Traité de la Tafna

traité franco-algérien
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Le traité de la Tafna est un traité conclu le 30 mai 1837 entre le général Bugeaud, représentant du royaume de France, et l'émir Abd el-Kader. Il met temporairement fin aux hostilités et reconnaît à Abd el-Kader une importante autorité territoriale en Algérie.

Tableau représentant Thomas-Robert Bugeaud de la Piconnerie, duc d'Isly peint par François Meuret d’après Charles-Philippe Larivière.
Portrait en buste de Ben Mahi ed-Din Abd-el-Kader, émir algérien, 1852. Tableau exécuté au château d'Amboise vers 1852 ; don du Ministère des Beaux-Arts, mars 1879 ; restauration en 1864.

L'émir a utilisé le traité pour consolider son pouvoir sur les tribus de l'intérieur, établissant de nouvelles villes loin du contrôle français. Il a travaillé pour motiver la population sous contrôle français à résister par des moyens pacifiques et militaires. Cherchant à affronter à nouveau les Français, il revendiquait, en vertu du traité, le territoire qui comprenait la route principale entre Alger et Constantine. Lorsque les troupes françaises ont contesté cette revendication à la fin de 1839 en marchant à travers un défilé de montagne connu sous le nom de portes de fer, Abdelkader a revendiqué une violation du traité, et a renouvelé les appels au djihad.

Contexte

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En 1832, à la suite du début de la conquête de l'Algérie par la France, Abdelkader devient le chef de guerre (émir) des tribus de la région de Mascara et réussit ensuite à établir son autorité dans la plus grande partie de l'Oranie (l'ancien beylik d'Oran de la régence d'Alger), sauf les lieux occupés par les Français, notamment Oran.

En 1834, un traité est conclu entre l'émir et le général Desmichels, commandant à Oran, mais, paraissant trop favorable à l'émir, il n'est pas réellement accepté par les autorités françaises : Desmichels est relevé de ses fonctions, ainsi que le commandant en chef Théophile Voirol, remplacé par le comte d'Erlon (1834-1835), premier gouverneur général, auquel succède le général Clauzel (1835-1837), qui lance une politique d'hostilités ouvertes contre Hadjout, Médéa, Larbaâ et Thénia.

Cette politique est un échec : les troupes françaises subissent des revers militaires face aux forces d'Abdelkader, en particulier lors la bataille de la Macta en 1835. Appelé à intervenir pour rétablir la situation, le général Bugeaud remporte la victoire de la Sikkak en .

Le gouvernement français désavoue cependant la politique du général Clauzel, qui est relevé en et remplacé par le général Damrémont : la perspective générale est désormais de consolider les possessions françaises du littoral, mais aussi de mettre fin à l'insoumission du bey de Constantine, Ahmed Bey, alors que Clauzel a échoué lors de la première expédition contre lui en .

C'est dans ce cadre qu'un traité est négocié entre Bugeaud et Abdelkader.

Le traité est signé [1] à Rachgoun[1] près de l'embouchure de la Tafna.

Contenu

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Les principales clauses des quinze articles[1] du traité (selon la version française officielle) sont les suivantes.

Selon le texte français rédigé par Bugeaud, l'article 1er stipule que l'émir « reconnaît la souveraineté de la France en Afrique » — une formulation absente du texte arabe signé par l'émir, qui indique seulement que « le commandeur des croyants sait que le sultan est grand »[2],[3].

La France reconnaît l'autorité de l'émir sur :

Mais l'émir ne peut « pénétrer dans aucune autre partie de la Régence »[4].

La France abandonne le camp de la Tafna ainsi que Tlemcen, le Mechouar ainsi que les canons qui s'y trouvaient à l'émir[4].

Les Kouloughlis alliés aux Français sont libres de demeurer à Tlemcen ou de se retirer en conservant leurs biens[4].

Le commerce intérieur entre Arabes et Français est libre[4]. Mais le commerce extérieur ne peut se faire que par les ports français[4].

L'émir obtient le droit de se fournir en poudre et en armes de guerre auprès des Français[4]. Mais il fait à l'armée française un don de 1 800 hectolitres de froment et d'autant d'orge ainsi que de 5 000 bœufs[4].

Clauses secrètes

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En marge des articles officiels, Bugeaud souscrit à plusieurs engagements officieux qui ne seront pas appliqués, mais que l'émir rappellera ultérieurement au général ainsi qu'au roi Louis-Philippe (notamment dans une lettre du 2 mars 1839)[2.1]. Par ces clauses secrètes, la France s'engageait à :

  • livrer à Abd el-Kader 3 000 fusils ainsi que des munitions ;
  • évacuer des plaines de Misserghin (près d'Oran) les Douairs et les Smélas, deux tribus makhzen alliées de la France ;
  • expulser quinze des principaux chefs de ces tribus, parmi lesquels Mustapha ben Ismail, Marazy (son khalifa) et Hadj Elhoura (ancien agha des Smélas).

Divergences de traduction et manipulation du texte par Bugeaud

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À l'instar des ambiguïtés du traité Desmichels (1834), les textes arabe et français de la Tafna ne disent pas la même chose. Le texte français fut traduit en arabe par les interprètes de Bugeaud et non l'inverse, entraînant de profondes déformations. Les concepts clés tels que « nation », « domination », « partie du territoire » ou « sujet » ne recouvraient pas le même sens dans les deux langues (watan, ra'iya, bilad, hukm, saltana). De même, le don agricole versé par l'émir concernait du blé dur (qamh) et non du froment[3],[2].

Les distorsions majeures apparaissent dans trois articles clés :

  • Article 1 (La souveraineté) : La version française énonce la reconnaissance par l'émir de la souveraineté de la France. Le texte arabe indique seulement : « Le prince des fidèles (le commandeur des croyants) sait [i'rf] que le sultan est grand. » Le mot « sultan » n'y désigne explicitement pas le roi des Français et aucune notion de vassalité ou de soumission n'y figure.
  • Article 3 (Le pouvoir) : La version française traduit l'accord en affirmant que l'émir « ne pourra gouverner » au-delà des limites fixées, alors que le texte arabe stipule de façon claire qu'« il ne pourra pénétrer dans aucune autre partie de la Régence ».
  • Article 2 (Les frontières à l'Est) : Concernant la frontière à l'oued Keddara (ou oued al-Khudra), la version française demeure floue (« jusqu'à l'oued Keddara et au-delà »). La version arabe emploie le terme dialectal maghrébin foq (fawqahu), signifiant très exactement « au-dessus ». Ce terme consacrait en réalité la souveraineté de l'émir au-dessus de l'oued al-Khudra, c'est-à-dire sans aucune limite vers l'est.

Bugeaud emporta l'original bilingue et ne fit placarder que sa traduction française, dissimulant la réalité des concessions faites à l'émir. À sa mort, son épouse détruisit ses archives personnelles pour étouffer les preuves de ses compromissions. Il faut attendre le XXᵉ siècle et les recherches historiques de Georges Yver et Marcel Émerit pour révéler que Bugeaud avait menti. Alors que l'enseignement officiel républicain a affirmé pendant plus d'un siècle aux écoliers français que l'émir avait violé le traité, Abdelkader n'a fait que défendre la position claire et constante inscrite dans la version arabe originale[3].

Réactions et réception du traité

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En France, l'annonce du traité est accueillie avec une grande froideur. L'opinion publique, la presse d'opposition et de nombreux députés dénoncent un texte perçu comme une honte pour le pays, tandis que certains officiers sous les ordres de Bugeaud estiment ouvertement que leur général s'est fait duper. Tenu à l'écart des négociations, le gouverneur général Damrémont critique vivement l'accord auprès du ministre de la Guerre, affirmant que « le traité n'est pas avantageux, car il rend l'Émir plus puissant qu'une victoire éclatante n'aurait pu le faire et nous place dans une position précaire, sans garanties, resserrés dans de mauvaises limites ; il n'est pas honorable, car notre droit de souveraineté ne repose sur rien et nous abandonnons nos alliés ». Malgré les réserves de la Chambre et l'hostilité d'une partie de l'opinion, le Conseil approuve le texte et le roi Louis-Philippe le ratifie le 15 juin 1837, n'y voyant pas d'autre alternative[2.2],[5].

À l'inverse, le traité constitue un succès politique et diplomatique majeur pour Abd el-Kader. Reconnu officiellement par une grande puissance européenne comme le souverain d'un État sans devoir payer de tribut, le chef religieux renforce sa légitimité et acquiert une dimension internationale[2.2].

Conservation

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L'original bilingue du traité est perdu[6]. Seules nous en sont parvenues deux[7] copies, certifiées conformes à l'original par le contreseing du général-baron Simon Bernard, ministre de la Guerre au sein du second cabinet Molé[6] : elles consistent en un feuillet double format ministre, avec le texte français à gauche et le texte arabe à droite[6] ; au bas de la troisième page, sous la signature : « Bugeaud », se trouvaient, à gauche, le « cachet arabe » du général et, au centre, celui de l'émir[6]. Ces copies ont été retrouvées en 1950 par Marcel Émerit (1899-1985)[7].

Le traité

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Texte du traité (version française)

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« Entre le lieutenant général Bugeaud, commandant les troupes françaises dans la province d'Oran, et l'émir Abd-el-Kader, a été convenu le traité suivant :

  • Article 1 : L'Émir Abd el Kader reconnaît la souveraineté de la France en Afrique.
  • Article 2 : La France se réserve, dans la province d'Oran, Mostaganem, Mazagran, et leurs territoires, Oran, Arzew, et un territoire limité comme suit : à l'Est par la rivière Macta, et les marais dont elle sort ; au Sud, par une ligne partant des marais précités, passant par les rives sud du lac, et se prolongeant jusqu'à l'oued Maleh dans la direction de Sidi Saïd ; et de cette rivière jusqu'à la mer, appartiendra aux Français. Dans la province d'Alger, Alger, le sahel, la plaine de la Mitidja – limitée à l'Est par l'oued Khuddra (chez les Aïth Aïcha), en aval ; au Sud par la crête de la première chaîne du petit Atlas blidéen, jusqu'à la Chiffa jusqu'au saillant de Mazafran, et de là par une ligne directe jusqu'à la mer, y compris Koléa et son territoire – seront français.
  • Article 3 : L'Émir aura l'administration de la province d'Oran, de celle du Tittery, et de cette partie de la province d'Alger qui n'est pas comprise, à l'Est, à l'intérieur des limites indiquées par l'article 2. Il ne pourra pénétrer dans aucune autre partie de la régence.
  • Article 4 : L'Émir n'aura aucune autorité sur les Musulmans qui désirent résider sur le territoire réservé à la France ; mais ceux-ci seront libres d'aller résider sur le territoire sous l'administration de l'Émir ; de la même façon, les habitants vivant sous l'administration de l'Émir pourront s'établir sur le territoire français.
  • Article 5 : Les Arabes habitant sur le territoire français jouiront du libre exercice de leur religion. Ils pourront construire des mosquées, et accomplir leurs devoirs religieux en tous points, sous l'autorité de leurs chefs spirituels.
  • Article 6 : L'Émir livrera à l'armée française 30 000 mesures de blés, 30 000 mesures d'orge et 5 000 bœufs.
  • Article 7 : L'Émir aura la faculté d'acheter en France, la poudre, le soufre, et les armes qu'il demandera.
  • Article 8 : Les kouloughlis désirant rester à Tlemcen, ou ailleurs, y auront la libre possession de leurs propriétés, et seront traités comme des citoyens. Ceux qui désirent se retirer dans le territoire français, pourront vendre ou louer librement leurs propriétés.
  • Article 9 : La France cède à l'Émir, Rachgoun, Tlemcen, sa citadelle, et tous les canons qui s'y trouvaient primitivement. L'Émir s'engage à convoyer jusqu'à Oran tous les bagages, aussi bien que les munitions de guerre, appartenant à la garnison de Tlemcen.
  • Article 10 : Le commerce sera libre entre les Arabes et les Français. Ils pourront réciproquement aller s'établir sur chacun de leurs territoires.
  • Article 11 : Les Français seront respectés parmi les Arabes, comme les Arabes parmi les Français. Les fermes et les propriétés que les Français ont acquises, ou pourront acquérir, sur le territoire arabe, leur seront garanties : ils en jouiront librement, et l'Émir s'engage à les indemniser pour tous les dommages que les Arabes pourront leur causer.
  • Article 12 : Les criminels, sur les deux territoires, seront réciproquement livrés.
  • Article 13 : L'Émir s'engage à ne remettre aucun point de la côte à aucune puissance étrangère, quelle qu'elle soit, sans l'autorisation de la France.
  • Article 14 : Le commerce de la Régence ne passera que par les ports français.
  • Article 15 : La France maintiendra des agents auprès de l'Émir, et dans les villes sous sa juridiction, pour servir d'intermédiaires aux sujets français, dans tous les différends commerciaux qu'ils pourront avoir avec les Arabes. L'Émir jouira de la même faculté dans les villes et ports français.

Tafna, le

Le lieutenant général commandant la province d'Oran, Bugeaud »

Conséquences

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Massacre des Ben Zetoun (1837)

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Le traité de la Tafna a remis entre les mains d'Abdelkader la petite tribu des Ben Zetoun, la seule de la Mitidja qui s'était alliée à la France et qui fut ensuite presqu’entièrement anéantie, seuls 1 600 survivants seront recueillis par les Français[Interprétation personnelle ?].

Remise en cause du traité (1839)

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En , le général Damrémont lance la seconde expédition contre Constantine, qui réussit, malgré la mort de Damrémont sous les murs de la ville (il est remplacé par le général Valée).

Constantine ne faisant pas partie des territoires de l'émir, la trêve se prolonge jusqu'en 1839, deux années qui permettent à l'émir de perfectionner son État.

Mais, en 1839, a lieu l’expédition des Portes de Fer : les troupes françaises établissent une jonction terrestre entre Alger et Constantine, passant de ce fait par des territoires (les Bibans) inclus dans le territoire de l'émir. Celui-ci en fait un casus belli et, le , informe le général Valée du retour à l'état de guerre. Celle-ci prendra fin en 1847 avec la reddition d'Abdelkader.

Notes et références

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  1. 1 2 3 Ageron 2005, chap. 1er, p. 22.
  2. 1 2 Pierre Montagnon, La conquête de l'Algérie: Les germes de la discorde, Pygmalion, (ISBN 978-2-7564-0877-4, lire en ligne), p. 190
    1. p. 191
    2. 1 2 p. 191-192
  3. 1 2 3 Bruno Étienne, Abdelkader: Isthme des isthmes, Hachette, (ISBN 978-2-01-015833-9, lire en ligne), p. 169-170
  4. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Ageron 2005, chap. 1er, p. 23.
  5. Charles-André Julien, Histoire de l'Algérie contemporaine (1). La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), (Presses universitaires de France) réédition numérique FeniXX, (ISBN 978-2-7059-0423-4, lire en ligne)
  6. 1 2 3 4 Ageron 2005, chap. 1er, p. 23, n. 1.
  7. 1 2 Ageron 2005, chap. 1er, p. 29, n. 1.

Voir aussi

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Bibliographie

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Liens externes

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