Dialogue euro-arabe
Le Dialogue euro-arabe est un processus politique original de diplomatie entre deux groupements de pays, lancé, à la demande de la Ligue arabe et à l'initiative de la France, par les neuf pays de la Communauté économique européenne entre 1973 et 1975. Créé pour garantir à l'Europe une ressource en pétrole, il visait aussi à créer un bloc euro-africain susceptible de contrebalacer les blocs américain et soviétique.
Cette politique s'est développée dans un cadre informel consistant principalement en déclarations d’accords, échanges entre associations de parlementaires, et réunions de commissions mixtes euro-arabes.
Vingt ans plus tard, le Dialogue euro-arabe sera institutionnalisé par le Partenariat Euromed (1995) puis par l'Union pour la Méditerranée (2008).
Origine
modifierLe Dialogue euro-arabe est, formellement, un produit conjoncturel de la guerre du Kippour déclenchée le 6 octobre 1973, qui s'est conclue par une troisième défaite des armées de l'Égypte et de la Syrie contre Israël.
Au lendemain de cette défaite, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) annonce le 16 octobre 1973 une hausse de 17 % du prix du pétrole brut et une augmentation de 70% des taxes aux compagnies pétrolières ; le lendemain, l'Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP), réunie à Koweït, annonce une réduction de 5 % par mois de sa production de pétrole, et menace d’un embargo contre les pays qui soutiennent Israël. Le 20 octobre 1973, l’Arabie saoudite annonce l'arrêt complet de ses livraisons de pétrole aux États-Unis, puis aux Pays-Bas (principale porte d’entrée du pétrole en Europe et soutien politique à Israël). Enfin le 28 novembre 1973, le Sixième sommet des chefs d'État arabes réuni à Alger décide de « continuer à utiliser le pétrole comme une arme... et de conditionner la levée de l'embargo sur les exportations de pétrole vers un pays à l'engagement de ce pays de soutenir la juste cause des Arabes[1] ».
Face à la hausse des prix du pétrole qui s'ensuit, et à la peur des pénuries, dans une Europe très dépendante du pétrole arabe, en France le gouvernement du Président Georges Pompidou rejette le conseil américain de résister aux chantage arabe[2] et fait publier une déclaration officielle le , qui reconnaît les « droits légitimes » des Palestiniens. Puis il fait convoquer une réunion des chefs d'État de l'Europe des Neuf (CEE)[3], qui le 6 novembre 1973 s'aligne sur la position de Paris, accepte les exigences du Sommet des chefs d'État arabes d'Alger[4] et adopte une Déclaration reconnaisant les « droits légitimes des Palestiniens » et demandant le retrait de « tous les territoires occupés » par Israël[3],[5].
Enfin, toujours à l'initiative de la France, du Président Pompidou et de son ministre des Affaires étrangères Michel Jobert, un Sommet européen est réuni à Copenhague le , qui développe la Déclaration du en s'engageant à mettre en œuvre « une politique globale de coopération » avec les pays du bassin méditerranéen et du Proche Orient[6].
Le Dialogue euro-arabe découle formellement de cette décision. Il s'affirmera d'autant plus rapidement que le 24 décembre 1973, à Téhéran, les pays membres de l'OPEP doublent une seconde fois le prix du baril de pétrole[3].
Association parlementaire pour la coopération euro-arabe
modifierLa création de l’Association parlementaire pour la coopération euro-arabe (APCEA) s’insère dans le contexte du choc pétrolier de 1973 comme un outil de lobbying pour la promotion du Dialogue euro-arabe[7].
Le projet est lancé à Londres le 24 novembre 1973 (deux jours avant le sommet arabe d’Alger) à l’initiative de Louis Terrenoire de l'Association de Solidarité Franco-Arabe et de Christopher Mayhew de Middle East International (en), avec Raymond Offroy (député français UDF, ancien ambassadeur) et Christopher Mayhew (député travailliste britannique, ancien ministre). Puis le 24 mars 1974 (20 jours après le retour des travaillistes anglais au pouvoir), l'Association parlementaire pour la coopération euro-arabe est officiellement créée à Paris[7].
Dirigée par Robert Swann[8], elle réunit d'abord une trentaine de parlementaires de presque tous les pays de la CEE, de différentes tendances politiques. Rapidement elle prend de l'importance, et se signale le par l'adoption d'une résolution majeure, dite « Résolutions de Strasbourg », qui manifeste l'acceptaytion des demandes de la Ligue arabe vis-à-vis d'Israël (retrait d'Israël de tous les territoires occupés en 1967, reconnaissance que l’OLP « est le seul représentant de la nation palestinienne »).
En outre, fait inédit, susceptible d'ouvrir la voie à de fortes migrations, cette Déclaration de Strasbourg « réclame des gouvernements européens un aménagement des dispositions légales concernant la libre circulation et le respect des droits fondamentaux des travailleurs immigrés en Europe ; ces droits doivent être équivalents à ceux des citoyens nationaux[9] ». On note que cette démarche répondait à une demande de la partie arabe, algérienne surtout, et que moins d'un an plus tard la France autorisait le regroupement familial des travailleurs immigrés[10].
Des réunions conjointes se tiennent alors entre ces associations pour animer politiquement le Dialogue euro-arabe, et dégager des axes de coopération économique, culturelle et diplomatique (surtout sur le conflit israélo-arabe). Ainsi :
- Conférence interparlementaire euro-arabe à Damas en Syrie les 14-17 septembre 1974.
- Participation arabe importante à l'Assemblée générale de l’APCEA à Strasbourg les 7-8 juin 1975.
- Plusieurs réunions de travail conjointes à Paris, Luxembourg et dans des capitales arabes en 1976-1977.
Autres institutions
modifierLes échanges entre associations ont pris une grande part dans le Dialogue euro-arabe, parce qu'il visait à explorer des voies et moyens afin d'établir un partenariat interrégional[11], à rechercher des possibilités et à engendrer « un vocabulaire qui ne trouvent que peu de précédents dans la littérature traitant des relations internationales[12] », tandis que le principal des coopérations industrielles était déjà aux mains du lobby pétrolier anglo-saxon.
Aussi les institutions formalisées ont été assez faiblement opérationnelles, d'autant plus qu'elles étaient mixtes, conjointes à la Commission des Communautés européennes et au Secrétariat général de la Ligue arabeet ; elles n'étaient pas des institutions permanentes autonomes, leurs membres étaient fréquemment renouvelés.
Pourtant des organes structurés ont bien été établis entre 1975 et 1976, principalement lors de la réunion de Luxembourg en mai 1976[13] :
- Un Comité général, organe central de pilotage du Dialogue, composé notamment d'ambassadeurs ou hauts fonctionnaires représentants des deux parties, ayant pour fonction la direction stratégique, la coordination globale, l'pprobation des programmes de travail et le traitement des questions politiques générales. — Première réunion importante : Luxembourg, mai 1976.
- Des Groupes de travail chargés des domaines concrets de coopération, ayant chacun deux co-présidents (un européen, un arabe) et pouvant créer des sous-groupes. — Sept groupes sont créés en juin 1975 au Caire.
- Une Troïka ministérielle, inspirée des pratiques de la Coopération politique européenne, composée des représentants des trois présidences successives (actuelle + précédente + suivante) assurant la continuité et la préparation entre les réunions.
- Autres structures de soutien : un Comité de coordination des travaux des groupes de travail, et des Secrétariats au sein de la Commission des Communautés européennes (basé à Bruxelles) et du Secrétariat général de la Ligue arabe (basé au Caire).
Références
modifier- ↑ Confidential Decisions, 28 novembre 1973 (sur questdev.palestine-studies.org).
- ↑ Ministre de la Défense américain, James Schlesinger, au ministre néerlandais des Affaires étrangères Van Der Stoel (9 nov. 1973) : « les États-Unis ne sont pas préoccupés par l'approvisionnement en pétrole et sont déterminés à ce que ni eux ni l'Occident ne soient acculés... nous tenons à ce qu'il soit bien compris que nous ne tolérerons pas ce genre de chantage (this kind of blackmail) et qu'il serait fort utile que nos partenaires ne soient pas si enclins à le payer » (lire en ligne sur history.state.gov).
Henry Kissinger : « Nos alliés ont catégoriquement refusé de forger une position commune des consommateurs de pétrole » (Years of Upheaval, 1982, p. 717). - 1 2 3 Daniel Colard, La politique méditerranéenne et proche-orientale de G. Pompidou, Politique étrangère, 1978, n° 43-3, p. 292 et suivantes (en ligne).
- ↑ Jean-Pierre Teyssier, L'année 1973 dans la politique étrangère du président Pompidou (lire en ligne).
- ↑ Déclaration commune des gouvernements de la Communauté économique européenne sur la situation au Proche-Orient, 6 novembre 1973 (lire en ligne).
- ↑ Déclaration sur l'identité européenne, Copenhague, 14 décembre 1973 (lire en ligne).
- 1 2 Une association parlementaire pour la coopération euro-arabe a été créée, Le Monde, 27 mars 1974.
- ↑ Sur Robert Swann, homme du Foreign Office lié à Lucien Bitterlin et à l'ASFA, voir The Guardian du 24 août 2001, .
Voir aussi ses premières publications en français sous le titre EURABIA. - ↑ Résolution adoptée le 8 juin 1975 à Strasbourg (texte en ligne en français et en anglais).
- ↑ Décret n° 76-383 du 29 avril 1976.
- ↑ Taylor, 1978.
- ↑ Bourrinet, 1979, p. 21.
- ↑ Corbineau, 1980 — Bourrinet, 1979 — Rucz, 1978.
Bibliographie
modifier- Ali Ouertatani, « Les citadelles du lobby proarabe en France », Outre-terre, no 9, (lire en ligne, consulté le )
- Benchenane, Mustapha. Pour un dialogue euro-arabe. Paris: Berger-Levrault, 1983.
- Jacques Bourrinet (dir.), Le Dialogue euro-arabe, Paris, Economica, (lire en ligne).
- Bernard Corbineau, Le dialogue euro-arabe, instance du nouvel ordre international (1973-1978), Revue française de science politique, 1980, vol. 30, n° 3, pp. 560-598 (lire en ligne).
- Dajani, Ahmed. Dialogue euro-arabe, point de vue arabe, (en arabe). Le Caire : Maktaba anglo-égyptienne, 1976.
- Khader, Bichara. L'Europe et le monde arabe: Cousins, voisins. Paris : Publisud, 1992.
- Christian Rucz, Les mécanismes de coopération dans le cadre du Dialogue euro-arabe, CNRS Éditions, Annuaire français de droit international, 1978, vol. 24, pp. 961-976 (lire en ligne).
- Saint-Prot, Charles (dir.). Le dialogue euro-arabe. Paris : Revue d’études des relations internationales, n°34, été 1981.
- Saint-Prot Charles et El TIBI Zeina (dir.). Quelle union pour quelle Méditerranée ? Contributions de Mustapha Cherif, Emmanuel Dupuy, Henri Guaino, Bichara Khader, Jawad Kerdoudi, Alain Leroy, Antoine-Tristan Mocilnikar, Hatem M’rad, Pierre Pascallon, Gilles Pennequin, Salah Stétié. Paris : Observatoire d'études géopolitiques, Études géopolitiques 9- Karthala, 2008.
- (en) Saleh A. Al-Mani, The Euro-Arab Dialogue : A Study in Associative Diplomacy, Londres, Frances Pinter, (lire en ligne).
- (en) Alan R. Taylor, « The Euro-Arab Dialogue : Quest for an Interregional Partnership », Middle East Journal, vol. 32, no 4, 1978, automne (lire en ligne).