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Sources à exploiter
modifier- Marie-Louise Martinez, Pour en finir avec le XXe siècle et ses éternelles adolescences, un roman d'éducation pour le troisième millénaire, cairn.info, (lire en ligne), p. 93-110
- Résumé : « Une lecture des sept tomes d’Harry Potter [1] avec les outils de l’anthropologie mimétique permet de montrer que l’œuvre de J. K. Rowling présente une véritable vision de la société, de l’école et de l’éducation. On trouve dans la saga une mise en lumière de la violence dans ses deux principaux processus : ségrégation ou confusion. Rompant avec les best-sellers du XXe siècle et leur fascination romantique pour l’adolescence, Harry Potter renverrait au travail de refondation anthropologique à l’œuvre aujourd’hui dans les imaginaires de la jeunesse contemporaine. L’histoire des petits sorciers contribuerait donc à une nouvelle intelligibilité de l’humain et au désensorcellement du monde. »
- Marie-Paule Durieux et Jean-Paul Matot, Le Carnet PSY, cairn.info, (lire en ligne), « Variations psychanalytiques sur les aventures de Harry Potter », p. 19-34
- Paul Guillibert et Frédéric Monferrand, Le capitalisme magique d’Harry Potter, cairn.info, (lire en ligne), « Classe, race et histoire dans le monde de J. K. Rowling », p. 58-69
Citations
modifier« Les aventures de Harry et de ses compagnons présentent une description métaphorique d’un ensemble de processus développementaux et défensifs susceptibles de prendre place à l’adolescence. Elles offrent une transposition, dans un univers magique, d’une diversité de vécus, sentiments, expériences, que peuvent éprouver au quotidien les adolescents d’aujourd’hui ; en cette « familière étrangeté » réside peut-être une dimension de l’attraction exercée sur des jeunes qui y retrouvent des parts d’eux-mêmes, mais dans un contexte qui leur donne un relief nouveau[1]. »
« Un conte [de fées] du 21ème siècle[1]. »
Description métaphorique d’un ensemble de processus développementaux et défensifs susceptibles de prendre place à l’adolescence
« La répartition entre les quatre « maisons » de Poudlard introduit une autre dimension identitaire, celle du contrat narcissique (Aulagnier, 1975) et de l’affiliation : lors de la cérémonie qui préside à l’entrée en première année des nouveaux élèves à Poudlard, chaque apprenti-sorcier doit poser sur sa tête le « choixpeau » magique qui, à l’issue d’un examen « psychique », l’attribue à une « maison », dont la tradition et les valeurs, portées par chaque sous-groupe mais aussi déterminées en négatif par les autres sous-groupes, vont jouer un rôle important dans le développement de l’adolescent. Le terme « choixpeau » évoque également l’idée du choix d’une peau (Anzieu, 1985), en particulier d’une peau contenante groupale pour le processus développemental et les remaniements identitaires[1]. »
« M. Simond (2001), évoquant l’apprentissage inhérent au devenir-sorcier, souligne l’importance que prennent deux « matières » et leurs enseignants : le cours de Métamorphose, évocateur des transformations de l’adolescence ; et le cours de Défense contre les Forces du Mal, dans lequel on pourrait retrouver les figures des différentes formes d’identification projective et de contre-identification projective ; de notre point de vue, il pourrait représenter également une voie symbolique de dégagement des angoisses persécutives, d’intégration de la destructivité et d’un mouvement vers l’autonomie[1]. »
« En fait, chaque tome met en scène une série d’enjeux et d’épreuves qui jalonnent le développement des adolescents et symbolisent des étapes du travail psychique à l’adolescence : réduction des clivages, affrontement et intégration de la destructivité, élaboration de la rivalité, construction identitaire et autonomisation[1]. »
« Rowling montre que l’adolescence est une découverte de soi qui ne peut se faire que dans la solitude, certes avec d’autres, avec des pairs et des adultes bienveillants, mais au bout du compte, dans la responsabilité écrasante de ses propres choix. D’ailleurs, l’histoire devient, au fil des volumes, de plus en plus dure, noire, marquée par la douleur morale, les deuils et la solitude[1]. »
« La transformation progressive du rapport entre Harry et Dumbledore est un axe central de la saga. Figure paternelle idéalisée et omnisciente au départ, Dumbledore subit l’émergence progressive des vécus paranoïdes liés à la réactivation des traumatismes infantiles de Harry (et, parallèlement, à la réactivation de sa propre histoire traumatique) et l’effet de la réduction progressive des clivages et de la désidéalisation chez Harry. Il est progressivement ressenti comme indifférent, voire hostile. Des doutes surgissent quant à ses intentions ; il se révèle faillible, défaillant, décevant. La désidéalisation le montre faible, peut-être lâche. Dumbledore lui-même est en proie à des sentiments ambivalents voire persécutifs à l’égard de Harry, en particulier dans le cinquième tome, l’Ordre du Phénix, où il prend ses distances vis-à-vis de son élève, parce qu’il craint que Voldemort ne prenne possession d’Harry pour l’espionner, lui. A travers ces mouvements douloureux se dessine progressivement pour Harry une autre modalité du lien, où les dimensions pulsionnelles libidinales et agressives peuvent coexister avec une dépendance limitée et une autonomie inquiète et incertaine. Finalement, dans le dernier tome, lors d’un magnifique dialogue final avec Dumbledore, c’est dans un état de conscience intermédiaire que s’achève pour Harry le mouvement d’introjection qui clôture un processus de deuil des imagos infantiles[1]. »
« Le cadre scolaire de l’internat – anglais – offre dans le roman un cadre stable, sécurisant et bienveillant, nourrissant aussi (les repas à Poudlard sont copieux et délicieux), avec de larges possibilités de diffraction et d’aménagement des ambivalences et des clivages. Le monde de l’adolescence est un monde incertain, où tous les repères bougent, vacillent, se transforment, d’abord aux marges, puis de plus en plus fondamentalement. Une illustration métaphorique en est donnée par les escaliers et les couloirs de l’école de Poudlard dont la configuration se modifie sans cesse[1]. »
« Ils apprennent à affronter puis à maîtriser leurs peurs : J.K. Rowling invente les Epouvantards, sortes d’émergences fantomatiques représentant les terreurs du monde interne de chaque adolescent, qui ne peuvent être combattues que par l’évocation d’un souvenir heureux. Autour de Harry, chacun de ses amis - Hermione, Ron, Neville, … - mais aussi de ses adversaires et des élèves de Poudlard, avec leurs histoires personnelles, leurs angoisses, leurs potentialités, témoignent de la diversité des itinéraires suivis face aux enjeux de l’adolescence : la place dans le groupe à travers la réussite des études et les compétitions sportives ; les relations amoureuses et l’éveil à la sexualité ; l’amitié ; la rivalité, l’envie et la jalousie et, surtout, la transformation du rapport au monde de l’enfance et au monde adulte[1]. »
« Un article récent de J. Rosegrant (2009) développe des idées très proches des nôtres concernant la fonction de l’enchantement, soulignant son importance particulière à l’adolescence comme formation inter- médiaire permettant d’intégrer l’expérience de réalité sans perdre la créativité. Il distingue deux dimensions du monde magique dans la saga de J.K. Rowling : les sortilèges d’une part, et l’univers des créatures magiques culminant au sein de l’école Poudlard d’autre part. Rosegrant (2009) rapproche de manière très intéressante les sortilèges de la technologie en considérant que la magie constitue l’arrière-plan de la technologie, et peut elle-même fonctionner comme une technologie, avec les risques que cela implique[1]. »
« Tout au long des premiers tomes, nous voyons les jeunes apprentis-sorciers confrontés à l’apprentissage, avec les mêmes enthousiasmes, les mêmes déceptions, les mêmes colères et les mêmes rages que n’importe quel lycéen ordinaire. Certains sorciers enseignants disposent d’une capacité d’enchanter leurs étudiants, d’autres de les endormir ou de susciter en eux des vécus de passivation et d’humiliation. Pour permettre à Harry de supporter la médiocrité du monde adulte (représenté par les « Moldus ») dans un contexte de dépressivité – voire, nous le verrons, de réactivation de noyaux mélancoliques –, un monde magique vient s’offrir à un investissement authentique, sans pour autant que le contact ne se perde avec le monde réel (Moldu). Le monde magique s’insère dans les espaces interstitiels de la réalité sensible, telle cette voie 9 ¾ de la gare de King’s Cross d’où part le train pour l’école de Poudlard[1]. »
L’élaboration des noyaux traumatiques à l’adolescence
« Deux destins adolescents, ceux de Harry et de Lord Voldemort, s’enchevêtrent, avec une génération d’intervalle ; dans le même temps se dévoilent progressivement les secrets de leurs histoires infantiles, familiales et transgénérationnelles. Ces deux destins sont ceux d’enfants abordant l’adolescence à partir d’un passé traumatique. L’impact de ce passé aura pour l’un et pour l’autre des issues différentes : pour Harry, l’affrontement d’une problématique mélancolique, pour Voldemort, le développement d’une psychose paranoïaque[1]. »
« Il a été élevé par sa tante maternelle et son oncle, les Dursley, mais est resté un étranger dans cette famille substitutive, victime d’un certain ostracisme, tant au niveau matériel que, surtout, sur le plan des liens affectifs et de la valorisation narcissique. Sans doute représente-t-il pour cette famille d’accueil petite-bourgeoise une menace liée à l’ouverture à l’imaginaire. Harry a été confiné tout au long de son enfance dans un placard sous l’escalier, figuration métaphorique de l’enfermement de la pulsionnalité, de la créativité, de l’imagination et de l’aspiration à une ouverture au monde[1]. »
« Toute la petite enfance de Voldemort est également marquée par des deuils précoces et des carences affectives. […] Celui-ci est placé dans un orphelinat jusqu’à l’anniversaire de ses 11 ans, âge charnière du devenir-sorcier, auquel il est admis par le Professeur Dumbledore, directeur de l’Ecole Poudlard. Dès son enfance, Tom Jedusor est décrit comme un enfant cruel qui fonctionne dans l’omnipotence. Au cours de son adolescence, on le retrouve sous les traits d’un jeune garçon séduisant et manipulateur. La nature sorcière apparaît chez lui comme une défense radicale contre la perte, impensable, et comme associée à un potentiel d’immortalité. Son idée étant que si sa mère avait été une sorcière, elle ne serait pas morte. Lorsqu’il découvre la vérité sur son histoire, le traumatisme psychique vécu l’amène au parricide et à l’élaboration de ses théories racistes sur le « sang pur ».[1]. »
« L’entrée à l’internat de Poudlard à l’âge de 11 ans s’inscrit comme une véritable délivrance par rapport aux souffrances endurées au cours de l’enfance, et comme une promesse de restauration narcissique, pour le héros comme pour son ennemi. Cette dimension de rituel initiatique associé à une très importante valorisation narcissique accompagnant l’admission dans le monde adulte, certes en tant qu’élève, mais déjà inclus, dans un statut de semblable, constitue d’ailleurs un fond commun pour tous ces apprentis-sorciers[1]. »
« la xénophobie et l’idéal de pureté raciale – amenant l’extermination ou du moins la soumission des « impurs » par l’esclavage – occupent une place significative dans le roman. Rowling décrit la dérive « raciste » de Voldemort et de ses fidèles, les « Mangemort », qui prônent la pureté du sang sorcier et l’asservissement ou l’élimination non seulement des « moldus », mais également des sorciers de sang impur (les « sangs de bourbe » et les « sangs mêlés ») et de tout sorcier qui s’oppose à leurs visées. Elle fait partie de l’arsenal « idéologique » de Voldemort et constitue un des vecteurs de l’identité groupale des « Mangemorts ». Les derniers tomes de la saga, qui voient le parti de Voldemort prendre le pouvoir, montrent le déploiement d’un racisme d’Etat et des mesures mises en œuvre pour l’asservissement des « impurs » et des opposants : la mainmise sur la presse (la « Gazette des Sorciers »), la propagande, l’intimidation, les commissions et tribunaux raciaux du Ministère de la Magie, etc. Rowling propose ainsi aux lecteurs adolescents, à travers une reprise métaphorique des théories racistes, un véritable travail de mémoire relatif aux génocides. Cependant, le monde des sorciers se présente d’abord et avant tout à Harry et au lecteur comme celui de la fantaisie, de la légèreté, de la joie et de la convivialité. Son caractère chaleureux, fraternel, vivant, est représenté notamment par les Weasley, la famille de Ron, le meilleur ami de Harry à Poudlard, et de ses frères, infatigables inventeurs de « farces et attrapes ». Cet univers sorcier créatif et surprenant contraste avec la fermeture, l’obsessionnalité et l’ennui d’un monde adulte bourgeois « moldu » étriqué et intéressé uniquement par les choses matérielles dont la nourriture ; l’oncle et la tante de Harry, les Dursley, et leur enfant-roi, tyrannique et obèse, Dudley, en constituent des figures paradigmatiques.[1]. »
« L’idéalisation de la communauté des sorciers se concentre sur l’Ecole de Poudlard qui les accueille, porte d’entrée de cette inscription narcissique communautaire en rupture avec le monde de l’enfance. L’idéalisation concerne en particulier le directeur de cette Ecole, le professeur Dumbledore, substitut parental puissant et mystérieux, mais juste et bon, qui à la fois soigne et rappelle les traumatismes de la filiation[1]. »
« Les traumatismes de Harry et de Tom Jedusor ne sont pas de même nature. Pour Harry, qui a commencé sa vie entouré de l’amour de ses parents, et qui a contracté à leur égard – et tout particulièrement à l’égard de sa mère – une double dette de vie, la reprise d’un développement personnel, en début d’adolescence, s’étaye sur la réactivation d’investissements narcissiques précoces solides constitutifs d’une bonne illusion primaire (Winnicott, 1951), enfouie et protégée à travers les vicissitudes des pertes objectales. « Avoir été aimé si profondément te donne à jamais une protection contre les autres… » dit Dumbledore (tome 1). Pour Tom Jedusor, orphelin d’une mère morte en couches, enfant non investi, carencé et rejeté par un père psychopathe, la béance narcissique ne peut être déniée que par l’accomplissement d’un destin grandiose qui se place sous l’égide de la haine de l’existence d’autrui, ne laissant comme issue « sociale » que la domination cruelle et l’emprise omnipotente. Ainsi, les destins croisés de Harry et Voldemort offrent en premier lieu la possibilité de mettre en évidence l’importance des premiers liens mère-bébé et de la fonction maternelle pour la construction d’un narcissisme primaire et d’une sécurité de base suffisamment solides, permettant d’affronter la position dépressive et de supporter la désillusion nécessaire à l’abord de la réalité. Harry au fil des volumes reste ancré dans la réalité et développe des liens filiaux et amicaux marqués par la fidélité, la culpabilité et la sollicitude ; il va devoir en particulier faire face à des sentiments de culpabilité envahissants, en lien avec le sacrifice de ses parents, qui prennent par moment une allure mélancolique. Si les expériences négatives prédominent, comme c’est le cas pour Voldemort, les fantasmes et les angoisses de persécution sont renforcées ; le sujet est plongé dans un monde violent, schizo-paranoïde, peuplé de fantasmes sadiques et dominé par la loi du talion, sans accès possible à l’amour et à la sollicitude pour l’autre, qui est précisément l’univers dans lequel Voldemort se débat. Lorsque la capacité de rêverie maternelle est défaillante, le bébé reste envahi par des émotions violentes, non représentées, qu’il ne peut qu’évacuer en les projetant sur le monde extérieur, et qui lui reviennent, à l’instar de Voldemort, sous forme d’angoisses persécutives ; les expériences de frustration répétées et intolérables entraînant haine et envie l’amènent à attaquer et détruire sa propre fonction alpha naissante de même que celle de ses objets et à cliver tout lien de sa dimension affective beaucoup trop menaçante ; l’autre n’est reconnu que comme un objet pourvoyeur de satisfactions matérielles ou narcissiques[1]. »
« La prophétie est l’agent de la destruction qu’elle annonce, mais elle serait sans effet si elle ne rencontrait le vecteur de la croyance paranoïde. C’est le fait que Voldemort soit fondamentalement convaincu que la destruction est à la fin de tout la seule issue, qui fait qu’il croit à la prophétie et à la nécessité vitale d’éliminer le bébé Harry. C’est précisément cette croyance qui fait de lui l’agent de sa propre destruction[1]. »
« Deux créations romanesques très originales représentent les problématiques centrales de Harry et de Voldemort : les Détraqueurs pour le premier, figuration du noyau mélancolique ; et les Horcruxes pour le second, solution d’encapsulement et d’externalisation de parts clivées du psychisme, érigée pour préserver une existence qu’elle condamne dans le même mouvement[1]. »
« Chez Harry, on peut faire l’hypothèse que la perte violente et soudaine de ses parents ait entravé le processus d’élaboration de la position dépressive, rendant impensables ses mouvements agressifs à l’égard de ses parents, maintenus clivés pour préserver des objets parentaux idéaux. L’affrontement du noyau mélancolique, réactivé par le processus adolescent, est représenté chez Harry par les Détraqueurs (la première confrontation se passe lors de la troisième rentrée scolaire, dans le train de Poudlard) : « ils jouissent de la pourriture et du désespoir, ils vident de toute paix, de tout espoir, de tout bonheur, l’air qui les entoure … toute sensation de plaisir, tout souvenir heureux disparaissent. Si on lui en donne le temps, le Détraqueur se nourrit des autres jusqu’à les réduire à quelque chose qui lui ressemble ». Le pouvoir des Détraqueurs repose sur leur capacité à induire chez leur victime une résurgence hallucinatoire des vécus traumatiques : leur approche se manifeste pour Harry par le fait qu’il entend les dernières paroles de sa mère et ses cris alors qu’elle est assassinée par Voldemort, réviviscence de ce noyau traumatique et de la culpabilité primaire qui l’accompagne. Dans le prolongement de la formule freudienne de Deuil et mélancolie (1915) de l’ombre de l’objet tombant sur le moi, R. Roussillon (2008) considère que l’incorporation (qualifiée d’identification narcissique) de l’objet perdu persécuteur s’accompagne d’une perte de la différenciation moi/ non-moi. Dans cette perspective, le baiser des Détraqueurs qui enlève toute joie de vivre et aspire l’âme figure cette incorporation indifférenciatrice : « la première forme de la mort de soi, écrit Roussillon, serait celle issue de la perte de la différence avec l’objet, celle de l’inceste réalisé, celle de l’indifférenciation… » (Roussillon, 2008). Harry va progressivement apprendre à éloigner les Détraqueurs, qui représentent son lien mélancolique à un mauvais objet interne, en créant un Patronus, véritable activation d’un bon objet interne protecteur : il s’agit d’une silhouette lumineuse – représentant généralement un animal – qui « jaillit de l’extrémité de sa baguette » lorsque le sorcier, se concentrant sur un souvenir particulièrement heureux, prononce la formule magique « spero patronum ». « Le patronus … représente une force positive, une projection de tout ce qui sert de nourriture aux Détraqueurs – l’espoir, le bonheur, le désir de vivre … ». Or, le Patronus de Harry est le même que celui de son père … On voit apparaître ici la fonction tierce d’un bon objet paternel permettant le dégagement d’un lien mélancolique à un mauvais objet maternel. Dans les tomes suivants, les Détraqueurs sont toujours présents mais passent davantage à l’arrière-plan du scénario, tandis que Harry se retrouve de manière croissante en contact avec des éléments de sa propre dépression qu’il va devoir affronter. Cette descente progressive dans la dépression – avec à certains moments un risque mélancolique qui resurgit – le mène jusqu’à l’errance solitaire du dernier tome où il est submergé par la culpabilité, l’impuissance, la dévalorisation mais aussi la colère et le découragement[1]. »
« Sur le plan de la description métaphorique d’un ensemble de processus développementaux et défensifs susceptibles de prendre place à l’adolescence, la « trouvaille » des Horcruxes, déjà évoquée plus haut, témoigne d’une intuition remarquable, chez J.K. Rowling, de mécanismes défensifs extrêmement archaïques. C’est très clairement la menace d’être détruit qui le pousse à mettre en place ce procédé qui est décrit comme aliénant : le Moi perd le contact avec les parties ainsi encryptées - au point de ne pouvoir sentir lorsqu’elles sont effectivement découvertes et détruites. Ce mécanisme accompagne et soutient chez Voldemort le déploiement progressif de la psychose paranoïaque. Ce procédé défensif, primitif et exceptionnel, est décrit comme s’accompagnant d’un appauvrissement de la personnalité dans le domaine des relations aux autres mais aussi dans le domaine des éprouvés et des vécus affectifs. Il s’accompagne de l’apparition de stigmates physiques – Tom Jedusor, qui était au départ un bel adolescent séducteur, se déshumanise et prend des traits reptiliens[1]. »
« Cette part commune cependant s’inscrit chez Harry en continuité avec une problématique dépressive, menacée à certains moments par une issue mélancolique. Chez Voldemort, elle participe d’un fonctionnement psychotique, et fait partie des clivages qui organisent la survie de son Moi, en lien avec des fantasmes d’immortalité et de toute puissance. Cette part commune entre Harry et Voldemort révèle le potentiel de destructivité mortifère lié aux noyaux traumatiques que chacun d’entre eux porte en lui ; mais elle apparaît également comme ce qui peut en permettre le traitement. Rowling propose les méta phores des Détraqueurs et des Horcruxes pour représenter les issues extrêmes des problématiques mélancoliques et paranoïaques, où le sacrifice vital est total[1]. »
« Les romans Harry Potter entremêlent divers genres, notamment le récit scolaire, le roman policier, la fantasy et le Bildungsroman. Ils mettent non seulement l'accent sur le « développement moral et émotionnel » des protagonistes par la focalisation et la pondération stylistique de « l'expérience subjective et interne » (Westman, 2011 , p. 96), mais aussi sur des « modèles souhaitables de comportement et de développement infantile » (Flanagan, 2014 , p. 5 ; voir aussi Daley-Carey, 2018 ). Si les romans mettent en scène un garçon héroïque blanc, riche, occidental, de la classe moyenne, capable et cisgenre, ils l'associent néanmoins à diverses formes d'altérité : en tant qu'étranger à la communauté magique, élevé par des « moldus » non magiques ; en tant qu'orphelin maltraité et négligé ; en tant que personne entachée d'accusations de folie et d'une prétendue implication pédérastique avec Dumbledore ; Français et en tant qu'ami des pauvres, des faibles, des esclaves, des non-humains, des souillés et des maltraités (Duggan, 2019 ; Nikolajeva, 2010 ; Pugh et Wallace, 2006 , 2008 ). Cela crée un fossé entre les traditions quelque peu conservatrices qui façonnent la série et le message général des livres d'inclusion, de coalition et de résistance à l'oppression. En effet, le principal thème des livres est que les personnes socialement marginalisées et leurs alliés peuvent, grâce à la coalition, lutter avec succès contre les politiques et les actions préjudiciables. Les messages et les structures contradictoires et glissants du septuor, combinés à la sérialité des romans (Hellekson et Busse, 2006 ; Dresang et Campana, 2014 ), ouvrent un certain nombre de lacunes à travers lesquelles les lecteurs peuvent créer du sens et autour desquelles ils peuvent construire des communautés interprétatives (Fish, 1980 ). »
« Dans les textes d'Harry Potter, l'idéologie la plus clairement thématisée s'aligne sur les minorités soumises et contre les systèmes d'oppression. Les livres prônent clairement l'anormal plutôt que le normal, par le contraste entre la famille Dursley, « parfaitement normale », et le monde sorcier, nettement moins normal, ainsi que par la résistance de Harry et de ses amis aux politiques oppressives du monde sorcier (Duggan, 2019 ; Pugh, 2011 ; Pugh et Wallace, 2006 , 2008 ). Les livres promeuvent explicitement l'acceptation de la différence et l'émancipation des opprimés par leur rejet des tribunaux partiaux, des politiciens corrompus, des pratiques d'enseignement oppressives, des valeurs aristocratiques du sang pur, de l'assujettissement des créatures magiques sensibles, de la discrimination envers les demi-géants et les loups-garous, et du recours à la violence, à la torture et à la mort comme outils d'oppression politique.
Le deuxième type d'idéologie présent dans les textes pour enfants est l'« idéologie passive », c'est-à-dire « la présence implicite dans le texte des hypothèses non examinées de l'auteur » (Stephens, 1992 , p. 9) ou « des structures sociales et des habitudes de pensée supposées… [qui affirment] que “les choses sont ainsi” » (McCallum et Stephens, 2011 , p. 363). Par exemple, dans Harry Potter, les relations les plus visibles sont celles des couples mariés, hétéronormatifs et procréateurs. Si d'autres structures de parenté et modes de désir peuvent être sous-entendus, par exemple lorsque Remus et Sirius offrent un cadeau de Noël commun à Harry (Tosenberger, 2008a , p. 196-197), les hommes ne sont jamais explicitement décrits comme un couple au sens où le sont les couples hétéronormatifs. De même, Dumbledore, dont Rowling a révélé l'homosexualité après la publication des Reliques de la Mort ( 2007 ), n'est jamais explicitement décrit comme gay dans le septuor (par exemple, Duggan, 2019 ; Pugh, 2011 ; Salter et Stanfill, 2020 ; Tosenberger, 2008b ). Les romans suggèrent ainsi subtilement aux lecteurs que la famille traditionnelle est le seul mode de vie viable, ou du moins, le préférable.
Le dernier type d'idéologie présent dans un texte est celui qui est intégré dans le langage du texte (McCallum et Stephens, 2011 , p. 370 ; Stephens, 1992 , p. 10-11). Ce troisième et dernier niveau d'idéologie est également implicite et constitue la plus subtile des strates idéologiques. Un exemple pertinent, tiré du septuor, est l'utilisation de pronoms de genre binaires tout au long du texte. Cet usage exclusif de pronoms binaires implique que seules deux identités de genre sont accessibles aux personnages et, par extension, aux lecteurs.
Si l'idéologie explicite de la saga Harry Potter est progressiste, les idéologies implicites sont, en général, plutôt conservatrices. Il appartient donc aux lecteurs de décider si l'idéologie principale véhiculée est positive, négative ou neutre, et de choisir de privilégier l'idéologie explicite, prônant une politique de coalition pour la liberté, ou l'idéologie implicite conservatrice. Les écarts entre les idéologies explicites et implicites sont également à l'origine de nombreux débats universitaires autour du septuor, concernant, par exemple, sa qualification de féministe, raciste, capacitiste, spéciste, etc. Comme le soutiennent McCallum et Stephens ( 2011 ), les lecteurs attribueront différentes significations idéologiques à un texte, en fonction de leurs propres positions, de leurs expériences vécues et de leurs interprétations ou priorisations des idéologies contenues dans le texte. »
« Harry Potter encourage les lecteurs à rechercher diverses sources d'information et à se forger leur propre opinion sur la signification des événements, les choix éthiques et les idéologies à adopter. De fait, les protagonistes passent une grande partie de leur temps à rechercher des informations qui leur ont été cachées. […] Les livres encouragent les lecteurs à interpréter un certain nombre de lacunes, de silences et de contradictions. Cela s'explique en partie par leur structure en série et par l'influence des genres du mystère et du policier sur les textes, mais aussi par la façon dont Rowling utilise des silences lourds de sens pour inclure (tout en évitant techniquement) des sujets généralement considérés comme peu appropriés pour les jeunes lecteurs. Comme l'explique Tison Pugh, Rowling « introduit régulièrement et sournoisement de nombreux sujets généralement considérés comme tabous pour les enfants – la vulgarité, la bestialité, l'alcoolisme, l'excrémentalité » et l'homosexualité (2011, p. 86). L'occlusion minutieuse de sujets transgressifs permet à Rowling de les introduire même lorsqu'ils sont absents du texte et d'utiliser l'humour pour détourner les critiques. Les descriptions ironiques et souvent euphémiques de la sexualité de Rowling, bien que généralement axées sur les enchevêtrements hétéronormatifs, incluent des allusions trans-espèces et homosexuelles (Duggan, 2019 , pp. 96-101 ; Pugh, 2011 ). L'interprétation de ces silences sournois a été ouvertement encouragée par Rowling, qui a annoncé à ses fans après la sortie des Reliques de la Mort ( 2007 ) que Dumbledore était gay et a déclaré que les lecteurs sensibles remarqueraient des allusions à son homosexualité (par exemple, EdwardTLC, 2007 ; HarryPotterAdmirer, 2013 ).Note de bas de page »
« il serait difficile d'affirmer que les textes d'Harry Potter ne contiennent pas d'éléments queer, car une lecture superficielle du premier roman documente littéralement la libération d'Harry de la vie dans un placard et son introduction à une sous-culture magique non normative par un demi-géant brandissant un parapluie rose. »
« En décrivant les genres comme variés et contradictoires, les livres Harry Potter laissent aux lecteurs un espace libre pour envisager d'autres fluctuations. De telles imaginations sont d'ailleurs encouragées par les livres eux-mêmes, qui incluent des attirances inter-espèces, comme en témoigne l'attirance de nombreuses étudiantes pour le centaure Firenze ; des personnages d'espèces mixtes comme Hagrid (un demi-géant dont le père était humain et la mère géante) et Fleur (un quart Vélane ); les transformations matérielles rendues possibles par les mirages (sorts qui peuvent changer d'apparence) et les potions comme le Polynectar (qui permet à celui qui le boit de prendre temporairement le corps d'un autre ); et la fluidité corporelle des Animagi (transformateurs humains-animaux), des Métamorphomagi (transformateurs nés capables de changer d'apparence à volonté) et des créatures magiques comme les loups-garous et les Vélanes (qui se transforment sous l'effet de stimuli spécifiques). Bien que les personnages des romans limitent généralement leurs transformations au genre qui leur a été assigné à la naissance, des incidents comme l'utilisation accidentelle d'un poil de chat dans le Polynectar d'Hermione dans le deuxième roman et les blagues des personnages suggèrent dès le début de la série que les barrières entre les genres sont tout aussi perméables que celles entre les espèces. Ceci est confirmé dans les deux derniers livres de la série, Le Prince de Sang-Mêlé (2005) et Les Reliques de la Mort ( 2007 ) : dans le premier, deux personnages masculins, Crabbe et Goyle, se transforment à plusieurs reprises en jeunes étudiantes pour garder subrepticement la porte de la Salle sur Demande pour Drago (Rowling, 2005 , p. 270, 386, 396, 425-426), tandis qu'au début du second, Hermione et Fleur, toutes deux de sexe féminin, font partie d'une cohorte qui se transforme magiquement en leurres Harry (p. 42-57). Il n’est donc pas surprenant que les franchissements de limites aient fait leur chemin dans les interprétations transformatrices des romans par les fans. »
« Les textes d'Harry Potter, malgré toute leur hétéronormativité de surface, sont néanmoins profondément queer en ce qu'ils célèbrent « l'étrange, l'étrange et le non-normatif » au détriment des structures de pouvoir et des acteurs bien établis (Duggan, 2019 , p. 96). »
« Les auteurs « morts-vivants » hantent leurs textes, se comportant en fans particulièrement privilégiés et fournissant des extensions et des interprétations « autorisées » de leur(s) texte(s). Rowling est un parfait exemple d'un tel auteur, car elle « refuse de mourir », fournissant régulièrement des commentaires extratextuels de plus en plus importuns sur ses propres textes, et continue de tenter de contrôler les interprétations des autres lecteurs de ses textes (Salter et Stanfill, 2020 , p. 50 ; voir aussi Tosenberger, 2008b ). De fait, la relation de Rowling avec le fandom de Harry Potter a longtemps été contradictoire. D'une part, elle entretient une « relation profonde et durable avec le fandom… en tant que l'une des premières autrices à accueillir la fan fiction, à engager les fans et à alimenter la communauté par une communication directe, avant même l'apparition des réseaux sociaux » (Salter et Stanfill, 2020 , p. 40). Cet article s'intéresse particulièrement à son encouragement explicite aux lectures queer des textes et de la fan fiction (Duggan, 2019 ; Salter et Stanfill, 2020 ; Tosenberger, 2008b ). D'un autre côté, elle et Warner Brothers ont longtemps cherché à garder le contrôle sur le fandom, les activités des fans et les interprétations de ses textes par les fans. Rowling non seulement modélise « ce qu'elle considère comme un fandom correct » (Salter et Stanfill, 2020 , p. 40) mais punit activement - à la fois socialement et financièrement - ceux dont les actions sont considérées comme « incorrectes » (Driscoll, 2006b ; Fazekas, 2014 ; Jenkins, 2006 ; McLelland, 2011 ; Salter et Stanfill, 2020 ). L'encouragement de Rowling envers ses fans est un encouragement qui s'étend uniquement aux interprétations qu'elle considère comme affirmant sa propre vision et s'alignant sur ses politiques, qui sont moins progressistes que de nombreux fans ne l'avaient initialement supposé (Salter et Stanfill, 2020 ). Et tandis que les pratiques de lecture queer des fans s'étendent à des interprétations non normatives en matière de genre, les opinions personnelles et conservatrices de Rowling sur le sexe et le genre ont récemment été clairement exprimées à travers ses commentaires … publiés entre 2017 et 2020 »
« Les tentatives de Rowling de faire taire et d'écarter ses critiques illustrent l'équilibre des pouvoirs inégal entre auteurs et lecteurs. Comme indiqué précédemment, Rowling a consacré beaucoup de temps et d'efforts à cultiver un type spécifique de fandom – qui se plie à ses caprices interprétatifs – et à étouffer les voix et mouvements dissidents. »