Arlequin Sauvage est une comédie en prose et en trois actes avec un divertissement de Delisle de La Drevetière, créée par les comédiens italiens ordinaires du roi le au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne à Paris.

Arlequin Sauvage
Édition princeps chez Charles-Estienne Hochereau (1722).
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Charles Estienne Hochereau (d)Voir et modifier les données sur Wikidata

Cette œuvre marque l’introduction du mythe du « bon sauvage » sur la scène théâtrale française, la positionnant comme le précurseur des réflexions philosophiques du siècle des Lumières[1], et plus spécifiquement celles de Jean-Jacques Rousseau[2].

Argument

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Un « sauvage » d’Amérique découvre, à Paris, la civilisation européenne avec un œil totalement neuf et naïf. Sa confrontation aux codes sociaux de la séduction et du mariage de la société parisienne donne lieu à des scènes de confrontation culturelle. L’incompréhension des lois civilisées, notamment concernant le commerce, l’argent ou la justice engendre de nombreux conflits, dont la sagesse naturelle et la logique implacable du « sauvage » finissent toujours par triompher ou, du moins, par confondre les vices des civilisés[3].

Origine

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Arlequin Sauvage reprend des thèmes préfigurés dans Des cannibales de Montaigne, le chapitre XXXI du Livre Un de ses Essais, où il relate la réaction de Brésiliens en visite en France à la civilisation de ce pays. Nolant de Fatouville s’est également montré sévère envers la France civilisée, avec les attaques virulentes de son Arlequin empereur dans la lune écrit pour la scène italienne. Dufresny fait venir un Siamois à Paris dans ses Amusements sérieux et comiques (1705) et le laisse observer et converser, tout comme Montesquieu avec ses Perses dans les Lettres persanes (1721). Le lien avec le Dialogue de Lahontan et d’un sauvage de l’Amérique a également été explicitement pointée, notamment la critique de la propriété et de l’argent, l’aliénation sociale[4].

Personnages

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Carlin, qui a repris le rôle de Thomassin, mort en 1739.
  • Lélio : un jeune Parisien, amant de Flaminia.
  • Mario, autre amant de Flaminia.
  • Pantalon, père de Flaminia.
  • Flaminia, amante de Lelio : Silvia.
  • Violette, suivante de Flaminia : Margarita Rusca (d).
  • Arlequin : « sauvage » ramené d’Amérique par Lelio : Thomassin.
  • Scapin, valet de Lelio.
  • Un marchand.
  • Un passant.
  • L’Hymen.
  • L’Amour.
  • Troupe d’Amours.
  • Troupe de Plaisirs.
  • Troupe d’Archers.

La scène est à Marseille.

Intrigue

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Lelio revient d’Amérique à Paris, accompagné d’un autochtone pris à son service qu’il appelle Arlequin. Lelio retrouve son amante, Flaminia, que son tuteur Pantalon veut marier à un homme riche. Arlequin découvre le monde urbain et la civilisation française avec un œil totalement neuf et naïf. Face au concept d’argent qu’il ne comprend pas, il se sert librement chez un marchand (Mario), ce qui provoque un premier conflit avec les lois de la cité.

Acte II

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Arlequin, doté d’une logique naturelle et sans artifice, interroge Lelio et Violette sur le fonctionnement de la société. Il s’indigne de la notion de propriété privée, de la pauvreté qu’il voit dans les rues, et du fait que les hommes doivent travailler pour survivre alors que la nature donne tout gratuitement. Sa franchise absolue bouscule les codes de la politesse et de la séduction amoureuse à la française.

Acte III

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Pantalon tente d’user de son autorité pour forcer le destin de Flaminia, mais Arlequin, par sa ruse involontaire et son bon sens, ridiculise le tuteur. Après plusieurs quiproquos liés aux coutumes occidentales (le mariage, la justice, le droit), le dénouement permet de triompher des obstacles. Lelio et Flaminia peuvent s’unir. Arlequin, quant à lui, refuse de rester dans cette société qu’il juge hypocrite et folle, et choisit de retourner dans ses forêts natales.

Réception

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À sa création, Arlequin sauvage a connu un succès retentissant. Elle s’impose rapidement comme la pièce la plus jouée du répertoire de la Comédie-Italienne au XVIIIe siècle, totalisant plus de 268 représentations entre 1721 et 1791. Ce triomphe dépasse de loin la popularité de certaines grandes comédies contemporaines de Marivaux auprès du public de l’époque[5]. Remise au théâtre avec augmentation de deux scènes, le 18 juin 1723, et a été aussi applaudie qu’à la première fois. Le public l’a revue avec plaisir toutes les fois qu’on l’a donnée[6].

Reprises

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La pièce a été régulièrement reprise et applaudie à la Cour, notamment devant le roi à Versailles et à Fontainebleau. Elle s’est également exportée à l’international avec des représentations en province, à Bruxelles et en Allemagne, et fait l’objet de plusieurs traductions. En 1792, l’œuvre traverse l’Atlantique et est jouée à Québec par la troupe des Jeunes Messieurs Canadiens, devenant l’un des premiers témoignages théâtraux marquants en Nouvelle-France[7].

Analyse

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Delisle est l’un des précurseurs des philosophes militants de la fin du XVIIIe siècle. Comme Marivaux, il ne souhaitait pas renverser l’ordre ancien, mais voulait corriger les abus du temps par une démarche rationnelle structurée. Il est le premier à avoir exprimé avec autant de clarté et de force l’opposition de « l’état de nature » à « l’état de civilisation ». Lorsqu’il fait dire à son sauvage : « Je suis d’un grand bois, où il ne croît que des ignorants comme moi, qui ne savent pas un mot des lois, mais qui sont bons naturellement », il n’ouvre pas seulement la voie à la comédie larmoyante, mais il exprime l’idée même sur laquelle Rousseau fondera tout son système de philosophie une trentaine d’années plus tard[8].

Postérité

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Arlequin sauvage a ouvert la voie à un genre théâtral prolifique au XVIIIe siècle : la comédie philosophique et sauvage, qui influencera directement des auteurs comme Marivaux, dans l'Île des esclaves ou Voltaire, dans l'Ingénu. Pourtant, la vie et l’œuvre de Delisle ont longtemps été oubliée de la critique. Gustave Lanson l’évoque en passant, dans une note sur Marivaux et dans un chapitre consacré aux sources de Jean-Jacques Rousseau. La pièce revêt néanmoins une importance historique pour l’évolution des idées au XVIIIe siècle. Elle a également servi d’introduction à l’arlequinade en France[8].

Voltaire écrit, en préface des Scythes que, lorsqu’il a annoncé à un cercle mondain qu’il s’apprêtait à donner au public cette comparaison entre les coutumes et traditions américaines et européennes, « un homme de beaucoup d’esprit » a aussitôt répondu : « J’entends, c’est Arlequin Sauvage. » Jean-Jacques Rousseau, qui est étroitement associé à ce concept, a mentionné le succès de la pièce de Delisle dans sa Lettre sur les spectacles adressée à d’Alembert[2]. Arlequin sauvage a contribué à l’intérêt croissant pour le concept intellectuel, central à l’époque, du bon sauvage. Dans son étude sur l’exotisme américain dans la littérature française de cette période, Gilbert Chinard remarque que le succès des idées de Rousseau sur l’état de nature, exprimées dans le Discours sur l’inégalité et Du contrat social, est en grande partie dû au fait que leur voie avait été préparée par des pièces de théâtre comme Arlequin Sauvage[3].

Adaptations

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En 1758, une adaptation d’Arlequin Sauvage de John Cleland a été publiée à Londres sous le titre : Tombo-Chiqui, or, The American savage, divertissement dramatique en trois actes.

Redécouverte

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  • 2009 : par la compagnie Les Passagères, dans une mise en scène de Mickaël Le Bihan, au festival de théâtre de Belle-Île-en-Mer.
  • 2011-2012 : le metteur en scène Thierry Pillon crée une nouvelle adaptation franco-canadienne de la pièce. Présentée à Paris, à Québec ainsi qu’à Nantes dans le cadre du festival Les Art’Scènes.

Éditions

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  • Arlequin sauvage, Paris, Charles-Estienne Hochereau, , 101-[3] p., in-12 (lire en ligne sur Gallica).
  • Arlequin sauvage, comédie représentée pour la première fois par les Comédiens italiens ordinaires du Roi, le 17 juin 1721, Paris, Briasson, , 94-[2] p., in-12 (lire en ligne sur Gallica).
  • Arlequin sauvage (préf. David Trott), comédie en 3 actes, Montpellier, Espaces 34, , 167 p., 21 cm (ISBN 978-2-90729-324-2, OCLC 895639089, lire en ligne sur Gallica). — la publication de cette édition critique a servi de référence à plusieurs projets de mise en scène.

Notes et références

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  1. ↑ « Recent texts », The French Review, Baltimore,‎ , 24 cm, p. 351 (ISSN 0016-111X, OCLC 1238339, lire en ligne).
  2. 1 2 Jean-Jacques Rousseau et Max Fuchs, Lettre à Mr. d’Alembert : sur les spectacles, Lille, Giard, , xlviii-207 p., in-12 (lire en ligne sur Gallica), p. 26.
  3. 1 2 Gilbert Chinard, L’Amérique et le rêve exotique dans la littérature française au XVIIe et au XVIIIe siècle, Paris, Hachette, , vii, 448 p., in-16 (OCLC 1135201512, lire en ligne), p. 226.
  4. ↑ Françoise Le Borgne, « La Nouvelle-France dans Arlequin sauvage de Delisle de La Drevetière et les Dialogues de Lahontan : un miroir brisé », dans Rêver le Nouveau Monde : L’imaginaire nord-américain dans la littérature française au XVIIIe siècle, Québec, Presses de l’Université Laval, , 292 p., illustr. ; in-8º (ISBN 978-2-76374-893-1, OCLC 1365110504, lire en ligne).
  5. ↑ Françoise Rubellin, « Delisle de la Drevetière, dramaturge méconnu de la Comédie-Italienne », dans Guillemette Marot-Mercier et al., Diversité et modernité du théâtre du XVIIIe siècle, Hermann, (lire en ligne), p. 205-220.
  6. ↑ « Jugemens et anecdotes sur Arlequin Sauvage », dans Nicolas-Thomas Leprince (d), Jean Baudrais, Petite bibliothèque des théâtres, contenant un recueil des meilleures pièces du théâtre françois, tragique, comique, lyrique & bouffon, depuis l’origine des spectacles en France, jusqu’à nos jours, Paris, iv-vi (lire en ligne), iv.
  7. ↑ Elena Mazzoleni, « Le Vaudeville américain (1850-1920) : migrations de formes théâtrales mixtes », Cahiers de littérature française, Paris, no 19 « Dramaturgies et littératures en voyage »,‎ , p. 123-140 (ISSN 1971-4882, DOI 10.15122/isbn.978-2-406-11255-6.p.0123).
  8. 1 2 Nolan A. Goodyear, « Préface », dans Louis-François Delisle de La Drevetière, Arlequin sauvage: comédie en trois actes, comédie en trois actes, Paris, Century Company, (OCLC 7044199, lire en ligne).

Bibliographie

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  • Françoise Rubellin, « Delisle de la Drevetière, dramaturge méconnu de la Comédie-Italienne », dans Guillemette Marot-Mercier, Nicholas Dion (éds.), Diversité et modernité du théâtre du XVIIIe siècle, Hermann, (lire en ligne), p. 205-220.
  • Justine Mangeant, « « Les sottes gens que ceux de ce pays… » : critique et comédie dans l’Arlequin sauvage de Delisle de Drevetière », Cahiers Saint Simon, no 45 « Au temps des Lettres Persanes : Les Lumières avant les Lumières ? »,‎ , p. 67-79 (ISSN 0409-8846, lire en ligne).
  • Kim Solga, « The Savage Ambivalence of Delisle de La Drevetière », The Eighteenth Century, vol. 43, no 3,‎ , p. 196-209 (ISSN 0161-0996, lire en ligne).

Liens externes

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