Apparat critique

(Redirigé depuis Édition critique)

L’apparat critique (souvent confondu avec l'appareil critique[1]) est, dans une édition scientifique d'un texte ancien (c'est-à-dire antérieur à l'imprimerie et dont l'original n'est disponible que sur manuscrits), l'ensemble des notes fournies par l'auteur de l'édition (à ne pas confondre avec l'éditeur de l'ouvrage) pour justifier les choix opérés entre les « leçons », ou versions, des divers manuscrits ou éditions anciennes qui ont été comparés pour établir le texte de l’édition, dite critique si elle fournit ces informations[2]. Les choix qu'il consigne relèvent de la critique textuelle.

Description

modifier
Lecture d'une entrée d'apparat critique dans le Novum Testamentum Graece (Nestle-Aland, 28e édition), à Jean 8:2. Les conventions représentées ici sont propres à cette édition.

Les notes philologiques, qui figurent en petits caractères au pied de la page de texte, mentionnent généralement, sous forme très abrégée :

  • une double barre verticale séparant les entrées, parfois suivie du numéro de ligne dans le texte. Par exemple || 8 ;
  • les leçons (choix de lecture et d'interprétation des caractères manuscrits) proposées par d'autres philologues ou provenant de manuscrits nouvellement découverts - voire de lexiques anciens. Par exemple : d 8 te : me W || e 7 ego : egô BT ; cela signifie : à la section d ligne 8 cette édition scientifique lit "te" alors que le manuscrit W lit "me", et, à la section e ligne 7, elle lit "ego" alors que le manuscrit BT lit "egô" ;
  • les variantes textuelles (différences entre manuscrits) rejetées, avec la lettre ou la cote repérant le manuscrit d'où provient chaque variante (voir stemma codicum). Par exemple : Platon, Le sophiste, 216a3, A. Diès : hetairon, N. Cordero : héteron, sources : manuscrits Y, Vaticanus 1030, Parisinus 1814 ;
  • des précisions de type paléographique (indication d'une abréviation dans le manuscrit, mentions comme superscr. pour écrit au-dessus). Par exemple, en abréviation, ihs xps rend Iesus Christos (« Jésus-Christ ») ;
  • des références à d'autres leçons comparables. Par exemple : δήπου Heindorf, p. 341.

L'apparat critique négatif ne mentionne que les différences entre versions, tandis que l'apparat critique positif relève aussi les versions communes[2].

Les conventions ne sont pas uniformes d'une édition à l'autre : la disposition de l'apparat, les signes d'appel et les sigles des témoins varient selon les collections et les disciplines. Ainsi, dans le Novum Testamentum Graece (Nestle-Aland), les signes sont placés dans le texte même plutôt que dans l'apparat, et sept d'entre eux suffisent à indiquer le type de la variation : omission ou remplacement du mot qui suit, insertion, puis omission, remplacement ou transposition d'un groupe de mots. Leur seule présence ou absence renseigne d'un coup d'œil sur l'état de la tradition pour le passage considéré, avant même que le lecteur ne se reporte à l'apparat[3].

Un exemple

modifier

Dans le Novum Testamentum Graece (Nestle-Aland), le texte imprimé de Jean 8:2 porte ὄρθρου δὲ πάλιν ⸀παρεγένετο εἰς τὸ ἱερόν, où le signe qui précède le verbe annonce que le mot suivant fait l'objet d'une variante. L'apparat, au bas de la page, donne l'entrée correspondante :

8,2 ⸀ παραγινεται D ¦ ηλθεν f13 1424mg ¦ ηλθεν ο Ιησους 700 r1

Les trois leçons concurrentes sont séparées par une barre, et chacune est suivie des témoins qui la portent : παραγίνεται dans le Codex Bezae (D) ; ἦλθεν dans la famille de minuscules f13 et en marge du minuscule 1424 ; ἦλθεν ὁ Ἰησοῦς dans le minuscule 700 et dans le manuscrit vieux latin r1, l'Usserianus primus de Dublin, du VIIe siècle. La leçon retenue par les éditeurs est celle du texte imprimé et n'est pas répétée ici : l'apparat est, en ce point, négatif. Les leçons y sont données sans accents ni esprits, à la différence du texte[4].

Le même apparat fait apparaître, quelques lignes plus haut, une variation d'une tout autre ampleur : l'édition imprime l'ensemble de la péricope de la femme adultère (Jean 7:53-8:11) entre doubles crochets, et l'entrée qui s'y rapporte énumère les témoins qui l'omettent et ceux qui la placent ailleurs dans les évangiles[4].

Historique

modifier

À partir de la Renaissance, diverses solutions sont adoptées pour mettre en parallèle différentes versions des Écritures sur une même page[5]. L'édition du Psautier par Lefèvre d'Étaples en 1509 est d'une importance capitale. La première édition du Nouveau Testament en grec à avoir été publiée est celle d'Érasme, en 1516 ; elle ne comporte pas d'apparat. La première à en être pourvue est la troisième édition de Robert Estienne, parue à Paris en 1550 : il a porté dans les marges intérieures les variantes de quatorze manuscrits grecs ainsi que de nombreuses leçons de la polyglotte d'Alcalá, l'un des témoins cités étant le Codex Bezae[6].

Depuis les années 2000, on voit naître sur l'Internet des éditions critiques numérisées qui ont plusieurs avantages, dont la possibilité de collationner un énorme volume de données et la qualité d'être modifiables à tout moment. Il existe ainsi des éditions critiques numérisées de la Bible[7], ainsi que des œuvres de Shakespeare, Molière[8], Balzac[9], Nietzsche[10], Pascal[11], etc. Depuis 2006, l'École nationale des chartes met en ligne une édition critique de sources historiques[12].

Bibliographie

modifier
  • Roger Chartier et Henri-Jean Martin, dir., Histoire de l'édition française. Tome I : Le livre conquérant, du Moyen Âge au milieu du XVIIe siècle, Paris, Fayard, 1982.
  • École nationale des chartes, Conseils pour l'édition des textes médiévaux, fasc. 1 : Conseils généraux, coord. Olivier Guyotjeannin et Françoise Vieillard, Paris, 2001 ; fasc. 2 : Actes et documents d'archives, coord. Olivier Guyotjeannin, Paris, 2001 ; fasc. 3 : Textes littéraires, coord. Pascale Bourgain et Françoise Vieillard, Paris, 2002.
  • Jean Irigoin, « Accidents matériels et critique des textes », Revue d’histoire des textes, 1988, 16, p. 1-36.
  • Jean Irigoin, Règles et recommandations pour les éditions critiques (série grecque), Les Belles lettres, Collection des universités de France (Budé), 2002, 74 p.
  • Louis Havet, Manuel de critique verbale appliquée aux textes latins (1911).
  • Bruce Metzger et Bart D. Ehrman, The Text of the New Testament. Its Transmission, Corruption, and Restoration, 4e éd., New York et Oxford, Oxford University Press, 2005, 366 p.
  • Kurt Aland et Barbara Aland, The Text of the New Testament. An Introduction to the Critical Editions and to the Theory and Practice of Modern Textual Criticism, trad. Erroll F. Rhodes, 2e éd. revue et augmentée, Grand Rapids, Eerdmans et Leyde, Brill, 1989, 366 p.
  • Novum Testamentum Graece, Nestle-Aland, 28e édition, Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 2012.

Notes et références

modifier
  1. ↑ « APPARAT : Définition de Apparat2 », sur www.cnrtl.fr (consulté le ).
  2. 1 2 Eddie Breuil, Méthodes et pratiques de l'édition critique des textes et documents modernes, Classiques Garnier, (ISBN 978-2-406-08638-3, lire en ligne)
  3. ↑ Kurt Aland et Barbara Aland, The Text of the New Testament : An Introduction to the Critical Editions and to the Theory and Practice of Modern Textual Criticism, William B. Eerdmans, (ISBN 978-0-8028-4098-1), p. 233-234
  4. 1 2 Novum Testamentum Graece, Nestle-Aland, 28e édition, Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 2012, p. 322 ; pour l'identification du témoin r1, liste des manuscrits latins en appendice.
  5. ↑ Yann Sordet, « Repérages et navigation dans l'espace du livre ancien », sur enssib.fr, (consulté le ).
  6. ↑ Bruce M. Metzger et Bart D. Ehrman, The Text of the New Testament : Its Transmission, Corruption, and Restoration, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-516122-9), p. 142 et 150
  7. ↑ « http://www.editionscle.com/bol/telecharger/ »(Archive.org • Wikiwix • Que faire ?).
  8. ↑ « http://www.magazine-litteraire.com/content/Homepage/article.html?id=15930 »(Archive.org • Wikiwix • Que faire ?).
  9. ↑ « http://www.v1.paris.fr/commun/v2asp/musees/balzac/furne/presentation.htm »(Archive.org • Wikiwix • Que faire ?).
  10. ↑ « http://www.nietzschesource.org/documentation/fr/eKGWB.html »(Archive.org • Wikiwix • Que faire ?).
  11. ↑ Laurent Thirouin, « Édition critique des Pensées de Pascal : numérisation », sur ens-lyon.fr, (consulté le ).
  12. ↑ « Éditions en ligne de l'École des chartes (Élec) », sur sorbonne.fr (consulté le ).