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Le Péril bleu
couverture du roman Le Péril bleu
Couverture de l'édition de 1922 aux éditions Georges Crès.

Auteur Maurice Renard
Pays Drapeau de la France France
Genre Merveilleux scientifique
Éditeur Louis Michaud
Date de parution 1911
Chronologie

Genèse de l'œuvre : MR théoricien du MS

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L'histoire

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Résumé

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Préliminaires

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Le , l'astronome et chef de l'Observatoire de Paris, Jean Le Tellier se présente au narrateur et lui demande de retranscrire les événements dit du « Péril bleu », survenus l'année précédente[1].

Première partie : Où ?… Comment ?… Qui ?… Pourquoi ?…

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En mars 1912, une série de disparitions se multiplie dans la région du Bugey : chaque nuit des objets de plus en plus insolites disparaissent mystérieusement. Tandis que les gendarmes soupçonnent l'œuvre de plaisantins, les habitants de la région attribuent ces vols aux Sarvants  des entités folkloriques facétieuses[2].

Une nuit, alors que les gendarmes pistent discrètement deux journaliers italiens désignés par la rumeur d'être à l'origine des vols, les deux individus s'envolent dans les airs et disparaissent. Quelques jours plus tard, trois jeunes adultes en vacances à Mirastel   Marie-Thérèse Le Tellier, Henri Montarbeau et sa femme Fabienne  disparaissent à leur tour lors d'une excursion au Grand Colombier. Leurs pères, Jean Le Tellier et le docteur Montarbeau, partent à leur recherche. Une battue est lancée mais se révèle vaine[3].

Apprenant la disparition de Marie-Thérèse, son prétendant le duc d'Agnès, arrive à Mirastel en compagnie d'un inspecteur de la Sûreté, M. Garan, et d'un ami à lui, Tiburce. Ce dernier se prétend « sherlockiste » et, convaincu de résoudre simplement l'énigme, fait une démonstration de ses capacités de déduction inspirées de celles de Sherlock Holmes. Il se ridiculise cependant auprès de M. Le Tellier par ses observations totalement erronées[4].

Une nouvelle expédition est lancée sur le col du Grand Colombier à l’initiative de Robert Collin, l'assistant du professeur Le Tellier. Les empreintes de pas dans la neige des trois disparus sont toujours visibles, néanmoins uniquement celles de leur montée au sommet, mais aucune trace d’une quelconque redescente[3].

L’inspecteur Garan, soupçonnant un canular de la famille Le Tellier, rentre à Paris, tandis que le « sherlockiste » Tiburce, convaincu de la culpabilité d'un millionnaire américain du nom d’Hatkins, qui voulait acheter les travaux épistémologiques du docteur Montarbeau, part sur ses traces à New York[5].

Les disparitions d’objets, animaux et êtres humains se poursuivent dans la région. Tandis que Robert soupçonne des aigles d'être responsables des enlèvements après avoir observé l’un de ces rapaces s'élever verticalement dans les airs, Maxime, de son côté, penche pour un dirigeable après avoir aperçu dans le brouillard de la forêt une forme se déplaçant dans le ciel à toute allure. Le jeune homme assiste lui-même à l'enlèvement d'une jeune bergère[6].

Les pensionnaires de Mirastel reçoivent un courrier du duc d'Agnès, qui les informe qu'il travaille avec ses ingénieurs pour fabriquer un engin suffisamment rapide pour rattraper le dirigeable des Sarvants[7].

La famille Le Tellier est à nouveau frappée par le malheur. Tout d'abord, Maxime se fait enlever en plein jour sous les yeux de sa mère, qui en perd la raison. Puis, après ce drame, Robert adopte un comportement de plus en plus étrange et passe ses journées à errer dans la région. Un soir, alors qu’il ne se présente pas au dîner, M. Le Tellier comprend qu'il s'est fait volontairement enlever[8].

La région du Bugey  considérablement dépeuplée  vit dans la crainte de ce que les journaux désignent désormais sous le nom du « Péril bleu »[9].

Seconde partie : Où. — Comment. — Qui. — Pourquoi.

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plan du Colombier et des villes alentour
Le Grand Colombier est le théâtre des agissements des Sarvants. Illustration extraite de l'édition originale Louis Michaud de 1911.

Poursuivant ses travaux d'astronomie, le professeur Le Tellier observe au téléscope une tache noire à environ 50 km au-dessus de Mirastel, qu'il identifie comme le repaire des Sarvants. Malgré ses recherches aux observatoires de Paris et de Saint-Genis-Laval, il ne parvient pas à l'observer à nouveau[6].

La presse s'empare de l'affaire, déclenchant une chasse mondiale à cette mystérieuse structure. Les uns munis de leurs lunettes astronomiques, les autres  à l'instar du duc d’Agnès  se lançant dans la construction d'aéronefs pour atteindre le repaire des Sarvants[10].

Pendant ce temps, Tiburce continue de poursuivre à travers la planète le millionnaire américain Hatkins, convaincu de sa culpabilité dans l'enlèvement de Marie-Thérèse[5].

Des restes humains et autres objets finement découpés tombent du ciel, suggérant des expériences de quelques savants fous[4].

Une nuit, Maxime apparaît au milieu du jardin. Il conjure sa famille de ne pas approcher en leur expliquant qu'il n’est qu’un appât. Sa mère, sous le choc, refuse de le voir repartir se faire torturer et lui tire dessus au fusil. Les Sarvants abandonne alors le corps gravement blessé, qui est soigné à Mirastel[8].

Tandis que les corps continuent de pleuvoir, le professeur Le Tellier reçoit un courrier du duc d'Agnès lui demandant de passer à Paris pour assister à la course entre son aéroplane L'Épervier et le dirigeable du gouvernement français Le Prolétaire pour désigner lequel prendrait en chasse les Sarvants[11].

Lors de cette course aérienne, les deux aéronefs sont percutés par un objet invisible, qui s’écrase sur Terre. Alors que Le Tellier fait transporter cet objet volumineux et invisible au Grand Palais pour l’étudier, le docteur Montarbeau le rejoint pour lui apprendre la mort de Robert. Ce dernier, retrouvé mort asphyxié, a laissé un cahier rouge, dans lequel il détaille son enlèvement volontaire : aspiré dans les airs, il s’est retrouvé prisonnier dans une cellule invisible au milieu des cieux. À la suite de ses observations, il comprend que les Sarvants  des êtres invisibles à la technologie avancée  collectionnent et étudient humains, animaux et objets prélevés sur Terre. Afin de révéler aux humains ses découvertes grâce à son cahier, Robert explique qu'il doit mourir dans sa cellule, et ne pas être disséqué comme les autres captifs. C'est pourquoi il se suicide en bloquant l'arrivée d’air dans sa cellule en anticipant que son corps serait jeté intact sur Terre[8].

Le professeur Le Tellier, à la tête l'équipe qui étudie l'engin invisible, comprend grâce aux écrits de Robert qu'il s'agit de l'aéroscaphe qui collecte les objets, animaux et humains sur Terre. Les scientifiques parviennent à ouvrir l'engin et récupèrent les corps des Sarvants qui meurent lors de l'ouverture. L'autopsie de ces créatures également invisibles révèlent leur nature extraordinaire : ayant une forme d'araignée, les Sarvants sont capables de se combiner les uns aux autres pour former un être multiforme.

Invité devant le Parlement, le professeur Le Tellier explique que les captures étaient le résultat de missions d’exploration des Sarvants. S'appuyant sur les notes de Robert, il se veut rassurant en expliquant que, parce que leur élevage d'humains ayant échoué, et que parce que l'aéroscaphe ayant échoué, les disparitions devraient dès à présent cesser[11].

Quelques temps plus tard, les quinze derniers disparus dont les corps n'avaient jamais été retrouvés, sont redescendus par les Sarvants. Parmi eux, Henri Montarbeau et sa femme Fabienne. Seule Marie-Thérèse n’est pas présente.

En parallèle à ces événements, Tiburce, prenant conscience de l'absurdité de son entreprise, envoie un courrier au duc d’Agnès pour le prévenir de son prochain retour. Cette lettre est suivie d'une seconde, dans laquelle Tiburce raconte que sur le chemin du retour, il a retrouvé par hasard Marie-Thérèse à Constantinople. La jeune femme avait été kidnappée par un de ses anciens prétendants malheureux, un sultan turc.

De retour auprès de sa famille, Marie-Thérèse épouse le duc d'Agnès, tandis que Tiburce épouse la sœur du duc[1].

Épilogue

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Alors que l'aéroscaphe a disparu à cause d'une peinture extrêmement corrosive censée le rendre visible aux yeux de tous, la population est devenue rapidement sceptique sur la réalité de cette histoire suspectant une mystification du gouvernement. Maurice Renard conclut sur les mystères des Sarvants et sur la possible existence de nombreuses entités qui existent autour de nous sans même que nous ne le soupçonnions[11].

Personnages principaux

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Cadre spatial et temporel

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Les thèmes abordés

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Comment appréhender l'invisible et l'inexplicable ? Les limites de la perception visuelle

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Le récit débute par de mystérieuses disparitions dans la région du Bugey. Aux objets dérisoires et aux légumes qui disparaissent dans un premier temps, se succèdent des objets de plus en plus insolites, comme des branches d'arbres ou le coq de l'église. Le mystère s'épaissit lorsque des animaux, puis des êtres humains disparaissent[12]. À ces vols ou kidnappings aux motifs incompréhensibles, voire absurdes, aucune explication plausible ne tient la route. En outre, certaines disparitions s'accompagnent de témoignages déroutants : des habitants de la région affirment avoir vu des poissons qui volent, des individus marchant dans les airs, des aigles géants ou encore une montgolfière fantomatique[3].

Au cœur de ce mystère, rapidement désigné sous le nom de « Péril bleu », le rôle de la perception visuelle est pleinement ambigu. Habituellement au service de la raison, les témoignages oculaires vont tous dans le sens de l'irrationnel et du surnaturel. En effet, non seulement ils ne permettent pas de résoudre le mystère des disparitions, mais en outre ils font obstacle à toutes explications rationnelles[3]. Pour pallier à ce manque de sens, les habitants du Bugey se tournent alors vers les explications surnaturelles et désignent l'intervention d'êtres maléfiques issus du folklore jurassien : les Sarvants[12].

Les enquêteurs mis en scène par Maurice Renard abordent l'inconnu et l'irrationnel de manière rationnelle, bien que néanmoins différente. Tout d'abord, le personnage de Tiburce est l'archétype du détective rationnel qui fonde son opinion sur les indices visuels. Parodie de Sherlock Holmes, Tiburce illustre l'inefficacité des preuves uniquement oculaires si elles sont au service d'idées préconçues. Dès son apparition, il se ridiculise en voulant impressionner le professeur Le Tellier en déduisant ses habitudes à partir d'infimes preuves matérielles à la manière du détective britannique. Ainsi, il affirme avec assurance  mais surtout à tort  que les rides et les marques autour des yeux de l'astronome causés par ses observations au télescope indiquent qu'il porte un monocle et aime le tir à la cible, et que sa démarche due au temps prolongé assis à observer le ciel est la conséquence d'une jeunesse au service de la cavalerie[5]. Se reposant sur sa méthode de déduction douteuse, il interprète des indices visuels liés à la disparition de Marie-Thérèse Le Tellier et de ses compagnons, et en déduit que les disparus ont été kidnappés par un certain millionnaire américain, M. Hatkins. Tiburce se met alors à la poursuite du millionnaire à travers le monde, détaillant ses découvertes farfelues dans des lettres régulièrement adressées au duc d'Agnès[5].

À l'inverse, l'enquête avance paradoxalement grâce à des personnages dont la vue est défaillante et qui doivent compenser avec d'autres sens. Ainsi, Mme Arquedouve, la belle-mère aveugle de M. Le Tellier, est la première à détecter le bourdonnement émis par le vaisseau des Sarvants et à associer ce phénomène aux disparitions. Plus tard, c'est l'intervention d'un autre non-voyant, Louis Courtois, qui parvient à lever le voile sur l'anatomie des Sarvants. En manipulant la combinaison invisible d'une créature, il comprend leur véritable nature[7].

Cette remise en question de la place de la vision comme sens le plus étroitement associé à la connaissance apparaît également lors de la découverte par le professeur Le Tellier de l'aérarium des Sarvants où ses enfants et les autres victimes sont détenus. L'astronome fait cette découverte par hasard en remarquant que l'étoile Véga disparaît de sa vue pendant quelques secondes. Dans ce cas, ne rien voir devient voir, puisqu'il comprend que cette éclipse est causée par un corps inconnu dont il extrapole mathématiquement la localisation[6].

L'enquêteur le plus habile est Robert Collin, dont Maurice Renard mentionne à plusieurs reprises sa myopie, comme pour sous-entendre que la vue n'est pas le sens utile pour l'enquête[7]. Le véritable talent de Robert Collin est de découvrir des choses qui échappent à tous, grâce à sa capacité intellectuelle d'envisager des hypothèses qui peuvent sembler de prime abord invraisemblables[13]. Ainsi, après s'être laissé capturé, c'est lui qui parvient à résoudre le mystère des Sarvants qu'il consigne dans son cahier. Depuis sa cellule invisible, il observe les incisions, les asphyxies et autres réactions physiques faites indifféremment sur les prisonniers et objets capturés, et en déduit que les Sarvants dissèquent leurs trouvailles dans un but expérimental. Plus tard, après avoir remarqué le regroupement absurde des prisonniers dans l'aérarium, par exemple un singe emprisonné avec des hommes, ou encore un prêtre enfermé avec des femmes, Robert Collin en déduit que les Sarvants tentent de cataloguer les espèces capturées en fonction de similitudes de formes[14].

Le propos de Maurice Renard est que dans la mesure où la raison est modelée par des perceptions inévitablement lacunaires, le chercheur doit nécessairement être en mesure d'ouvrir son esprit et d'envisager toutes les possibilités jusqu'à ce que les faits prennent sens[6]. C'est tout le sens de son projet littéraire merveilleux-scientifique : selon lui, le merveilleux n'est pas une entorse à la raison, mais au contraire une vision nouvelle du réel[15].

Finalement, l'écrivain conclut son récit par un triomphe définitif de l'invisible : l'aéroscaphe disparaît à cause de la peinture extrêmement corrosive utilisée pour le rendre visible. L'unique preuve démontrant les agissements des Sarvants ayant disparu, le grand public en vient à remettre en question la version officielle de leur existence[16]. Cet épisode métaphorise toute la difficulté, voire l'impossibilité à rendre vraisemblable la merveille[17].

Les Sarvants, une forme de vie inconnue et intelligente

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Des expéditions scientifiques à l'origine des disparitions

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Les habitants du Bugey désignent les responsables des disparitions spectaculaires sous le nom de « Sarvants », terme qui désigne en patois les créatures folkloriques de la région[18]. Ces créatures intelligentes, issues des couches atmosphériques, font des excursions à la surface de la Terre à bord d'un bathyscaphe hermétiquement clos. Celui-ci fonctionne comme un « sous-aérien », équivalent des sous-marins des humains[19]. Lui-même invisible, ce vaisseau fait naufrage à la surface de la Terre à la suite d'une collision accidentelle avec un aéronef. Sa technologie reste cependant assez simple puisque ses hélices fonctionnent grâce à l'énergie fournie par des créatures  « une espèce de crapauds tout en muscles »[a 1]  qui sont enfermés dans des tambours rotatifs[8].

Ces expéditions ont des visées scientifiques : les Sarvants « pêchent » à la surface de la planète des êtres humains, des animaux, des végétaux et même des objets inanimés[20]. Ils emmènent ensuite leurs prises dans une prison située dans l'atmosphère  désignée comme un « aérarium » par analogie avec les aquariums dans lesquels les humains observent les poissons pêchés dans les fonds marins  dans laquelle les scientifiques sarvants les étudient[21]. Dans son journal de bord, Robert Collin témoigne des expériences dont il fait l'objet :

« Sans m'extraire de ma cellule, on m'a soumis à toutes les pressions, toutes les dépressions, tous les mélanges de gaz. J'ai passé de l'excitation la plus effrénée à l'abattement le plus prostré : j'ai respiré de l'air suroxygéné, surazoté. Ils m'ont aussi fourré du protoxyde d'azote, ça j'en suis sûr : pendant une heure je n'ai pu m'empêcher de rire, et j'ai compris pourquoi cette femme riait tant l'autre fois. »[a 2]

Certains animaux et humains font même l'objet de vivisection, avant que leur cadavre en lambeaux ne soit simplement rejeté à la surface de la Terre[1]. À la suite de ces observations et expériences, les scientifiques sarvants s'essaient à des tentatives de classification biologique, notamment en regroupant les prisonniers en fonction de similitudes de forme[14] afin de les exposer dans des musées d'histoire naturelle et de les présenter à leurs congénères[22].

Finalement, à la fin du roman, après avoir constaté les souffrances infligées par leurs expériences, les humains sont relâchés et déposés sur Terre. Cette libération est perçue par le professeur Le Tellier comme la preuve que les Sarvants sont des êtres doués de sensibilité et de raison[23].

L'altérité comme source d'émerveillement

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La nature des Sarvants  ou des « Invisibles » comme les appelle Robert Collin dans son journal  est découverte lorsque leur vaisseau fait naufrage sur Terre[8]. Cette espèce, invisible aux yeux des humains, n'est pas immatérielle pour autant[19]. Les Sarvants sont des créatures arachnéennes de la taille d'un œuf de poule, mais qui ont la particularité de constituer un être-société. Le professeur Le Tellier décrit leur nature : « ce n'est pas un homme que je touche… C'est une agglomération de bêtes agrégées en forme d'homme, et ces bêtes sont bien des araignées[a 3] ». En effet, les Sarvants peuvent nouer entre eux des relations symbiotiques en s'agrégeant les uns aux autres grâce à leurs « papilles nerveuses » afin de former une entité unique douée d'un seul esprit[8].

Leur intelligence semble équivalente à celle des humains. Par exemple, ils ne parviennent pas à distinguer au premier abord un coq d'une girouette[8]. Néanmoins, leur sens moral est supérieur, puisqu'à partir du moment où ils prennent conscience qu'ils infligent des souffrances à leurs cobayes, ils arrêtent leurs expériences de vivisection et relâchent leurs prisonniers[19].

Au fil du roman, les humains découvrent une espèce radicalement différente. Maurice Renard traite ce thème de l'altérité de manière tout à fait originale. En effet, contrairement aux Martiens de H. G. Wells ou aux Xipéhuz de J.-H. Rosny aîné, les Sarvants ne s'inscrivent pas dans un schéma socio-darwinien de lutte pour la vie, dans lequel les humains doivent, face à leurs envahisseurs, obligatoirement vaincre ou mourir. Ici, il n'y a pas de concurrence, seulement une rencontre accidentelle. Les Sarvants  qui d’ailleurs ne peuvent survivre à la surface de la Terre sans combinaison étanche, à moins de mourir « noyer dans l'air »[19]  surgissent brutalement un jour et disparaissent comme ils sont venus, sans laisser des traces[23]. Cette rencontre entre les deux espèces n'aboutit à aucune reconnaissance mutuelle[24]. Pour Maurice Renard, il s'agit d'appliquer son projet littéraire merveilleux-scientifique, à savoir faire naître chez le lecteur, à travers le caractère radicalement novateur et inquiétant des merveilles qu'il met en récit, une nouvelle perception du monde qui ne se réduit plus à l'homme[25].

Une espèce extraterrestre ?

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Ce n'est que dans le dénouement du récit qu'est révélée la nature des Sarvants et de leur localisation dans les hautes couches de l'atmosphère[20]. Et parce que leur domaine est situé hors de portée des meilleurs avions ou ballons, il reste inaccessible aux humains[24].

La littérature merveilleuse-scientifique s'inspire des avancées et des découvertes scientifiques[26]. Ainsi, l'intrigue du Péril bleu s'appuie sur le contexte scientifique du début du XIXe siècle, et en particulier sur les travaux du météorologue Léon Teisserenc de Bort concernant les couches composant l'atmosphère terrestre. En 1902, celui-ci démontre en effet l'existence d'une seconde couche atmosphérique[Note 1]. Dans l'épilogue du roman, Maurice Renard fait explicitement référence aux couches atmosphériques lorsqu'il s'interroge sur « le monde des Sarvants [qui] n'est pas la plus extérieure de ces sphères concentriques, puisqu'il est seulement à la superficie de la première couche atmosphérique et qu'il en existe une deuxième[a 4] ». Faisant état des connaissances de l'époque, il installe les Sarvants aux limites de notre atmosphère, qu'il situe à 50 km d'altitude[13].

C'est pourquoi, les Sarvants ne sont pas à proprement parler des extraterrestres puisqu'ils vivent dans un espace invisible englobant l'atmosphère de la Terre[28]. D'ailleurs, dans son journal de bord, Robert Collin fait l'observation suivante : « À ce moment-là, j'avais encore la conviction que cette ascension n'était que la première phase du voyage, — que j'allais bientôt parvenir à l'engin où se trouvait la pompe ou l'aimant, — et que cet engin m'emmènerait à travers l'éther, sans doute dans un astre. Car mon arrière-pensée avait toujours été que les Sarvants étaient les habitants d'une planète quelconque, leurs agissements m'ayant toujours paru extra-terrestres, — merveilleux, comme on dit »[a 5]. Ainsi, cette entrée de journal met en lumière la stratégie de Maurice Renard, qui consiste à déjouer les attentes du lecteur après l'avoir orienté vers la fausse piste d'un enlèvement extraterrestre[29]. Plutôt que de qualifier les Sarvants d'extraterrestres  c’est-à-dire étrangers à la planète Terre , il serait plus opportun de parler d'« êtres sus-aériens »[Note 2],[25] ou d'« êtres extra-atmosphériques »[Note 3],[19] pour désigner ces créatures.

« Entrevoir toute l’immensité de notre inconnu » : le projet du roman merveilleux scientifique

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« L'humanité, ne possédant sur l'univers qu'un petit nombre de lucarnes qui sont nos sens, n'aperçoit de lui qu'un recoin dérisoire. Elle doit toujours s'attendre à des surprises issues de tout cet inconnu qu'elle ne peut contempler, sorties de l'incommensurable secteur d'immensité qui lui est encore défendu. Qu'elle se cuirasse donc d'abnégation et qu'elle s'arme de science, pour supporter les chocs et lutter contre l'avenir. »[a 6]

Dans Le Péril bleu, l'humanité est reléguée au rang de faune marine : les Sarvants explorent notre monde comme s'il s'agissait d'un aquarium, y pêchant les hommes comme s'ils étaient de simples poissons. Maurice Renard d'ailleurs met en parallèle les travaux de biologie de Maxime Le Tellier qui étudient des poissons dans son aquarium et les expériences des Sarvants qui étudient les humains dans leur aérarium[30]. Ce renversement s'incarne de façon frappante lorsque le jeune homme est lui-même utilisé comme appât[31]. L'ironie tragique atteint son paroxysme lorsqu'il assiste, terrifié et impuissant, à la vivisection de ses semblables par les Sarvants[1].

Le récit oblige le lecteur à un profond décentrement de perspective : dépouillé de son illusoire suprématie, l'être humain se retrouve confronté à un conflit totalement asymétrique, face auquel sa science et sa société s'avèrent impuissantes. Selon Maurice Renard, cette remise en question anthropocentrique constitue précisément l'essence du roman merveilleux-scientifique[31]. Ce basculement littéraire fait par ailleurs écho à la révolution biologique amorcée par Charles Darwin : avec la parution de L'Origine des espèces en 1859, puis de La Filiation de l'homme en 1871, l'humanité se voit déchue de son statut de créature d'exception pour être réintégrée au sein du règne animal comme un simple produit des mécanismes de l'évolution biologique[32]. C’est précisément cette plasticité du vivant qui trouve son prolongement romanesque chez Maurice Renard : à l’instar du Docteur Lerne paru trois ans plus tôt[Note 4], Le Péril bleu interroge et remodèle les frontières du vivant, ébranlant nos certitudes quant à l’immuabilité du monde naturel et des espèces[33].

L'épilogue du roman, dans lequel Maurice Renard tire les enseignements de son récit, souligne que ce type de danger est voué à se multiplier avec les progrès de la connaissance humaine[34]. En effet, il reste de nombreux territoires inexplorés, telles que l'espace ou les abysses océaniques, qui pourraient tout à fait abriter des formes de vie tout aussi inconcevables, qu'elles soient sous la forme d'entités radiographiques ou gazeuses[35]. Le prochain fléau pourrait ainsi être une invasion de « crabes » venue des profondeurs marines ou bien la présence de « créatures invisibles et intangibles au milieu même de l'humanité » qui nous manipuleraient à notre insu[1]. C'est pourquoi, face aux périls insoupçonnés qui guettent notre espèce, Maurice Renard conçoit son roman comme une fable visant à dénoncer le plus grand ennemi de l'humanité : sa propre complaisance nourrie par son aveuglement et ses certitudes[36]. Tel est précisément l'objectif du roman merveilleux-scientifique : rappeler que l’être humain ne doit pas envisager le progrès comme une simple extension de ses facultés actuelles, mais s'ouvrir, au contraire, à de radicales nouveautés scientifiques et techniques[34].

Procédés narratifs

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Éditions françaises et diffusion à l'étranger

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Réception et postérité

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Accueil critique

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Postérité littéraire

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Adaptations

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Notes et références

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  1. En 1908, Léon Teisserenc de Bort nomme cette couche isotherme : la stratosphère[27]
  2. Littéralement « au-dessus de l'air ».
  3. Littéralement « en dehors de l'atmosphère ».
  4. Le premier roman de Maurice Renard (1908) narre les expériences de greffe entre l'humain, l'animal et même le végétal réalisées par le docteur Lerne.

Citations du roman

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Références

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  1. 1 2 3 4 5 Gouanvic 1994, p. 97.
  2. Mitchell 2016, p. 99.
  3. 1 2 3 4 Mitchell 2016, p. 100.
  4. 1 2 Gouanvic 1994, p. 94.
  5. 1 2 3 4 Mitchell 2016, p. 103.
  6. 1 2 3 4 Mitchell 2016, p. 106.
  7. 1 2 3 Mitchell 2016, p. 104.
  8. 1 2 3 4 5 6 7 Gouanvic 1994, p. 95.
  9. Bréan 2015, p. 198.
  10. Stiénon 2018, §  8.
  11. 1 2 3 Gouanvic 1994, p. 96.
  12. 1 2 Héraud 2018, p. 238.
  13. 1 2 Chabot et Goffette 2007, p. 6.
  14. 1 2 Mitchell 2016, p. 105.
  15. Chabot et Goffette 2007, p. 7.
  16. Stiénon 2018, §  31.
  17. Stiénon 2018, §  34.
  18. Stiénon 2018, §  2.
  19. 1 2 3 4 5 Héraud 2018, p. 242.
  20. 1 2 Bréan 2018, §  13.
  21. Héraud 2018, p. 241.
  22. Evans 2018, §  12.
  23. 1 2 Gouanvic 1994, p. 98.
  24. 1 2 Bréan 2015, p. 202.
  25. 1 2 Schiano 2018, §  15.
  26. Hugues Chabot, « Merveilleux-scientifique et merveilleux-logique chez Maurice Renard : une épistémologie romancée ? », ReS Futurae, vol. 11, , §  36 (DOI https://doi.org/10.4000/resf.1278, lire en ligne)
  27. Michel Rochas, « L'invention de la stratosphère », La météorologie, no 82, , p. 28 (lire en ligne)
  28. Bréan 2015, p. 199.
  29. Bréan 2015, p. 207.
  30. Héraud 2018, p. 240.
  31. 1 2 Bréan 2015, p. 203.
  32. Schiano 2018, §  9.
  33. Schiano 2018, §  4.
  34. 1 2 Simon Bréan, Science fiction en France : Théorie et histoire d'une littérature, Paris, Sorbonne Université Presses, coll. « Lettres Françaises », , 410 p. (ISBN 9782840508519), p. 53-54.
  35. Mitchell 2016, p. 108.
  36. Mitchell 2016, p. 107.

Voir aussi

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Bibliographie

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Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Jacques Baudou, « Maurice Renard », Le Rocambole n°93/94, Publication de l'Association des amis du roman populaire, hiver 2020/printemps 2021, p. 21-57 (ISBN 978-2-912349-77-4)
  • Simon Bréan, « Fuir l'exotisme : l'« aventure nostalgique » du merveilleux-scientifique français », Nineteenth-Century French Studies, vol. 43, nos 3-4, printemps-été 2015, p. 194-208 (DOI 10.1353/ncf.2015.0010). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Simon Bréan, « L'écriture de Maurice Renard, en tension entre extrapolation scientifique et figuration littéraire », ReS Futurae – Revue d'études sur la science-fiction, no 11, (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Hugues Chabot et Jérôme Goffette, « Maurice Renard sous le regard de la philosophie des sciences et de la philosophie de l'imaginaire », Alliage, Culture – Science – Technique, no 60 « Que prouve la science-fiction ? », , p. 154-167 (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Claude Deméocq, « Maurice Renard, maître du mystère et du merveilleux scientifique », dans Maurice Renard, Fantômes et fantoches, Contes à la plume d'oie et Autres histoires étranges, Fleuve Noir, coll. « Bibliothèque du Fantastique », (ISBN 2-265-06856-X), p. 13-102. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • (en) Arthur B. Evans, « The Fantastic Science Fiction of Maurice Renard », Science Fiction Studies, Greencastle (Indiana), SF-TH Inc, vol. 21, no 3, , p. 380-396 (JSTOR 4240373).
    Traduction française : Arthur B. Evans (trad. Julien Jaegly), « La science-fiction fantastique de Maurice Renard », ReS Futurae, no 11, (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Jean-Marc Gouanvic, « Chapitre IV. – Une « science-fiction moyenne » : Maurice Renard (1875-1939) », dans La science-fiction française au XXe siècle (1900-1968) : essai de socio-poétique d'un genre en émergence, Amsterdam, Rodopi, coll. « Faux titre : études de langue et littérature françaises » (no 91), (ISBN 978-9-05183-775-9, lire en ligne), p. 81-130. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Jean-Loup Héraud, « Trois configurations du « voyage dans la causalité » dans la science-fiction française (Première moitié du XXe siècle) », dans Patrick Bergeron, Patrick Guay et Natacha Vas-Deyres (dir.), C'était demain : anticiper la science-fiction en France et au Québec (1880-1950), Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, coll. « Eidôlon » (no 123), , 428 p. (ISBN 979-10-91052-24-5), p. 233-244. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Fleur Hopkins-Loféron, Voir l'invisible : Histoire visuelle du mouvement merveilleux-scientifique (1909-1930), Champ Vallon, coll. « Detours », , 384 p. (ISBN 979-10-26711-88-9).
  • Michel Meurger, « Jungles de l'air supérieur : la faune des fictions aéronautiques », Le Visage vert, no 24, , p. 49-72 (ISBN 978-2-918061-27-4).
  • (en) Lia Mitchell, « The Challenge of the Invisible in Maurice Renard's The Blue Peril », dans Philippe Mather et Sylvain Rheault (dir.), Rediscovering French Science-Fiction in Literature, Film and Comics : From Cyrano to Barbarella, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, , 230 p. (ISBN 978-1-4438-8676-5), p. 99-110. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Sandrine Schiano, « Maurice Renard et la science en récit au temps du Docteur Lerne et du Péril bleu », ReS Futurae, no 11, (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Valérie Stiénon, « Un roman de la rumeur médiatique. Événement, suspense et anticipation dans Le Péril bleu de Maurice Renard », ReS Futurae, no 11, (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article

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