Bataille du lac d'Antioche
La bataille du lac d'Antioche eut lieu le , durant la première croisade. Alors que les croisés assiégeaient Antioche, la nouvelle parvint au camp croisé qu'une importante armée de secours, dirigée par Ridwan — le souverain seldjoukide d'Alep — faisait route vers eux. Bohémond de Tarente rassembla tous les chevaux disponibles et marcha de nuit pour tendre une embuscade à l'armée musulmane. Après plusieurs charges de cavalerie victorieuses, les chevaliers croisés mirent en déroute l'armée musulmane, contraignant Ridwan à battre en retraite vers Alep.
| Date | |
|---|---|
| Lieu |
Antioche ( |
| Issue | Victoire des croisés |
| Croisés | Sultanat d'Alep émirat artukide d'Amida émirat de Hama |
| Bohémond de Tarente | Ridwan d'Alep Soqman ibn Ortoq |
| 700 chevaliers | ~ 12 000 (selon les Chrétiens) |
| légères | lourdes (armée entière en déroute) |
| Coordonnées | 36° 18′ 29″ nord, 36° 17′ 29″ est | |
|---|---|---|
Contexte
modifierLes croisés avaient entamé le siège d'Antioche le . Ils avaient vaincu une troupe de secours commandée par Duqâq de Damas le . Aussi, le gouverneur turc d'Antioche, Yâghî Siyân, avait envoyé son fils Shams ad-Dawla solliciter l'aide des émirs locaux. De même, après la défaite de Duqâq, ce dernier se rendit à Alep pour demander du renfort. Ridwan, le sultan seldjoukide d'Alep, rassembla ses forces pour porter secours à la ville assiégée. Parmi ses principaux alliés figuraient l'émir artukide Soqman ibn Ortoq et l'émir de Hama[1]. Le chroniqueur du XIIe siècle Albert d'Aix estime les effectifs de l'armée à 30 000 hommes, tandis que les croisés Étienne-Henri de Blois et Anselme de Ribemont (en), qui prirent part au siège, avancent le chiffre plus réaliste de 12 000, auquel se rallient les historiens modernes[1]. Les sources arabes contemporaines confirment que l'armée d'Alep était bien plus nombreuse[2]. Le , Ridwan était stationné à Harim, à une trentaine de kilomètres d'Antioche.
Les croisés risquaient d'être écrasés entre la garnison d'Antioche et l'armée de Ridwan. Pour faire face à cette menace, les chefs de la croisade décidèrent, pour la première fois, de nommer un commandant unique et le choix se porta sur le Normand Bohémond de Tarente. À ce stade du siège, les croisés ne disposaient que de très peu de chevaliers montés — 700[3],[4] au total, dont beaucoup étaient juchés sur des bêtes de somme ou des bœufs — car la plupart des chevaux avaient déjà péri de faim au cours de ce long siège. Au lieu d'opter pour une stratégie défensive axée sur le Pont de Fer — laquelle aurait reposé sur une guerre d'usure épuisante et se serait révélée très coûteuse en vies humaines — Bohémond choisit de passer à l'offensive, bien qu'il fût en infériorité numérique à près de douze contre un. Bohémond et les chevaliers sous ses ordres quittèrent le camp de nuit à la faveur de l'obscurité, car toute troupe traversant le Pont de Fer en plein jour aurait été repérée par les éclaireurs.
Bataille
modifierLa bataille eut lieu sur une colline située entre l'Oronte et le lac d'Antioche, selon l'auteur anonyme de la Gesta Francorum — qui y prit part — et le chroniqueur contemporain Raymond d'Aguilers. D'autres chroniqueurs latins, tels qu'Albert d'Aix, Raoul de Caen et Pierre Tudebode, en livrent également une description.
Bohémond de Tarente organisa sa cavalerie en sept escadrons, conservant le sien en réserve. Ridwan avait positionné deux escadrons en avant de son corps de bataille principal. Le choix de Bohémond de déployer son armée sur une petite colline, entre la rivière et le lac, était risqué car un marécage s'étendait derrière lui et sur sa gauche, aussi la seule voie de retraite aurait été coupée si Ridwan était parvenu à faire une percée le long de la route. Après avoir envoyé des éclaireurs pour surveiller les mouvements de Ridwan, les cinq unités de tête de Bohémond chargèrent de flanc les deux escadrons adverses avancés. Le choc de la charge de cavalerie contraignit ces unités à battre en retraite et à se mêler au gros de l'armée turque alors que celle-ci tentait de se déployer. L'armée turque principale parvint à surmonter ce désordre et engagea les croisés dans un violent corps à corps. Les chevaliers commencèrent à vaciller, mais avant que la masse écrasante de l'armée turque ne menace de submerger les chevaliers en infériorité numérique, Bohémond comprit la gravité de la situation et lança sa réserve ; celle-ci écrasa les forces turques désorganisées et les mit rapidement en déroute.
La Gesta Francorum dépeint la bataille de manière saisissante :
« Alors Bohémond, protégé de toutes parts par le signe de la Croix, chargea les forces turques tel un lion affamé depuis trois ou quatre jours, surgissant en rugissant de sa tanière, assoiffé du sang du bétail... Son assaut fut si impétueux que les pans de sa bannière flottaient au-dessus même des têtes des Turcs. Les autres troupes, voyant la bannière de Bohémond portée si glorieusement en tête, mirent aussitôt fin à leur retraite et tous nos hommes, en un seul corps, chargèrent les Turcs qui, stupéfaits, prirent la fuite. Nos hommes les poursuivirent et les massacrèrent[5]. »
Alors que les forces musulmanes sombraient dans une déroute chaotique, les croisés se lancèrent à leur poursuite jusqu'à Harim, tuant des milliers d'hommes et s'emparant de chevaux et de vivres. La garnison turque de Harim incendia le château et s'enfuit vers l'est avec Ridwan. Au cours de la bataille, Yâghî Siyân avait tenté une sortie contre le camp des croisés, mais celle-ci fut repoussée par Raymond de Saint-Gilles. Raymond d'Aguilers relate ainsi ce triomphe « La bataille gagnée et le butin en main, nous rapportâmes les têtes des vaincus au camp et les fichâmes sur des pieux, sinistres rappels du sort de leurs alliés turcs et des malheurs qui attendaient les assiégés »[6].
Conséquences
modifierLes pertes croisées furent légères et le risque calculé de Bohémond s'avéra payant. L'armée de Ridwan se disloqua et des milliers d'hommes furent tués lors de la déroute. Le commandement exercé par Bohémond permit aux croisés de tirer le meilleur parti de leurs ressources limitées au cours d'une bataille périlleuse. Sa tactique offensive, alliée à la cohésion et à la discipline de l'armée croisée, lui permit d'anéantir une force bien plus nombreuse qui s'attendait probablement à voir les croisés adopter une position défensive.
L'historien Thomas Asbridge indique « le sort de la croisade tout entière reposait sur la capacité de Bohémond à briser les rangs compacts des troupes d'Alep grâce à une charge de cavalerie dévastatrice, lancée au moment opportun. Par une manœuvre audacieuse, il changea le cours de la bataille, précipitant l'armée de Ridwan dans une déroute chaotique »[5].
Les croisés avaient réussi à repousser deux troupes de secours envoyées par Duqâq et Ridwan. L'arrivée d'une flotte de ravitaillement anglaise au port de Saint-Siméon en , conjuguée à la victoire sur Ridwan, remonta le moral des troupes et permit aux croisés de poursuivre le siège[7].
Bibliographie
modifier- (en) Thomas Asbridge, The First Crusade : A New History: The Roots of Conflict Between Christianity and Islam, Oxford University Press, , 408 p. (ISBN 0195189051 et 9780195189056, présentation en ligne).
- (en) John France, Victory in the East : A Military History of the First Crusade, Cambridge University Press, (ISBN 9780521589871).
- (en) Peter Frankopan, The First Crusade : The Call from the East, Harvard University Press, (ISBN 9780674970786).
- (en) Jay Rubenstein, Armies of Heaven : The First Crusade and the Quest for Apocalypse, Basic Books, (ISBN 9780465019298).
- (en) Christopher Tyerman, God's War : A New History of the Crusades, Harvard University Press, (ISBN 9780674030701).
Références
modifier- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Battle of the Lake of Antioch » (voir la liste des auteurs).
- 1 2 France 1996, p. 246.
- ↑ Asbridge 2004, p. 183.
- ↑ Asbridge 2004, p. 181.
- ↑ France 1996, p. 245.
- 1 2 Asbridge 2004, p. 185.
- ↑ Asbridge 2004, p. 186.
- ↑ Tyerman 2006, p. 140.