dictée par les enseignements et la pensée de Castex. Il écrira lui-même :
« La mer est un chemin qui réunit plus qu'il ne sépare »[16]
Notes et références
modifier- ↑ Sand 2022, notes de bas de page n°52, p. 82.
- ↑ Castex 1997, t. VI, p. 65.
- ↑ Motte 2017, p. 181.
- ↑ Jean Klein, « Qu'est-ce que la puissance maritime aujourd'hui ? », sur Le Monde diplomatique, (consulté le )
- ↑ Ac. de marine 2024, p. 21.
- 1 2 Sand 2022, p. 86 et 90-91.
- ↑ Guébourg 2002, p. 438.
- ↑ Colantonio 1997, p. 66.
- ↑ Dupuy 2024, p. 45.
- ↑ Vascotto 2001, p. 81.
- ↑ Vascotto 2001, p. 87.
- ↑ Coutau-Bégarie 2004, p. 4.
- ↑ Coutau-Bégarie 2004, p. 6.
- 1 2 Coutau-Bégarie 2004, p. 7.
- ↑ Coutau-Bégarie 2004, p. 8.
- ↑ Ac. de marine 2024, p. 21-22.
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- [Ac. de marine 2024] Académie de marine, « Forces et faiblesses de la France maritime », Études marines, hors-série, (ISSN 2119‑775X[à vérifier : ISSN invalide], lire en ligne)
- Raoul Castex, Théories stratégiques, Paris, Economica, (1re éd. 1929) (ISBN 978-2717832105)
- Laurent Colantonio, « La pure doctrine par l’amiral Castex », Revue historique des Armées, , p. 65-72 (lire en ligne)
- Hervé Coutau-Bégarie, « Les lignes directrices de la pensée navale au XXe siècle », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 213, , p. 3-10 (JSTOR 25732929)
- Ronan Dupuy, « Sébastopol, témoin de la stratégie navale ukrainienne », Revue Défense nationale, vol. 2, no 867, , p. 43-47 (ISSN 2105-7508, DOI 10.3917/rdna.867.0043)
- Claude Franc, « Histoire militaire - L’apport de l’amiral Castex à la culture stratégique française », Revue Défense nationale, vol. 6, no 781, , p. 123-125 (DOI 10.3917/rdna.781.0123)
- Jean-Louis Guébourg, « Les petites îles dans les systèmes commerciaux et géopolitiques de l'océan Indien », Hermès, vol. 1, nos 32-33, , p. 435-445
- Martin Motte, « Conclusions », Stratégique, Institut de stratégie comparée, vol. 1, no 114, , p. 179-187 (ISSN 0224-0424, DOI 10.3917/strat.114.0179)
- Ivan Sand, chap. II « La projection militaire comme objet d’étude géographique », dans Géopolitique de la projection aérienne française de 1945 à nos jours, La Documentation française, , 510 p., p. 71-102
- Vezio Vascotto, « L'amiral Castex et ses Théories stratégiques », Revue historique des Armées, no 224, , p. 81-88 (lire en ligne)
- Lars Wedin (préf. Bernard Rogel), Stratégies maritimes au XXIè siècle : L'apport de l'amiral Castex, Nuvis, coll. « La Pensée stratégique », , 2000 p.