Tractus Armoricanus et Nervicanus

région administrative militaire romaine qui couvre tout l’ouest de la Gaule depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à la Gironde

Le Tractus Armoricanus et Nervicanus (parfois en français division armoricaine et nervienne ou division armoricaine et nervicane) est la région administrative militaire qui couvre tout l’ouest de la Gaule depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à la Gironde. L'administration de l'Empire romain a mis en place à la fin du IIIe et au IVe siècle dans cette circonscription des garnisons côtières chargées de s'opposer aux raids de pirates germaniques, faisant de ce dispositif de défense côtière l'équivalent maritime du limes de Germanie.

Notitia dignitatum, copie faite en 1436. Bibliothèque Bodléienne, Oxford.

Son existence est attestée pour la première fois par Eutrope vers 370. Elle est décrite de façon détaillée dans la Notitia dignitatum, document daté entre 425 et 429. La Notitia dignitatum donne sa couverture géographique par une liste de provinces et son organisation hiérarchique, un dux, un tribun de cohorte et neuf préfets commandant les unités des garnisons côtières. La date de mise en place de l'organisation ainsi décrite reste imprécise, variant selon les historiens entre la fin du IIIe et le début du Ve siècle, et sa disparition ne peut être documentée.

Le recoupement entre la liste de garnisons de la Notitia dignitatum et les observations archéologiques donne des résultats contrastés : si certains sites sont identifiés et montrent des vestiges de fortifications romaines malgré les destructions au fil des siècles, d'autres localisations sont discutées, voire inconnues dans le cas de Granonna. Inversement, des points stratégiques côtiers fortifiés comme Cherbourg sont ignorés par la Notitia dignitatum.

Terminologie

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Le latin tractus dérive du verbe traho, trahere tirer, et désigne, entre autres acceptions, une étendue déterminée[1]. Plus restrictif, litus concerne un rivage, une côte[2].

Contexte, menaces sur la Manche

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carte de la Manche
Le Tractus Armoricanus et Nervicanus et le reste du litus Saxonicum.
longue embarcation en bois dans une salle de musée
Bateau de Nydam, vers 350. Découvert au XIXe siècle dans un lac au Danemark du sud.

Les historiens Eutrope[3] et Aurelius Victor[4] mentionnent la menace maritime des Francs et des Saxons sur les rives de la Gaule belgique et de l'Armorique (tractus Belgicae et Armoricae) à la fin du IIIe siècle et la nomination du commandant romain Carausius pour en assurer la défense[5]. La circonscription dénommée tractus Belgicae et Armoricae existait donc à la date de cette nomination, vers 284-285. Elle aurait pu être créée par l'empereur Maximien Hercule pour la confier à Carausius, ou être une création plus ancienne, peut-être du temps de l'empereur gaulois Postumus (260-269)[6].

Carausius, installé en Bretagne insulaire, se rebelle contre l'autorité centrale de 286 à 293, sa ligne défensive (Litus Saxonicum) créée contre les pirates saxons s'oppose alors aux forces continentales de Maximien Hercule puis de Constance Chlore, qui met fin à cette sécession en 297 en reprenant la contrôle de la Bretagne[7]. À la même époque, les menaces proviennent aussi de l'arrière-pays gaulois, causées par les bandes armées de Bagaudes qui font régner l'insécurité[8],[9].

Les attaques des pirates francs et saxons contre la Bretagne insulaire se doublent de celles des Scots venant d'Irlande et des Pictes sous Julien et Valentinien Ier. Ils sont repoussés en 369 par le comte Théodose l'Ancien[10]. D'autres incursions surviennent entre 395 et 399[11].

Au siècle suivant, le courrier de Sidoine Apollinaire (430-486) à son ami Numatius décrit la menace persistante des pirates saxons et de leurs esquifs recourbés : « C’est, de tous les ennemis, le plus féroce. Il attaque à l’improviste, il échappe quand on croit le surprendre; il méprise ceux qui l’attendent, il terrasse ceux qui ne l’attendent pas. S’il poursuit, il vous atteint bientôt ; s’il fuit, il échappe »[12].

La Notitia dignitatum, source textuelle

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carte de la Gaule
Provinces du dux tractus Armoricanus et Nervicanus : Aquitania I et II, Lugdunenses IV Senonia, II et III.

Le système défensif de la Gaule est décrit dans la Notitia dignitatum, document administratif daté vers 428, sorte d'« annuaire officiel de l'Empire romain pour l'extrême fin du IVe siècle ou même le début du Ve siècle » selon l'historien Albert Grenier. La défense statique du diocèse des Gaules est organisée en quatre duchés placés chacun sous le commandement militaire d'un dux. L'un d'eux est le « duché de l'Atlantique » (tractus Armoricanus et Nervicanus), placé sous le commandement du dux tractus Armoricanus et Nervicanus, honoré du titre de vir spectabilis homme respectable »), donc de rang sénatorial[13]. L'indication Nervicanus surprend, car les Nerviens sont un peuple situé en Belgique seconde, qui est sous l'autorité d'un autre dux[14]. Ernest Will résout cette contradiction par l'hypothèse suivante : le tractus se définissait anciennement de la Bretagne à l'embouchure de l'Escaut et groupait deux parties, occidentale et orientale, armoricaine et belge, cette dernière englobant le pays nervien. À une date ultérieure  à la fin du IVe siècle selon Raymond Brulet[15] , la partie orientale serait passée sous le commandement du dux de Belgique seconde tandis que le tractus occidental conservait son dux et son organisation[16].

arborescence des titres (cases rouges)
Hiérarchie du Tractus Armoricanus et Nervicanus.

L'autorité du dux tractus Armoricanus et Nervicanus s'exerce sur cinq provinces : per Aquitaniam primam et secundam Lugdunensem Senoniam secudam et tertiam. Cette définition territoriale est étrange, car l'Aquitaine première et la Sénonie, alias Lyonnaise IV (Orléanais, sud de l'Ile de France, Sénonais) n'ont aucun littoral à défendre. Seules ont une côte l'Aquitaine seconde (entre la Loire et le bassin d'Arcachon), les Lyonnaise Seconde (Normandie actuelle) et Troisième (Bretagne continentale, Maine, Anjou et Touraine)[17]. Indication de date, la Lyonnaise troisième n'apparait par séparation de la Lyonnaise seconde qu'après 364/369[18].

La Notitia dignitatum en section XXXVII donne une illustration fantaisiste des camps du tractus armoricanus (voir l'image en début d'article) puis la liste des subordonnés du dux : un tribun de cohorte et neuf préfets (praefectus)[19], commandants d'une série d'unités frontalières (limitanei), en partie détachées de l'armée de campagne (comitatenses, tirés du comitatus)[20].

Version en latin[21] Traduction

Sub dispositione viri spectabilis ducis
tractus Armoricani et Nervicani :
Tribunus cohortis primae novae Armoricanae,
Grannona in litore Saxonico.
Praefectus militum Carronensium, Blabia.
Praefectus militum Maurorum Benetorum, Benetis.
Praefectus militum Maurorum Osismiacorum, Osismis.
Praefectus militum superventorum, Mannatias.
Praefectus militum Martensium, Aleto.
Praefectus militum primae Flaviae, Constantia.
Praefectus militum Ursariensium, Rotomago.
Praefectus militum Dalmatarum, Abrincatis.
Praefectus militum Grannonensium, Grannono.

Sous les ordres de l’honorable duc
de la division Armoricani et Nervicani :
Le tribun de la première cohorte de la Novae Armoricae,
Grannona (localisation inconnue) sur le littoral saxon,
Le commandant des soldats carronenses, à Blabia (Blaye),
Le commandant des soldats maures chez les Vénètes, à Benetis (Vannes),
Le commandant des soldats maures chez les Osismes, à Osismis (Brest),
Le commandant des soldats de réserve, à Mannatias (Nantes),
Le commandant des soldats de Mars, à Aleto (Aleth),
Le commandant des soldats de la Première Flaviae, à Constantia (Coutances),
Le commandant des soldats ursarienses, à Rotomagus (Rouen),
Le commandant des soldats dalmates, à Abrincatis (Avranches),
Le commandant des soldats grannonenses, à Grannona

L'absence de préfet sur le littoral de Vendée et de Charente-Maritime interroge les historiens[14]. Ainsi, Camille Jullian s'étonne de cette lacune entre Loire et Gironde dans la ligne de défense maritime : « sottise coupable des empereurs ? » ou « simple négligence de copiste ? »[22]. Autre lacune soulignée par Camille Jullian, la Notitia ne mentionne aucune flottille de surveillance attribuée au tractus Armoricanus et Nervicanus. Seule est indiquée la classis Sambrica, flotte de la Sambre, dépendant du dux de Belgique[23].

Chaque préfet commande des soldats (militum), d'un effectif non précisé. Les historiens avancent parfois des chiffres : environ 1 500 hommes pour les Maures basés à Benetis[24], ce qui correspondrait à une légion entière selon leur effectif réduit au Bas-Empire. Toutefois , la Notitia dignitatum base des contingents d'origine semblable en plusieurs points, comme les soldats dalmates à Abrincatis (Avranches), à Branodunum (Brancaster en Angleterre) et à Marcae (probablement près de Boulogne-sur-Mer), ce que Daniel Levalet interprète comme la répartition d'une seule légion sur plusieurs sites[25]. Autre témoin de la répartition géographique des effectifs, le commandement de soldats ursarienses se trouve à Rotomagus (Rouen), tandis qu'une stèle funéraire de Samarobriva (Amiens) est dédiée à un Valerius Januarius imaginifer numeri Ursariensum[26],[27].

Le dispositif défensif du littoral est renforcé par des groupes de fantassins, les Lètes (anciens captifs rendus par les Barbares) et les Gentiles (barbares vaincus astreints au service de Rome), répartis selon la Notitia Dignitatum en douze unités commandés par un préfet, sous l'autorité du magister peditum. Parmi celles-ci, deux sont présentes en Lyonnaise II à Baiocas (Bayeux) et à Constantia (Coutances)[28] et une en Lyonnaise III à Redonnas (Rennes)[14].

Datation

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Ernest Will estime en 1966 qu'il est difficile de préciser quand la défense de la Gaule septentrionale est organisée. On peut en attribuer la paternité aux tétrarques (293-307) ou bien le situer à une date plus tardive[9]. Pour Fichet de Clairfontaine, la mise en place du tractus Armoricanus et Nervicanus commence probablement pendant la Tétrarchie et se termine sous Constantin et ses fils[29].

Lors du Colloque international de Saint-Germain-en-Laye, en sur « L'armée romaine et les Barbares du IIIe au VIIe siècle », Raymond Brulet situe la réorganisation entre la fin du IIIe et le début du IVe siècle. La protection de la façade maritime, le tractus Armoricanus et Nervicanus, est placée sous l'autorité d'un dux tandis que des troupes levées localement assurent la défense des villes, troupes dont la dénomination prend l'appellation de ces villes[30]. Participant au même colloque de 1990, Jürgen Oldenstein considère que les unités de milites indiquées dans le tractus armoricanus et dans le ducatus Moguntiacensis (duché de Mayence) sont de constitution récente, postérieure à l'invasion de 406/407, et décrivent une organisation des forces de Gaule septentrionale que Jürgen Oldenstein attribue à Constantin III (407-411)[31]. En effet, ce dernier débarque à Boulogne accompagné des troupes qui étaient stationnées dans l'île de Bretagne. Il trouve une Gaule ravagée par les bandes barbares et les Bagaudes. Mais après un succès militaire dont la localisation est inconnue, il s'établit en Arles, loin du tractus armoricanus[32].

Le panégyrique que Sidoine Apollinaire prononce à Rome le évoque la menace de pirates saxons sur les côtes de l'Armorique (Aremoricum tractus) « sur des esquifs de peaux cousues ensemble », en même temps que des avancées de Francs en Gaule belgique et d'Alamans sur le Rhin. L'intervention d'Avitus comme magister peditum equitumque suspend les incursions saxonnes et neutralise les autres menaces[33]. En dehors de cette mention, on ignore ce qu'il advint du tractus Armoricanus au cours du Ve siècle. Les garnisons sont probablement abandonnées à elles-mêmes, comme l'est l'armée du nord de la Gaule de 461 à 486, jusqu'à la prise de contrôle du territoire par Clovis[34].

Recoupements archéologiques

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État de la question

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carte de la Gaule
Points d'appui du Tractus Armoricanus.

Les vestiges de murailles romaines sont reconnaissables par leur appareil, fait de rangs de petits moellons (opus vittatum) alternant avec de double lits de briques (opus mixtum)[35]. En rase campagne, des levées de terre rectilignes précédées de fossés peuvent être la trace de camps romains[25].

Les rapprochements entre la liste des sites du Tractus Armoricanus et les identifications archéologiques de fortifications donnent des résultats divers : Abrincatis/Avranches et Osismis/Brest[36], Rotomagus/Rouen ainsi que Baiocas-Augustodurum/Bayeux[37] montrent bien des fortifications du Bas-Empire, par contre Constantia/Coutances n'en présente aucune, et Grannona n'est pas localisé. D'autres fortifications dont les vestiges sont repérés ne sont pas mentionnés par la Notitia Dignitarum, comme l'île d'Aurigny, le port stratégique de Cherbourg et le camp de Bénouville[36], ou Juliobona/Lillebonne[38], Noviomagus Lexoviorum/Lisieux et Mediolanum Aulercorum/Évreux[39].

Autre recoupement possible, les archéologues identifient parfois une présence militaire dans des sépultures romaines, par la présence de plaques-boucles qui fermaient les ceinturons de soldats[36], ou par des objets d'influence romano-germanique comme dans la nécropole de Lisieux[40].

Grannona

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Grannona apparaît comme le point le plus important du système défensif, nommé une première fois sous l'ablatif Grannona, comme siège d'un tribun de cohorte, puis en fin de liste sous l'ablatif Grannono avec une autre garnison sous les ordres d'un préfet[41]. Une lecture littérale amène à considérer deux implantations, Grannona et Grannonum, multipliant les recherches de localisation, avec des propositions dédoublées, près de Juliobona (Lillebonne en Seine-Maritime) et du côté de la presqu'île de Rhuys dans le Morbihan[42]. Plus simplement, Otto Seeck corrige Grannono en Grannona[43].

Malgré plus d'une trentaine de sites proposés[44], la localisation de Grannona est inconnue pour la plupart des historiens[29]. La Notitia dignitatum situe Grannona in litore Saxonico, soit quelque part entre l'estuaire de la Loire et celui de l'Escaut[45]. Toutefois, en 1894, quoique ses fouilles n'aient découvert aucune trace romaine[46], Léon Maître l'a situé à Guérande sur l'argument d'onomastique que rann signifie en breton « parcelle de terre ». Cette identification est réfutée en 1996 par Gildas Buron et Gwenaël Le Duc[47].

Dans une localisation plus au centre du tractus Armoricanus et Nervicanus, les historiens Camille Jullian et André Chastagnol situent, non sans hésitation, Grannona à Port-en-Bessin, près de Bayeux[14]. Ils sont suivis par Donald A. White[48],[49]. Enfin, Louis Pape n'exclut pas l'identification avec Cherbourg[14].

Blabia (Blaye)

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L'interprétation de Praefectus militum Carronentium, Blabia a donné lieu à une confusion entre Blaye sur l'estuaire de la Garonne et Blavet dans le Morbihan. Félix Le Royer de La Sauvagère démontre dès 1770 l'erreur commise un siècle plus tôt par Adrien de Valois, qui plaçait Blavia en Bretagne à l'emplacement de l'actuel Port-Louis, et non à Blaye en Gironde[50], ce que confirme également la thèse de 1883 de Joseph Loth, linguiste et historien français : « le nom de Blavet n'apparaît pour Port-Louis qu'au XVe siècle »[51].

Otto Seeck note les lectures rectificatives de Carronentium en Garronenses et de Blabia en Blavia[43]. Sous la graphie Blavia, ce lieu est cité au IVe siècle comme place militaire par le poète bordelais Ausone (militarem ad Blaviam)[52]. Mais il n'y subsiste aucune trace archéologique de fortifications romaines à cause des destructions et reconstructions opérées sous Vauban[53].

Benetis (Vannes)

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La ville romaine de Vannes se concentre à l'intérieur d'une enceinte longue d'un kilomètre environ, édifiée dans le dernier quart du IIIe siècle[54], avec une organisation intra muros qui n'est pas connue. Après le début du Ve siècle, époque à laquelle la Notitia dignitatum place un contingent de soldats maures à Benetis commandés par un préfet (Praefectus militum Maurorum Benetorum, Benetis), aucun vestige postérieur n’a été mis au jour et les niveaux archéologiques de la fin de l'Antiquité font défaut[55].

Le mobilier d'une sépulture découverte en 1942 dans les dunes d'Ethel contenait un coutelas et une boucle de ceinture datée de la seconde moitié du Ve siècle[56]. D'autres tombes de la même époque ont été trouvées sur la voie reliant Vannes à Rennes, en 1968 à l'Hérupée en Guer, à Sente-Verte à Saint-Marcel. Elles sont interprétées comme des tombes militaires et pourraient être le signe de l'implantation d'auxiliaires sécurisant le territoire en complément de la garnison de Vannes[57].

Osismis (Brest)

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Mur romain inclus dans le château de Brest.

Osismis est la base d'un préfet de soldats maures Praefectus militum Maurorum Osismiacorum, que Camille Jullian situe à Carhaix[58] et que Donald A. White identifie à Carhaix ou à Brest[9]. Carhaix, capitale de la civitas des Osismes, est à l'intérieur des terres et ne parait pas avoir été fortifié d'une enceinte romaine[59], tandis que Brest est sur le littoral. La construction d'un castrum à Osismis est datée du règne de Valentinien Ier (364-375) en réaction à la reprise des menaces maritimes dans les années 360. Le nombre élevé de solidi de Valentinien Ier enfouis à Morlaix et à Lampaul-Guimiliau pourrait correspondre aussi à la mise en défense de la côte nord du territoire des Osismes[60].

Le château de Brest, qui conserve les vestiges du castrum romain, est vraisemblablement le siège du préfet commandant l'unité de Maures évoquée[61]. La courtine romaine est conservée sur quatre à huit mètres de hauteur, pour une épaisseur de 4,05 mètres. Elle est montée en petit appareil alternant avec de triple arases de briques. Trois tours engagées d'un quart dans la courtine, encore visibles sur un plan du château en 1636, ont été détruites sur l'ordre de Vauban. Elles mesuraient 6,70 mètres de diamètre intérieur, et étaient espacées d'axe en axe de 21 mètres, l'une d'elles défendant une poterne. Les archéologues pensent que cette muraille antique s'étendait sur 180 mètres environ avec dix tours[62].

Mannatias (Nantes)

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Pour identifier le Mannatias de la Notitia dignitatum à Nantes, il faut supposer une faute du copiste, et rectifier Mannatias en Namnetis, correspondant au portus Namnetum signalé par la table de Peutinger[63]. Une enceinte gallo-romaine sur des fondations en pierres de remploi de monuments romains a été repérée en divers points par les chercheurs du XIXe siècle, dont une section dans la cour du château du Bouffay, lors de sa démolition en 1937[64],[65]. Léon Maître en 1893 la date du règne de Constantin Ier (306-337), tandis que E. Mollat dans des articles de 1932 et 1937 situe sa construction à la fin du IIIe siècle[66].

Aleto (Aleth)

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Aleth, vestige de mur romain.

Citée dans la Notitia dignitatum sous le nom d'Aleto, déclinaison d'Aletum[67], cette place est située sur un point stratégique, un promontoire rocheux en forme de presqu'île qui domine l'estuaire de la Rance. Un village gaulois s'y développe, détruit et abandonné au début du Ier siècle. Une cité romaine est rebatie au IIIe siècle et le promontoire est entouré d'une muraille de 1 800 mètres qui en épouse le contour. Elle est détruite en grande partie au XVIIe et XVIIIe siècles. Seul subsiste un pan de mur contruit en petit appareil au-dessus de l'anse des Bas-Sablons, face à Saint-Malo. Les textes anciens mentionnent la présence de tours, dont l'emplacement n'a pu être localisé[68].

Dans l'enceinte, un grand complexe romain a été édifié par dessus une zone d'habitation romaine du IIIe siècle. Il comprend une grande salle (30 × 10 mètres) avec une estrade empierrée du côté ouest, une seconde salle (30 × 4,5 mètres) au sol en béton au tuileau, une cour (40 × 30 mètres) entourée d'une galerie-couloir large de 4,5 mètres. Les archéologues estiment la date de construction de ce complexe vers 365-367, et, selon l'hypothèse la plus probable, il serait la principia, quartier général de l'unité militaire installée à Aleto, poste de commandement du praefectus militum Martensium[69]

Des fragments de sigillée produite en Argonne recueillis dans ce bâtiment dit principia témoignent d'une occupation civile ou militaire qui se prolonge au moins jusque vers 417[70].

Constantia (Coutances)

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Implantations citées dans le Tractus Armoricanus : Coutances, Avranches. Non citées : Cherbourg, Alauna. Identification incertaine : Grannonum.

Le grand nombre de cachettes monétaires datant de la seconde moitié du IIIe siècle dans le département de la Manche est une manifestation de la pression barbare sur le Cotentin[71]. La Notitia dignitatum cite un préfet commandant la Prima Flavia Constantia, légion de l'armée de manœuvre implantée à Constantia (Coutances)[72]. Elle indique aussi l'implantation à Constantia et à Baiocas (Bayeux) de colons astreints au service militaire, des Lètes d'origine batave et des Gentiles, barbares Suèves, sous les ordres d'un préfet praefectus laetorum batavorum et gentiles suevorum Baiocas et Constantiae[73].

Cherbourg, repérage du castrum romain.

Dans le département de la Manche, les archéologues n'ont identifié que quelques vestiges défensifs attribuables à la période des menaces saxonnes[71].

Le site de Coutances est une colline étroite et allongée, escarpée sur les côtés est, sud et ouest. Une agglomération romaine est présente aux Ier et IIe siècles, mais les niveaux des IIIe et IVe siècles semblent absents, et ne montrent aucune fortification du Bas-Empire[74], peut-être en raison des défenses naturelles offertes par son site[75].

L'archéologie a trouvé en 1976 et en 1977 des traces de fortifications romaines au château de Cherbourg, une section de 15 mètres de long de mur en petit appareil et chainage de briques et une tour semi-circulaire, vestiges qui n'ont pas été conservés. Les fouilles de 1978 et de 1980-1981 à l'intérieur de l'enceinte de ces fortifications ont permis de déterminer une datation correspondant aux dix dernières années du IVe siècle[76].

Dans l'île anglo-normande voisine d'Aurigny, à 15 kilomètres de la péninsule du Cotentin, un fort en quadrilatère de 40 mètres est réputé dater de la même époque. D'autres implantations dans le Cotentin pourraient être des fortins antiques :

  • Brix où est signalé en 1860 une structure en terre de 500 × 200 mètres avec un talus haut de 6 mètres[77],
  • Valognes (Alauna) et son « mur de la Victoire », vestige en blocage de 2,60 mètres d'épaisseur, haut de 2 à 2,5 mètres, interprété en 1982 comme une section d'enceinte romaine[78] mais réfuté comme tel au XXIe siècle[79],
  • Teurthéville-Hague, où existait en 1833 un « retranchement » avec beaucoup de tuiles à l'intérieur[80],
  • de façon moins évidente l'Étang-Bertrand, Lithaire et Fréville[71].

Rotomagus (Rouen)

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Une unité de militum Ursariensium est implantée à Rotomagus vers le milieu du IVe siècle selon l'historienne Nancy Gauthier. Elle considère que ce sont des fédérés ou des troupes auxiliaires, chargés de la sécurité des régions cotières de Rouen[81].

Les vestiges de murailles d'un castrum adossé à la Seine sont découverts ponctuellement à partir de 1839. Plusieurs sections sont repérées sur le tracé nord de l'enceinte, sur 80 mètres avec une amorce de tour circulaire pour le plus long. Six autres tronçons de mur sont répérés pour le côté ouest, huit autres appartenaient au rempart est. L'existence de murailles sur le secteur sud face à la Seine est incertaine[82]. Lorsque des observations précises sont faites, les archéologues relèvent des murs en opus vittatum mixtum, blocage en deux parements de petits moellons alternés avec deux doubles de briques, murs montés sur des fondations de deux à trois mètres de large faites de blocs de remploi. Deux tours ont été localisées, faisaient saillie sur l'extérieur, mais leur forme exacte n'est pas connue[35]. Un fossé a été repéré à plusieurs reprises lors de fouilles récentes, mais d'après le mobilier qui y a été recueilli, son origine antique est incertaine[83].

La datation de construction de ces fortifications a d'abord été fixée vers 325-350, d'après les monnaies d'époque constantinienne découvertes en 1859 et en 1981 dans les remblais de fondation. Cependant, des analyses archéomagnétiques opérées sur deux lots de briques prélevées sur les remparts romains donnent des résultats différents : 280 et 288, avec une fourchette de plus ou moins 15 ans. La présence des monnaies du IVe siècle n'est plus jugée significative car elles proviennent de remblais remaniés lors de la reconstruction médiévale[84].

Abrincatis (Avranches)

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Coutances, Avranches, Bayeux.

En 1972, un sondage de sauvetage étudie une levée de terre dite selon les appellations locales « Grand Dick » ou « Fossé du Diable », dans la commune de Vains, à 5 kilomètres à l'est d'Avranches. Placée près de la côte et à une trentaine de mètres d'altitude, cette levée domine la baie du Mont-Saint-Michel. Elle mesure environ 350 mètres du nord au sud, pour une largeur atteignant 6 mètres dans sa partie la moins rongée par les travaux agricoles[85]. Les historiens du XIXe siècle témoignent avoir observé deux autres côtés complétant cette levée, et l'examen du cadastre communal de 1809 permet de reconstituer un quadrilatère de 250 × 170 mètres. Une tranchée de sondage coupant la levée a montré deux périodes de construction. Dans la version la plus ancienne, le rempart était précédé à l'ouest, donc face à la mer, par un double fossé, le premier au pied du rempart, profond d'un mètre et large de 1,20 mètre, le second au profil en V profond de 2,10 mètres et large de 6 mètres. Ce plan de camp, rectangulaire et précédé de fossés en V, a une structure romaine[86]. Dans une seconde période, le petit fossé est comblé et le grand fossé est recreusé, tandis que le talus est surhaussé[25]. Aucun mobilier archéologique utile pour les datations n'a pu être trouvé, mais il est possible de considérer la première version de ce camp comme un élément du Litus Saxonicum, système défensif du IVe siècle contre les pirates saxons[87].

La cité romaine d'Abrincatis périclite dès la fin du IIe siècle et se replie à la fin du IIIe siècle derrière des remparts[88]. La Notitia dignitatum mentionne la présence d'un commandant des soldats dalmates à Abrincatis (Avranches). Le castellum d'Avranches de dimensions réduites (30 × 26 mètres) n'était que le siège du commandant[37], ses effectifs étaient, selon Daniel Levalet, probablement répartis dans des camps à proximité, comme celui du Grand Dick à Vains[87].

Notes et références

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Références

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  1. « Dictionnaire Latin-Français » (consulté le ).
  2. « Dictionnaire Latin-Français » (consulté le ).
  3. Eutrope, Abrégé de l'histoire romaine (lire en ligne), p. IX, 21.
  4. (la) Aurelius Victor, de Caesaribus (lire en ligne), p. XXXIX, 20.
  5. Jean-Christophe Cassard, Les Bretons et la mer au Moyen Âge, Presses universitaires de Rennes, , 195 p. (ISBN 978-2-86847-296-0 et 978-2-7535-2626-6, lire en ligne), p28
  6. Pape 1998, p. 24.
  7. Will 1966, p. 528.
  8. (la) Aurelius Victor, de Caesaribus (lire en ligne), p. XXXIX, 17
  9. 1 2 3 Will 1966, p. 529.
  10. Ammien Marcellin, Res gestae (lire en ligne), p. XXVII, 8.
  11. Will 1966, p. 530.
  12. Sidoine Apollinaire, Lettres (lire en ligne), p. VIII, 6.
  13. Barré 1991, p. 41.
  14. 1 2 3 4 5 Pape 1998, p. 26.
  15. Brulet 1993, p. 141.
  16. Will 1966, p. 532.
  17. Pape 1998, p. 25-26.
  18. CAG 76 Rouen, p. 71.
  19. Seeck 1876, p. 236 et suiv.
  20. Oldenstein 1993, p. 127-128.
  21. Notitia dignitatum, section XXXVII sur Vicifons, la Wikisource latine.
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Voir aussi

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Bibliographie

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Sources primaires

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  • (la) Otto Seeck, Notitia dignitatum. Accedunt notitia urbis Constantinopolitanae et laterculi provinciarum, Berlin, Weidmann, (réimpr. chez Minerva, Francfort-sur-le-Main, 1962), 379 p. (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article

Carte archéologique de la Gaule

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Sources secondaires

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  • Éric Barré, « La défense du Cotentin au Bas-Empire », Kentron, no 7, , p. 39-45 (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
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  • Sylvain Janniard, « Le Nord de la Gaule, de Probus à Valentinien III : le cadre politique et militaire », Villes et fortifications de l’Antiquité tardive dans le Nord de la Gaule, sous la direction de Didier Bayard et Jean-Pascal Fourdrin, Revue du Nord, no 26 HORS SÉRIE, , p. 25-34 (lire en ligne Inscription nécessaire [PDF]).
  • Camille Jullian, « Les tares de la Notitia dignitatum : le duché d'Armorique », Revue des Études Anciennes, t. 23, no 2, , p. 103-109 (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Daniel Levalet, « Un élément du Litus saxonicum dans la région d'Avranches ? », dans Hors-série des Annales de Normandie. Recueil d'études offert en hommage au doyen Michel de Boüard, vol. II, (lire en ligne), p. 361-375. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Louis Pape, « L'Armorique dans la Gaule. Éclipse et renaissance », Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, t. 105, no 2, , p. 11-27 (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Michel Reddé, Raymond Brulet, Rudolf Fellmann, Jan-Kees Haalebos, Siegmar Von Schnurbein et Pierre Aupert, L'architecture de la Gaule romaine. Les fortifications militaires, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, , p. 56-59.
  • Françoise Vallet (dir.) et Michel Kazanski (dir.), L'armée romaine et les Barbares du IIIe au VIIe siècle. Actes du Colloque International organisé par le Musée des Antiquités Nationales et l'URA 880 du CNRS. Saint-Germain-en-Laye, 24-28 février 1990, Chelles, Association française d'archéologie mérovingienne, , 480 p. (ISBN 2-9505595-2-2, lire en ligne).
    • Jürgen Oldenstein, « La fortification d’Alzey et la défense de la frontière romaine au IVe et au Ve siècles », dans Actes du Colloque International ci-dessus, (lire en ligne), p. 125-133. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
    • Raymond Brulet, « Les dispositifs militaires du Bas-Empire en Gaule septentrionale », dans Actes du Colloque International ci-dessus, (lire en ligne), p. 135-148. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
    • Christian Pilet, Luc Buchet, Jacqueline Pilet-Lemière, Armelle Alduc-Le Bagousse et Montserrat Sansilbano-Collilieux, « L’apport de l’archéologie funéraire à l’étude de la présence militaire sur le limes saxon, le long des côtes de l’actuelle Basse-Normandie », dans Actes du Colloque International ci-dessus, (lire en ligne), p. 157-173. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
    • Didier Bayard, « La fin de la domination romaine au nord de la Gaule : l’apport de la sigillée d’Argonne », dans Actes du Colloque International ci-dessus, (lire en ligne), p. 223-240.
  • Ernest Will, « Remarques sur la fin de la domination romaine dans le Nord de la Gaule », Revue du Nord, t. 48, no 191, , p. 517-534 (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article

Articles connexes

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