Vierge à l'Enfant de la Kaaba

représentation de Marie avec son fils Jésus enfant

La Vierge à l'Enfant de la Kaaba est une peinture religieuse qui aurait été réalisée par un maître anonyme avant ou entre et 622, voire 630 au plus tard. Elle est mentionnée par les historiens Muḥammad ibn ʿĀʾidh (c. 768-847) et Abū al-Walīd al-Azraqī (fl. 860).

Vierge à l'Enfant de la Kaaba
Artiste
Date
avant ou entre 608 et 622 ou 630 au plus tard
Type
Technique
Mouvement
Localisation
Commentaire
Existence incertaine, aurait été détruite durant le siège de La Mecque (683).

Selon les récits musulmans, la Vierge à l'Enfant était accrochée à un pilier à l'intérieur de la Kaaba, édifice principal du sanctuaire de La Mecque, qui venait d'être reconstruite après un incendie. Bāqūm al-Rūmī, architecte byzantin d'origine copte ou éthiopienne, a peut-être influencé le style de la peinture durant la supervision des travaux, s'il n'en est pas l'auteur. Mahomet, prophète de l'islam, aurait ordonné de l'épargner lorsque ses troupes ont détruit les statues et images païennes, durant la conquête de La Mecque (630). Selon les témoignages rapportés, l'icône a brûlé durant le siège de La Mecque de 683, qui détruisit de nouveau la Kaaba.

Le geste de Mahomet montrerait une tolérance des images représentant des personnes saintes de l'islam. La critique musulmane traditionnelle rejette l'authenticité de cette anecdote car Mahomet aurait interdit les arts figuratifs. L'existence de l'icône et l'historicité des événements restent débattues par la recherche historique.

Historique selon les récits musulmans

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Restauration de la Kaaba

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Abū al-Walīd al-Azraqī écrit dans le Kitab Akhbar Makka (« Livre des histoires de La Mecque ») qu'un incendie ravage la Kaaba en 608, à cause d'un fidèle imprudent. Il est décidé de la reconstruire. La tribu de Quraych, qui dirige La Mecque, fait appel à un dénommé Bāqūm al-Rūmī, architecte et charpentier copte ou éthiopien de l'empire byzantin. Six colonnes (دعايم, daʿāʾim) sont érigées à l'intérieur de la pierre noire, et les Quraych agrémentent de fresques les colonnes, le plafond et les murs internes. Parmi les images accrochées aux colonnes, on trouve les icônes religieuses des prophètes de l'islam : al-Azraqī décrit une représentation d'Abraham utilisant des flèches divinatoires, à la manière des devins préislamiques, ainsi qu'une image de Jésus Christ et de sa mère la vierge Marie, icône qui se trouve sur une colonne au milieu de la rangée en face de la porte de la Kaaba[1].

Purification de la Kaaba

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Mahomet et Ali, nimbés de feu, détruisant les idoles, miniature du Hamla-i Haydarī, manuscrit de 1808.

Un événement célèbre de la conquête de La Mecque, en 630, est la purification de la Kaaba : Mahomet ordonne à ses troupes de détruire toutes les idoles, de retirer les peintures et toute décoration païenne des murs à l'intérieur du sanctuaire. L'historien Ibn ʾIsḥāq (mort en 767-768), qui est le premier grand biographe de Mahomet, rapporte qu'il détruit l'icône d'Abraham, et de son fils Ismaël selon certaines versions, car la peinture le(s) représente utilisant des flèches divinatoires, alors que la divination est condamnée dans l'islam[2].

Dans le récit de la purification de la Kaaba par al-Azraqī, ce dernier indique que Mahomet mutile les images, en les effaçant avec un tissu imbibé d'eau du puits de Zamzam, suggérant que les peintures sont à l'eau. Une autre narration fait dire à Mahomet qu'il ne rentrera pas dans la Kaaba tant qu'il y restera toute trace polythéiste, mais G. R. D. King pense que cela désignait les statues et non les peintures. En tous cas, selon al-Azraqī, Mahomet cache la Vierge à l'Enfant de sa main et interdit de l'effacer. Al-Azraqī ajoute que le chef des musulmans sauve aussi les deux cornes d'un bélier, que la tradition affirmait être celles de l'animal sacrifié par Abraham à la place de son fils, Ismaël dans l'islam ou Isaac dans la Bible[1].

Disparition

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Deux muftis de La Mecque, ʿAṭāʾ ibn Abī Rabāḥ (c. 648-733) et son successeur ʿAmr ibn Dīnār (c. 666-c. 744), affirment avoir vu l'icône de leurs propres yeux[1]. Al-Azraqī rapporte un dialogue où Ibn Abī Rabāḥ est questionné sur la Vierge à l'Enfant, et dans lequel celui-ci affirme qu'elle fut détruite « par le feu ». Dans le Kitāb al-Maghāzī, Muḥammad ibn ʿĀʾidh rapporte une tradition transmise par son maître, le savant syrien al-Walīd ibn Muslim (mort en 810), disant que selon le savant damascène Saʿīd ibn ʿAbd al-ʿAzīz (mort en 783-784), la faute de la destruction doit être attribuée à Ibn az-Zubayr, qui fit le siège de La Mecque en 683, détruisant une partie de la Kaaba. L'icône mariale disparaît en même temps que les cornes de bélier[3].

Création

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Contexte religieux en Arabie

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Carte des routes commerciales au Moyen-Orient médiéval.
Routes commerciales à travers la péninsule arabique au temps de Mahomet.

Les savants musulmans rapportent que l'Arabie préislamique était polythéiste sans connaître visiblement la réalité du terrain. Par exemple, les traditions musulmanes décrivent les « idoles », alors que l'archéologie a prouvé que les divinités étaient représentées, en Arabie préislamique, comme un trône vide[4]. Le contexte du Coran est celui des débats des monothéismes[5]. Selon le jugement de Christian Robin, « l'image d'une Arabie à la veille de l'islam dominée par le paganisme n'a pas de véritable fondement historique » : l'archéologie a mis à jour une douzaine d'églises de l'Antiquité tardive en Arabie, mais aucun temple polythéiste[6].

Les inscriptions permettent maintenant de dire qu'il est vraisemblable que le chef de la confédération de tribus à laquelle appartenait Mahomet était chrétien et que la tribu de Quraych entretenait des liens étroits avec Constantinople. La dernière inscription connue mentionnant une divinité polythéiste date de 402-403, tandis que les inscriptions chrétiennes sont attestées à partir de 530[4]. L'image de l'Arabie préislamique polythéiste est une construction de l'apologétique musulmane pour souligner la déchéance de la Jahiliyya et l'opposer à l'action salvatrice du prophète de l'islam[7]. À l'époque de Mahomet, cent trente-sept monastères chrétiens sont connus en Arabie, principalement sur le territoire de l'actuelle Jordanie[8].

Au VIIe siècle, les représentations de la Vierge à l'Enfant sont omniprésentes dans le monde chrétien. Diffusées bien au-delà des églises et monastères, elles sont notamment retrouvées sur des objets de petite taille et facilement transportables. Le commerce rend leur présence en Arabie tout à fait plausible. Les textiles coptes constituent un autre vecteur de diffusion : plusieurs fragments datant de la fin du VIe siècle ou du début du VIIe siècle, dont certains conservés au Vatican, témoignent de la popularité des scènes mariales. À ces objets mobiles s'ajoute la proximité géographique de foyers iconographiques importants, le Sinaï étant une région relativement proche du Hedjaz[8],[9].

Description et origine

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Al-Azraqī rapporte qu'Ibn Abī Rabāḥ décrit la peinture comme « une image (تمثال, timthāl) de Marie ornée (مزوقا, muzawaqan) ; et son fils Jésus était sur ses genoux, orné »[10]. Cette iconographie d'une Vierge assise avec l'Enfant Jésus sur ses genoux est très répandue dans la chrétienté au VIIe siècle, notamment dans l'empire byzantin et jusqu'au royaume d'Aksoum et au Yémen. Il existe toujours une icône du vie siècle représentant la Vierge, l'Enfant sur ses genoux et entourée de saints et d'anges, actuellement conservée en Égypte, au monastère Sainte-Catherine du Sinaï[11]. Al-Azraqī rapporte un hadith d'une dénommée Asmaʾ bint Shiqr : vraisemblablement entre 608 et 630, une femme des Ghassanides, tribu arabe chrétienne, fait le pèlerinage vers La Mecque. En voyant l'icône de la Vierge, elle s'exclame : « Par mon père et par ma mère, tu appartiens aux Arabes. » Il est difficile de dire si la pèlerine ghassanide indique par là que la Vierge avait des traits arabes, ou si elle est surprise de voir une icône chrétienne au sein de la Kaaba, image respectée dans une ville païenne[12].

Comme Bāqūm al-Rūmī aurait été un architecte égyptien ou éthiopien, il est possible qu'il ait influencé le style des peintures durant la restauration de la Kaaba[13]. Fabrizio A. Pennacchietti pense que Bāqūm devait savoir peindre[14]. Sidney H. Griffith et Robert C. Fuller interprètent qu'al-Azraqī lui attribue toutes les peintures de la Kaaba[15],[16]. Certains chercheurs questionnent l'attribution à Bāqūm al-Rūmī et posent l'hypothèse selon laquelle la Kaaba aurait été une église chrétienne[17].

Respectivement en 1905 et en 1990, l'orientaliste britannique David Samuel Margoliouth et le nationaliste hindou Sita Ram Goel, auteurs hostiles à l'islam, estiment que les sujets des peintures de la Kaaba ne peuvent être connus, car les détails viennent de récits apologétiques musulmans. Goel ajoute que si les païens avaient des figures étrangères à leur panthéon, Mahomet reproche leur hostilité envers Jésus et sa mère[18],[19]. G. R. D. King est pessimiste quant à une potentielle estimation du style de l'icône en raison du peu d'informations[20], mais Ian Richard Netton pense qu'il s'agissait « fort probablement » d'une icône byzantine. Il cite aussi l'opinion d'Oleg Grabar, pour qui l'icône put avoir été réalisée par une personne n'étant pas arabe comme elle put être une œuvre d'art locale. Netton propose que la peinture pourrait avoir été une version primitive de Notre-Dame du Perpétuel Secours, à moins que ce ne fût une représentation de Notre-Dame de Tendresse ou de Notre-Dame de la Voie[21].

Datation

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Rencontre entre le négus d'Abyssinie et les musulmans, miniature d'un manuscrit du Jami al-tawarikh, conservé à Édimbourg.

Al-Azraqī rapporte que l'icône de la Vierge à l'Enfant est installée après la reconstruction de la Kaaba, à la suite de l'incendie de 608. La tradition musulmane raconte qu'avant l'apparition de l'ange Gabriel à Mahomet en 610, ses voyages commerciaux l'avaient amené en Arabie pétrée et en Syrie, où il est possible qu'il ait déjà vu des images chrétiennes. Il est possible que les membres de Quraych aient visité les églises des régions de Sanaa et de Najran, ainsi que l'Égypte et l'Éthiopie, avec lesquelles ils commerçaient. En 622, Mahomet fuit les persécutions et s'installe à Médine, ce qui est appelé l'Hégire. La création et l'installation de la Vierge à l'Enfant dans la Kaaba ne sont probablement pas postérieures à cet événement, puisqu'il connaît la peinture et sa signification lorsqu'il la voit après la conquête de La Mecque, en 630. Cependant, l'année de la conquête est une datation tardive possible : selon la tradition musulmane, en 615, plusieurs compagnons et compagnes de Mahomet migrent en Abyssinie, afin de fuir les persécutions des Mecquois. En revenant s'installer à Médine, ils décrivent les peintures religieuses qu'ils ont pu apercevoir dans le pays. Il est donc aussi possible que Mahomet ait été familiarisé avec l'iconographie chrétienne durant la période médinoise[22].

Hypothèse bouddhiste

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Photographie d'un rondel d'argent représentant une femme allaitant un bébé dans ses bras, assise sur un trône entouré de lotus.
Hārītī allaitante, rondelle d'argent du ier siècle, Metropolitan Museum of Art.

L'historien de l'art britannique Ernest Binfield Havell publie The Handbook of Indian Art en 1920, dans lequel il avance que la Kaaba aurait été un temple ou un monastère mahāyāniste. Il soutient que la Vierge à l'Enfant serait une représentation de la déesse Hārītī et de son compagnon Panchika. Dans son étude Buddhism in Iran de 2012, le professeur Mostafa Vaziri reprend la théorie voulant que le sanctuaire de La Mecque est un ancien vihara dont l'héritage bouddhique aurait été oublié ou effacé, affirmant que les peintures de la Kaaba « pourraient plutôt être un vestige de l'art hindou-bouddhiste préislamique ». Hārītī est souvent représentée entourée de nombreux enfants, étant une déesse invoquée pour leur protection. Anna Akasoy mentionne une rondelle gandharienne la représentant avec un enfant sur les genoux, conservée au Metropolitan Museum of Art. L'indianiste français Alfred Foucher appelle Hārītī la « Madone bouddhique », terme repris par E. Binfield Havell, ayant facilement été associée ou confondue avec Marie. Cependant, A. Akasoy conclut que ces théories reposent sur des raisonnements hasardeux ou forcés : rien n'indique que la Kaaba était un lieu de culte bouddhiste à l'époque préislamique, ni une quelconque influence indienne dans les pratiques ou l'iconographie religieuse mecquoise[23],[24].

Interprétations

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Syncrétisme pagano-chrétien

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Les sources montrent que tous les Quraych ne sont pas hostiles au christianisme : ils permettent l'entrée des fidèles au sanctuaire et d'accrocher dans la Kaaba une icône chrétienne qui ressort parmi les peintures. Selon le soufi britannique Martin Lings, « il s'agissait simplement d'augmenter de deux le nombre de leurs idoles ; et c'est en partie leur tolérance qui les rendait si impénétrables » au monothéisme[25]. F. A. Pennacchietti estime que l'existence de l'icône et sa sauvegarde par Mahomet « sont significatives car elles montrent que la culture païenne savait cohabiter avec la culture chrétienne à La Mecque »[14]. R. C. Fuller note que, si l'histoire est vraie, ces images n'étaient pas considérées comme des idoles au sens païen. Aussi n'est-il pas vraisemblable que le seul but des récits soit de les compter parmi les trois-cent-soixante idoles de la Kaaba. Leur présence semble plus conforme à une spiritualité nazoréenne connue par Mahomet et les autres Mecquois[26].

I. R. Netton écrit que l'objet pourrait avoir été purement décoratif s'il ne s'agissait pas de signaler la présence divine dans la Kaaba, où les chrétiens auraient pu se recueillir et demander l'intercession de la Vierge. Cité par Netton, Uri Rubin pense que certains chrétiens purent prier vers la Kaaba, sans que l'on sache s'ils le faisaient en raison de la présence de l'icône[27]. L'édifice, selon Netton, est au cœur de symboles et de récits partagés par le christianisme et l'islam. Marie y apparaît comme une figure importante, associée à l'Arche d'alliance, aux sanctuaires et à la présence divine. Bien que Jésus ne soit pas considéré comme divin en islam, il y occupe une place importante comme prophète[28].

Certaines traditions — dont une transmise à ʿAṭāʾ ibn Abī Rabāḥ par Sulayman ibn Musa al-Shami — suggèrent que la Kaaba abritait des icônes individuelles de Marie et de Jésus. Selon ces récits, Mahomet ordonna qu'elles ne soient pas non plus retirées durant la « purification », ce qui suggère une attention particulière de Mahomet pour Marie[10],[29].

Une tolérance islamique primitive ?

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Pour Christiane Gruber, l'iconoclasme de Mahomet visait plutôt à détruire les images païennes et les symboles polythéistes afin d'établir le monothéisme. Désirer sauvegarder une image de Marie, une sainte femme, et de Jésus, un saint prophète, trouvée dans la Kaaba est une forme d'acceptation des images pieuses[30]. Fariha Ali et S. A. I. Syed Ariffin vont dans ce sens, écrivant que Mahomet préserve ce qui est théologiquement juste pour l'islam, surtout si l'objet a une grande importance[31],[32].

Mosaïque byzantine d'une Vierge en bleu avec l'Enfant Jésus sur les genoux, sur fond d'or.
Vierge à l'Enfant, mosaïque de la mosquée-basilique Sainte-Sophie, Istanbul.

Il se pourrait que ce geste de Mahomet ait influencé les sultans ottomans. Lorsque Mehmed II prend Constantinople en 1453, les mosaïques de la basilique Sainte-Sophie sont conservées. Selon Gülru Necipoğlu et Nuha N. Khoury, cités par l'historienne de l'art Emine Fetvaci, son descendant Ahmed Ier (1590-1617) avait le souci d'imiter Mahomet. Quand il fait recouvrir les mosaïques de plomb et les blanchit à la chaux, il épargne les séraphins des pendentifs et la Vierge à l'Enfant dans l'abside. G. Necipoğlu avance aussi que cela lui permet de poursuivre l'islamisation d'un sanctuaire non-musulman en le rénovant, comme Mahomet le fit avec la Kaaba[33].

Meir Bar-Asher, le P. Geoffrey Parrinder et Dario Tomasello pensent que Mahomet intervient en raison de la place particulière et de la sainteté exceptionnelle de Marie et Jésus, attestées dans le Coran et dans les traditions prophétiques[34],[35],[36]. Si la tradition musulmane rapporte plusieurs traditions négatives à l'égard de la création d'images, pouvant conduire à l'idolâtrie, cela n'a pas empêché la création d'images dans les pays sunnites et une importante production dans les pays chiites. Pour Taymaz Tabrizi, l'attitude de Mahomet à l'égard de l'icône montre une acceptabilité des représentations figurées dans l'islam primitif. Malgré les réticences ultérieures de nombreuses branches de l'islam, cette tradition ne lui semble pas vraiment inventée et montre que Mahomet lui-même put respecter particulièrement les icônes de Jésus et de Marie[37].

Réception des traditions

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Rejet par l'islam classique

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La tradition rapportée par al-Azraqī est majoritairement rejetée par les savants musulmans, son contenu étant jugé incompatible avec les principes du droit islamique. Elle est de ce fait absente de l'historiographie classique. La biographie de Mahomet rédigée par Ibn Hichâm d'après Ibn ʾIsḥāq mentionne la destruction d'images durant la conquête de La Mecque en 630. Toutefois, il supprime le sauvetage d'une image de Marie et Jésus. Ce silence a été interprété par certains chercheurs comme une omission délibérée face à un élément doctrinalement problématique[8].

Selon Rushdī al-Ṣāliḥ Mulḥas, éditeur d'al-Azraqī cité par Aliah Schleifer, professeuse à l'université américaine du Caire et convertie à l'islam, l'insertion du sauvetage de la Vierge à l'Enfant ne se trouve dans aucun autre hadith, tel que ceux d'al-Boukhārī ou d'Abū Dāwūd. Il indique que ce texte est considéré comme rejeté (matrūk) et faux (bāṭil). Il cite le traditionniste al-Wāqidī, qui rapporte la destruction de toutes les images de la Kaaba. Épargner la Vierge à l'Enfant aurait été un acte munkar (« légalement répréhensible, détestable, interdit ») de la part de Mahomet, à qui des hadiths attribuent la condamnation des peintres et de la possession d'images. Aliah Schleifer propose qu'il s'agit d'une addition provenant d'une source judéo-chrétienne (isrā'iliyyāt). Elle ajoute que la vénération d'une image et son utilisation à des fins d'intercession est suffisant, en islam, pour l'interdire au motif de polythéisme (shirk), et juge que Mahomet n'aurait pas risqué son salut, ainsi que celui de millions de fidèles[38].

Les récits du sauvetage sont aussi absents des principaux volumes de hadiths et des biographies majeures de Mahomet parce que leurs chaînes de transmission sont incomplètes. Trois hypothèses ont été formulées par les oulémas médiévaux et modernes pour les harmoniser avec l'aniconisme classique : l'icône de Marie et Jésus était hors de vue et Mahomet la découvrit une fois dans la Kaaba ; Mahomet ordonna la destruction des images portables, prévoyant de détruire les représentations murales à un autre moment ; enfin, Mahomet put hésiter d'ordonner son effacement, avant de le faire par cohérence avec les autres représentations figurées[39].

Légende ponote

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Gravure d'une Vierge à l'Enfant en bois noir, richement habillée et couronnée.
Notre-Dame du Puy, gravure dans B. Faujas de Saint-Fond, Recherches sur les volcans, 1778.

En 1861, Jacques Collin de Plancy rapporte un récit du folklore ponot : les bergers venus adorer Jésus dans la mangeoire diffusèrent le récit de sa naissance, qui parvient jusqu'en Arabie. Une tribu commença à adorer Marie et Jésus, réalisant une sculpture selon l'art local. Cette Vierge avec l'Enfant sur ses genoux aurait été placée près d'un pilier dans la Kaaba, ce qui est proche du récit d'al-Azraqī. En représailles au massacre des Innocents, la tribu arabe aurait fait la guerre à Hérode le Grand puis à ses fils. Selon la croyance ponote, la sculpture de Notre-Dame du Puy-en-Velay est celle de la Kaaba. Auteur catholique, Collin de Plancy croit la légende véridique. Détruite par les révolutionnaires en 1793, la sculpture est reproduite à l'identique sous le règne de Napoléon Ier[40].

Au XIIe siècle, Pierre le Mangeur écrit qu'elle avait été sculptée par le prophète Jérémie, alors exilé en Égypte, puis cachée sous les ruines du Temple de Salomon. Une autre tradition populaire dit qu'elle avait été amenée d'Égypte en Babylonie, puis offerte à un roi de France — identifié à Louis IX le Saint, qui l'aurait rapportée de la Septième croisade selon des textes tardifs. L'origine égyptienne de la Vierge du Puy se retrouve dans certains ouvrages aux XVIe et XVIIe siècles, et sera soutenue par des libre-penseurs, tel que le volcanologue Barthélemy Faujas de Saint-Fond, auteur de Recherches sur les volcans éteints du Vivarais et du Velay (1778). Cette opinion avait été suivie par d'autres chercheurs et la provenance orientale de la sculpture est encore soutenue au XXIe siècle. Toutefois, Elisa A. Foster la juge improuvable[41].

Historicité

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Le récit de cette image et de sa sauvegarde par Mahomet, tel qu'il est rapporté par al-Azraqī, est cité par de nombreux auteurs récents[42],[43],[44]. Plusieurs historiens, comme M. Bar-Asher et G. Parrinder, estiment impossible de trancher en faveur ou à la défaveur de son l'historicité[34],[35]. Younus Y. Mirza pense que, même apocryphes, ces traditions gardent le souvenir que Mahomet avait un lien profond avec la Vierge Marie, autre figure spirituelle et religieuse[45]. Sans trancher, R. C. Fuller remarque que les narrations sont divergentes : certaines mentionnent Jésus et Marie, d'autres uniquement Marie[46].

Par ailleurs, une partie de la recherche moderne considère que l'ensemble du récit d'al-Azraqī pourrait relever d'une volonté de conférer à La Mecque préislamique un statut de centre universel des religions monothéistes. Cette hypothèse n'explique cependant pas pourquoi l'image de Marie et Jésus y ferait l'objet d'un traitement distinct des autres représentations mentionnées. Pour l'archimandrite Serafim Seppälä, « la véracité de la tradition d’al-Azraqi reste sujette à controverse, mais on peut au moins noter que l’existence d’une telle tradition est un indicateur de la possibilité que des icônes de la Mère de Dieu étaient connues dans le Hedjaz arabe et peut-être même présentes à La Mecque – et qu’une icône de Marie et du Christ était considérée comme un cas particulier parmi les icônes »[8].

En 1985, G. R. D. King pense que Mahomet « put avoir épargné l'image de Marie et Jésus de la Kaaba », tout en détruisant les idoles[47]. En 2004, d'après l'opinion d'O. Grabar, King suggère que la disparition des peintures put s'imbriquer dans un conflit de classes : les commanditaires auraient appartenu à la haute société mecquoise souhaitant rivaliser avec le luxe des sanctuaires chrétiens, tandis que la majorité des musulmans appartenaient aux classes inférieures. Ils n'ont pas le souci de préserver les ornements intérieurs de la Kaaba, encore moins après sa destruction en 683[48].

I. R. Netton juge que les diverses sources anciennes et modernes attestent de son existence[49]. Cependant, selon al-Wāqidī, Mahomet ordonne d'effacer toutes les images de la Kaaba, à l'exception de celle d'Abraham. Une tradition suivante décrit le prophète de l'islam posant sa main sur une icône de Marie qu'il aperçut. En plus du sort différent réservé à l'image d'Abraham, le geste de Mahomet envers celle de Marie reste inexpliqué dans le texte. Carole Hillenbrand suggère qu'il tente de la préserver, comme dans la tradition d'al-Azraqī, mais il est aussi possible qu'il veuille la détruire. Netton estime qu'il faut être prudent sur les circonstances de la disparition de l'icône mariale, d'autant qu'elle était concernée par les traditions postérieures interdisant les représentations figurées[50].

Plusieurs auteurs comme King remarquent que ce récit ne cadre pas avec l'absence d'iconoclasme dans le texte coranique et avec le contexte de l'islam naissant[17]. L'étude approfondie des isnâds et des traditions menée par Suliman Bashear sur la position iconoclaste de Mahomet démontre un certain nombre de divergences entre les différents auteurs. Ainsi, certains ouvrages importants, comme ceux d'al-Ṭabarī, ne citent pas l'ordre de destruction des images. Le récit autour de la Vierge de la Kaaba semble davantage associé au traditionniste az-Zuhrī, qui a vécu lors du développement de l'aniconisme musulman, au IIe siècle de l'Hégire[17],[51]. Cela atteste l'existence d'un courant concurrent, tolérant les images de Jésus et de la Vierge à cette époque[17].

Références

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Annexes

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Sources primaires

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Sources secondaires

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Articles connexes

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