Château
Le terme château désigne deux types de bâtiments : la forteresse médiévale (château fort) et la résidence seigneuriale de prestige (château d'apparat)[1].
À l'origine, le château est une construction du Moyen Âge qui cumule plusieurs fonctions : militaire, en assurant le contrôle d'un territoire ou une frontière ; symbolique et politique, en matérialisant l'emprise d'un homme ou d'un lignage sur un domaine ; publique, comme lieu de réception et, lorsqu'il détient le droit de ban, de perception de l'impôt et pour rendre la justice ; et d'habitation. Les premiers châteaux furent construits en bois, souvent sur une élévation de terre, une motte dite « castrale » ou « féodale », on parle alors de châteaux de terres, bâtis en terre et en bois, remplacés par les châteaux de pierres, que l'on a coutume d’appeler châteaux forts[2].
À la Renaissance, les rois de France, bientôt imités par leurs vassaux, décidèrent de construire ou d'aménager leurs châteaux non plus pour la défense, mais pour leur agrément et leur confort.
Contrairement au palais urbain, le château a la particularité, très tôt, de désigner une résidence seigneuriale ou princière. Il peut aussi s'agir de l'élément de la défense d'une ville, résidence seigneuriale ou non, tel que pour le château de Montsoreau qui donnera ensuite son nom à la ville de Montsoreau. C'est aussi le cas du premier château du Louvre, qui devint le palais du Louvre lorsqu'il devint siège du pouvoir royal et fut intégré à la ville.
Définition
modifierÉtymologie
modifierLe mot château est issu du latin castellum, diminutif de castrum.
Dans la langue classique, les deux termes désignent deux types d'édifices différents :
- le castrum qui est généralement accolé à une localité fortifiée. Son pluriel castra fait référence aux grands camps accompagnant les conquêtes des légions romaines ;
- le castellum qui est littéralement un petit castrum.
Aux XIe et XIIe siècles, dans les textes latins médiévaux, cette distinction s'estompe, et les deux mots sont employés. C'est ce que nous appelons aujourd'hui les « châteaux forts ». Sachant que le château du Moyen Âge est, par essence et étymologie, forcément « fort »[3].
La catégorie de « château » ne correspond cependant pas à une catégorie architecturale universelle. Les termes employés dans les différentes régions du monde renvoient à des traditions historiques distinctes. Le français « château », l'anglais castle, l'allemand burg, l'italien castello, l'espagnol castillo, les termes persans qalʿa, diz ou arg, et le japonais jō ne sont pas des équivalents stricts.
Dans certaines sociétés, une même construction peut réunir plusieurs fonctions ; dans d'autres, celles-ci sont réparties entre des édifices ou des espaces distincts. Une fortification peut notamment être associée à une résidence, à une ville, à un village, à un centre administratif ou au contrôle d'un territoire. L'étude des châteaux porte donc à la fois sur leurs formes architecturales, leurs fonctions, leurs rapports avec les pouvoirs politiques et sociaux, et leur insertion dans les territoires et les établissements humains.
L'histoire des châteaux ne suit ainsi pas une évolution universelle allant de la forteresse médiévale au palais. Les transformations observées en Europe occidentale, dans les territoires italiens, dans l'espace germanique, au Levant, dans le monde iranien ou au Japon correspondent à des chronologies et à des configurations politiques différentes. La comparaison porte moins sur l'identité des bâtiments que sur les relations variables entre fortification, résidence, pouvoir, territoire et habitat.
Fonctions
modifierLes châteaux peuvent réunir plusieurs fonctions, dont l'importance varie selon les périodes et les régions. La défense peut être associée à l'habitation, à l'administration, à la représentation du pouvoir ou au contrôle d'un territoire.
Dans les sociétés médiévales européennes, les résidences des élites et les fortifications constituent des catégories difficiles à dissocier. Leur diversité témoigne de la coexistence de plusieurs traditions architecturales et de différences régionales[4].
La fonction résidentielle peut comprendre des espaces d'habitation, de réception, de représentation, de service et de circulation. Dans certaines résidences médiévales françaises, Jean Mesqui distingue notamment la salle, les espaces privés, la chapelle et différents espaces associés au fonctionnement de la résidence[5].
Les fonctions d'un château doivent donc être distinguées de son statut. Une fortification peut être militaire sans être une résidence permanente ; une résidence peut conserver des dispositifs défensifs ; une citadelle peut réunir des fonctions militaires, administratives et résidentielles.
Château fort et résidence
modifierLes relations entre fortification et résidence sont variables selon les périodes et les sociétés. Des complexes castraux associent des espaces destinés à la défense à des lieux d'habitation, de réception, d'administration ou de représentation. La résidence peut être permanente ou temporaire, et ses fonctions évoluent selon le statut de ses occupants et les usages du bâtiment[6].
Le château fort ne constitue donc pas une catégorie exclusivement militaire. Dans la France médiévale, il peut être à la fois une résidence aristocratique, un centre de pouvoir et un élément de contrôle territorial[7],[8].
Histoire et développement des châteaux
modifierGenèse et premières formes
modifierLe château (castel en occitan[9]) du Moyen Âge n'est pas le castellum romain ; ce serait plutôt la villa antique munie de défenses extérieures.
Jusque vers l'an mille[10] le château (castellum) est un lieu fortifié. Il peut aussi bien définir : un fortin à vocation purement militaire ; une petite ville entourée d'une enceinte ; le centre enclos d'un grand domaine rural ou encore d'un éperon rocheux servant d'abri à la population d'un village.
Les établissements fortifiés médiévaux peuvent utiliser la terre, le bois, la pierre ou combiner plusieurs matériaux. Certains occupent également des sites déjà fortifiés ou réutilisent des dispositifs défensifs antérieurs. Les formes adoptées dépendent notamment des ressources disponibles, des techniques de construction, des besoins militaires et des structures politiques locales[4].
À partir du Xe siècle[10], le château désigne une demeure mise en défense et à la fin du Moyen Âge[10] une belle et grande demeure, témoignant d'un statut social élevé de celui qui le possède.
Les relations entre les fortifications carolingiennes, la défense contre les Vikings et le développement ultérieur des châteaux font l'objet de débats historiographiques. L'édit de Pîtres ne suffit pas, à lui seul, à établir une origine unique du château médiéval[11].
Mottes, terre et bois
modifier
La motte castrale associe une élévation artificielle à une enceinte et peut comporter des constructions en bois ou en matériaux mixtes. Les fortifications de terre peuvent, dans certains contextes, être réalisées rapidement et à coût relativement faible, ce qui contribue à leur adaptation aux besoins de certains pouvoirs locaux[12].
La construction en terre ne constitue toutefois pas une étape universelle et nécessairement antérieure à la construction en pierre. Les deux techniques peuvent coexister et leurs chronologies varient selon les régions.
Les constructions en pierre
modifierPour la France, les travaux consacrés aux châteaux des Xe et XIIe siècles montrent des chronologies régionales différentes pour les constructions en pierre. Certaines apparaissent aux XIe – XIIe siècles, tandis que des formes en terre et en bois se maintiennent plus longtemps dans d'autres régions[13].
La généralisation de la construction en pierre ne doit donc pas être présentée comme le remplacement uniforme et simultané des fortifications de terre et de bois dans l'ensemble de l'Europe.
Château, résidence et pouvoir
modifierLe château comme résidence
modifierDes complexes castraux associent des espaces destinés à la défense à des lieux d'habitation, de réception, d'administration ou de représentation. La résidence peut être permanente ou temporaire et ses fonctions évoluent selon le statut de ses occupants et les usages du bâtiment[6].
Dans les résidences médiévales françaises étudiées par Jean Mesqui, l'organisation intérieure distingue notamment la salle, les espaces privés, la chapelle et différents espaces nécessaires au fonctionnement de la résidence. À la fin du Moyen Âge, certaines résidences concentrent également des fonctions administratives, judiciaires et gouvernementales [5],[14].
Le château et le pouvoir
modifierLe château peut constituer un lieu à partir duquel s'exerce une autorité sur un territoire. Il peut être associé à une seigneurie, à l'exercice de droits, à la perception de revenus ou à la représentation du statut de son détenteur. Ces fonctions varient selon les institutions et les périodes [7],[8].
Le rapport entre château et pouvoir ne se réduit donc pas à la seule fonction militaire. La construction, l'occupation et l'entretien d'un château peuvent participer à l'organisation d'un territoire et à l'affirmation d'une autorité.
Le château urbain
modifier
Les relations entre château et habitat urbain prennent des formes différentes selon les régions. Dans le Midi de la France, le vocabulaire distingue notamment le bourg castral, le castrum associé à l'incastellamento et le castelnau. Le bourg castral est notamment lié à un château constituant le chef-lieu d'une circonscription châtelaine[15].
En Angleterre médiévale, la relation entre château et ville fait également l'objet d'études spécifiques, notamment sous l'angle de l'organisation spatiale et des représentations du pouvoir[16].
Transformations à la fin du Moyen Âge
modifierLa fin du Moyen Âge
modifierLes fortifications connaissent des transformations progressives à la fin du Moyen Âge. Le développement des armes à feu conduit à modifier certains dispositifs défensifs, mais ne provoque pas la disparition immédiate des fortifications médiévales. Les chronologies et les solutions adoptées diffèrent selon les régions[17].
Renaissance et époque moderne
modifierLes châteaux de la Renaissance
modifierÀ partir de la fin du XVe siècle et surtout au XVIe siècle, certaines résidences européennes connaissent des transformations importantes de leur architecture, de leurs décors et de leurs relations avec les espaces de représentation. Ces transformations ne suppriment pas nécessairement les fonctions défensives et ne suivent pas une chronologie identique selon les régions.
En France, les résidences royales illustrent particulièrement cette évolution. Les constructions nouvelles et les transformations d'édifices existants associent des traditions architecturales héritées du Moyen Âge à de nouvelles formes de distribution, de décor et de représentation[18].
Si la forteresse est associée à la souveraineté, le château est le symbole du pouvoir pour le prince et pour ses sujets. Machiavel et certains humanistes de la Renaissance l'associent à la tyrannie. Selon le philosophe florentin, seul un prince qui craint son peuple se réfugie derrière des murs. Leon Battista Alberti considère que les forteresses construites en marge de la ville sont les demeures des tyrans, haïes du peuple. Le bon prince ne craint pas ses sujets et installe son palais au centre de la ville[19].
De la résidence castrale à la demeure de cour
modifier
L'évolution des résidences royales françaises ne correspond pas à un remplacement simple du château fort par le palais. Les bâtiments peuvent conserver une partie de leurs structures antérieures tout en étant adaptés à de nouvelles pratiques résidentielles et à la vie de cour.
Au Louvre, François Ier fait démolir la grosse tour en 1528 et entreprend à partir de 1546 la reconstruction du logis royal. Les nouveaux espaces comprennent notamment des salles, chambres, garde-robes et cabinets, ainsi que des circulations destinées à organiser les déplacements dans la résidence[20].
Ces transformations répondent également à l'évolution de la résidence royale et à la présence d'une cour dont les déplacements influencent l'organisation des logements et des espaces de représentation[21],[22].
Au début du siècle des Lumières, quelques châteaux de la Renaissance, tels les châteaux de Champs-sur-Marne, Condé, Réveillon et Voré, poursuivent leurs transformations et embellissements afin de devenir la résidence champêtre de grands seigneurs, lesquels retrouvent en complément de la ville tout le charme de la campagne.
Le château royal dans la ville
modifierLes transformations des résidences royales doivent également être replacées dans leur contexte urbain. Le château peut être intégré à une ville existante, constituer l'un de ses pôles monumentaux ou participer à une réorganisation plus large des espaces de pouvoir.
Le cas du Louvre illustre cette relation entre résidence royale, architecture et espace urbain : sa transformation ne concerne pas seulement un bâtiment isolé, mais participe à l'évolution du complexe royal parisien[23].
De la cour itinérante à Versailles
modifier
Les châteaux royaux diffèrent généralement des châteaux seigneuriaux par leur magnificence et leur taille. Ils étaient le plus souvent situés au centre de forêts giboyeuses, tel le château de Chambord ou celui de Fontainebleau.
Au XVIIe siècle, certaines résidences royales françaises prennent une dimension qui dépasse celle d'une demeure fortifiée. Jusqu'à son installation à Versailles, la cour royale conserve des pratiques de déplacement entre plusieurs résidences. Les transformations de Versailles modifient progressivement cette organisation résidentielle[24].
Le , l'installation de la Cour et du roi à Versailles fait du château le siège du gouvernement. Cette installation s'accompagne du développement de nombreux bâtiments et services nécessaires au fonctionnement de la résidence et de la cour[25].
Le chantier de Versailles implique une organisation administrative et matérielle considérable. La construction concerne non seulement le bâtiment principal, mais également l'approvisionnement en matériaux, les transports, l'organisation des travaux et les nombreuses dépendances nécessaires au fonctionnement de l'ensemble[24].

Les dépendances du château s'étendent également dans la ville. Sous Louis XIV, une grande partie du centre de Versailles relève directement de l'administration royale et plusieurs bâtiments servent aux besoins de la Cour et du gouvernement[26].
Versailles ne constitue cependant pas une étape universelle de l'histoire des châteaux. Il représente une configuration particulière dans laquelle résidence royale, cour, gouvernement, chantier, dépendances et ville sont réunis dans un même système architectural et territorial.
Traditions régionales et comparaison
modifierEurope occidentale
modifierFrance
modifierÎles Britanniques
modifierDans les îles Britanniques, les châteaux présentent une grande diversité de formes et de fonctions. Leur développement doit être replacé dans les transformations politiques et territoriales propres à l'Angleterre, au pays de Galles, à l'Écosse et à l'Irlande. Les relations entre château, pouvoir et habitat constituent notamment un objet important de l'archéologie du paysage [29],[30],[31].
Péninsule Ibérique
modifierDans la péninsule Ibérique, le château médiéval recouvre une grande diversité de formes et de fonctions. Les recherches récentes soulignent la difficulté d'établir une définition unique et proposent notamment de distinguer les édifices selon leurs caractéristiques typologiques et fonctionnelles[32].
Les fortifications sont implantées dans des contextes politiques et territoriaux variés.
Les travaux archéologiques consacrés aux châteaux du nord-ouest de la péninsule Ibérique prennent également en compte leur relation avec les établissements et les paysages dans lesquels ils s'insèrent[33].
Italie
modifierL'Italie médiévale présente des traditions castrales particulièrement diverses. Le vocabulaire des sources distingue plusieurs catégories de lieux fortifiés, tandis que les recherches archéologiques montrent que les relations entre fortification, habitat et pouvoir diffèrent selon les régions.
Dans le Latium, Pierre Toubert a proposé le concept d'incastellamento pour désigner un processus de concentration de l'habitat rural et de réorganisation du territoire autour de centres fortifiés. Ce modèle a profondément marqué l'historiographie du peuplement médiéval italien[34].
Dans le cadre étudié par Étienne Hubert, l'incastellamento correspond à la formation de nouveaux centres d'habitat groupés et fortifiés sur des sites de hauteur, commandant un finage villageois. Le processus étudié commence dans la première moitié du Xe siècle et atteint son terme au XIIe siècle[35].
Des recherches archéologiques récentes conduites dans plusieurs régions italiennes montrent cependant que les chronologies et les modalités de ces transformations doivent être réévaluées selon les territoires. Le projet The Castles propose notamment une nouvelle séquence chronologique et typologique de l'incastellamento à partir de données archéologiques, architecturales et chronométriques[36].
L'Italie montre ainsi que le château peut être étudié non seulement comme une construction défensive ou résidentielle, mais comme un élément de transformation du peuplement et du territoire.
Saint-Empire
modifierDans les territoires du Saint-Empire romain germanique et de l'espace germanophone, le terme Burg renvoie à une tradition historique qui ne correspond pas exactement à la catégorie française de « château ». L'historiographie étudie notamment les relations entre les châteaux, les structures de la noblesse, le droit et la formation des territoires[37],[38].
Les fortifications liées au pouvoir royal ou impérial constituent également une catégorie particulière. Les Reichsburgen ont fait l'objet d'études portant sur leur statut politique et constitutionnel, notamment aux XIIe et XIIIe siècles[39].
La Burg ne doit donc pas être étudiée uniquement comme une construction militaire. Les formes castrales sont également liées aux transformations de la noblesse et à la formation d'une culture aristocratique. Thomas Biller distingue ainsi les transformations de la noblesse aux XIe – XIIIe siècles et la formation de l'Adelsburg comme catégorie architecturale[40],[41].
Les relations entre château, peuplement et formation de la seigneurie apparaissent également dans les études régionales. L'analyse de la région de Windstein met ainsi en relation l'évolution du peuplement, la formation des seigneuries et le développement des châteaux dans les Vosges du Nord[42].
Cette tradition ne constitue cependant pas un modèle unique pour l'ensemble du Saint-Empire. Les relations entre Burg, aristocratie, pouvoir royal ou impérial, villes et territoires varient selon les régions et les périodes.
Méditerranée orientale et Levant
modifierLes fortifications du Levant médiéval s'inscrivent dans un espace où plusieurs traditions politiques et architecturales se côtoient. Leur étude prend donc en compte les transformations successives des sites et les interactions entre différents pouvoirs[43].
Les châteaux des États latins d'Orient remplissent des fonctions militaires et territoriales, mais leur implantation dépend également des voies de circulation, des établissements et des rapports entre pouvoirs. Les recherches historiques et archéologiques étudient ainsi les fortifications dans leur environnement politique et territorial[43].
Les transformations successives constituent également un élément important de leur histoire. Un même site peut être construit, agrandi, adapté ou réutilisé par des pouvoirs différents[43].
Monde iranien
modifier
Dans le monde iranien, les fortifications comprennent notamment des fortifications rurales, des installations défensives habitées, des ouvrages destinés au contrôle des routes et des citadelles urbaines. Le vocabulaire distingue plusieurs catégories : le moyen-perse diz a donné le persan dez, tandis que qalʿa peut désigner une forteresse[44].
La citadelle urbaine constitue une catégorie particulièrement importante. L'arg ou ark désigne la forteresse intérieure d'une ville fortifiée ; elle peut également accueillir la résidence du souverain et des fonctions administratives et gouvernementales. L'arg se distingue ainsi, dans son usage historique, de la qalʿa, terme plus général pour une forteresse[45].
Ces distinctions montrent les limites d'une traduction systématique par le mot français « château ». Une fortification iranienne peut être simultanément un ouvrage militaire, une résidence, un centre administratif, une citadelle urbaine ou un établissement habité.
À l'époque islamique, certaines forteresses sont également liées au contrôle de routes et de territoires, tandis que d'autres peuvent être principalement militaires. Les fonctions doivent donc être déterminées à partir de la configuration de chaque site[44].
Japon
modifier
Au Japon, les traditions castrales présentent une trajectoire propre, avec des formes architecturales et des relations au pouvoir qui ne peuvent être assimilées directement à celles des châteaux européens. L'étude du château japonais porte notamment sur l'évolution des enceintes, des terrassements, des murs de pierre, des portes et des tours[46].
À l'époque moderne, les châteaux sont également liés à des établissements urbains organisés autour de résidences seigneuriales et de fonctions administratives.
Le rapport entre château et ville constitue une caractéristique particulièrement importante. Les jōkamachi, ou « villes-châteaux », donnent une forme spatiale aux distinctions entre groupes de statut et constituent une forme paradigmatique de la ville japonaise d'époque moderne. L'étude d'Edo montre que leur organisation résulte de relations complexes entre administration shogunale et différentes communautés urbaines[47].
Les gusuku d'Okinawa constituent une autre tradition castrale de l'archipel. Leur implantation et leur développement sont étudiés en relation avec la formation de différents pouvoirs politiques pendant la période Gusuku, entre 1200 et 1600. [48]
L'étude des châteaux japonais ne doit donc pas être limitée à l'enceinte fortifiée. Elle doit également considérer les quartiers environnants, les réseaux de circulation et les relations sociales qui structurent les établissements associés aux châteaux.
Comparaison des traditions castrales
modifierIl n'existe donc pas une trajectoire mondiale unique du château allant de la forteresse à la résidence puis au monument historique. Les trajectoires sont multiples et dépendent notamment des structures politiques, des formes de peuplement, des techniques de construction, des usages résidentiels et des transformations territoriales propres à chaque société.
La comparaison internationale conduit ainsi à considérer le château non comme un type architectural universel, mais comme une catégorie permettant d'étudier différentes combinaisons entre fortification, résidence, pouvoir, territoire et habitat. Elle invite également à conserver les termes locaux lorsqu'ils désignent des catégories historiques particulières et à comparer les fonctions et les contextes plutôt que de supposer l'équivalence des bâtiments.
Transformations modernes et patrimonialisation
modifierÀ l'époque contemporaine, les châteaux connaissent des trajectoires différentes. Certains restent habités et sont transformés pour répondre à de nouveaux usages ; d'autres perdent leurs fonctions résidentielles, militaires ou administratives ; certains deviennent des lieux ouverts au public, des institutions culturelles ou des objets de conservation et de restauration.
La patrimonialisation ne constitue donc pas une évolution uniforme du château. Elle correspond à la transformation du statut et des usages d'édifices dont les fonctions anciennes peuvent être conservées, modifiées ou abandonnées.
En France, les fondements de la politique de conservation des monuments apparaissent dès la période révolutionnaire. La création de la Commission nationale des monuments historiques en 1837 constitue une étape importante dans l'organisation de cette politique. La première liste de monuments classés est publiée en 1840 ; d'autres listes sont publiées notamment en 1846, 1862, 1875, 1889 et 1900. La liste de 1862 comprend plusieurs monuments privés[49].
La loi du 30 mars 1887 sur la conservation des monuments et objets d'art ayant un intérêt historique et artistique donne au classement une portée juridique et contribue à structurer l'organisation administrative de la protection et de la restauration des monuments[50].
La protection patrimoniale ne signifie pas nécessairement que l'édifice devient une propriété publique. Les listes historiques comprennent également des monuments privés[49].
Les restaurations du XIXe siècle peuvent également transformer profondément l'apparence des édifices. Le château de Pierrefonds constitue un exemple important : sa restauration par Eugène Viollet-le-Duc commence en 1857 et se poursuit jusqu'en 1879, puis jusqu'en 1885 après sa mort[51].
La patrimonialisation ajoute ainsi de nouvelles fonctions aux constructions castrales. Un château peut devenir simultanément un monument protégé, un objet d'étude, un lieu de visite, un espace culturel et, dans certains cas, une résidence toujours habitée. Ces fonctions contemporaines s'ajoutent aux trajectoires antérieures plutôt qu'elles ne les remplacent selon une séquence universelle.
Notes et références
modifier- ↑ Centre national de ressources textuelles et lexicales, « Château », sur www.cnrtl.fr (consulté le )
- ↑ Stéphane William Gondoin, « Les châteaux forts au temps de Guillaume le Conquérant », Patrimoine normand, no 94, juillet-août-septembre 2015, p. 35-36 (lire en ligne).
- ↑ Gondroin, 2015, p. 35.
- 1 2 Bourgeois 2006.
- 1 2 Mesqui 1993, p. 77-85.
- 1 2 Fournier 1978, p. 210-211.
- 1 2 Debord 2000, p. 18.
- 1 2 Debord 2000, p. 26-27.
- ↑ « Castel », www.cnrtl.fr (consulté le 31 mai 2019).
- 1 2 3 Jean-Pierre Panouillé, Les châteaux forts dans la France du Moyen Âge, Rennes, Éd. "Ouest France", , 125 p. (ISBN 978-2-737-34424-4), p. 7
- ↑ MacLean 2020, p. 29-54.
- ↑ Debord 1981, p. 93
- ↑ Héliot 1965, p. 499.
- ↑ Mesqui 1993, p. 79-80.
- ↑ Debord 1990, p. 55-61.
- ↑ Wheatley 2004, p. 44-77.
- ↑ Mesqui 1995, p. 74-75.
- ↑ Babelon 1989.
- ↑ Sophie Cassagnes-Brouquet, Bernard Doumerc, Les Condottières, Capitaines, princes et mécènes en Italie, XIIIe – XVIe siècle, Paris, Ellipses, , 551 p. (ISBN 978-2-7298-6345-6), De la cité idéale au studiolo (page 399)
- ↑ Chatenet 1992, p. 72-73.
- ↑ Chatenet 1992, p. 73.
- ↑ Chatenet 2002.
- ↑ Chatenet 1992, p. 72-75.
- 1 2 Tiberghien 2002.
- ↑ « Versailles, « capitale » du royaume », sur Château de Versailles (consulté le )
- ↑ Didier 2015, p. 103-127.
- ↑ Fournier 1978.
- ↑ Debord 2000.
- ↑ Coulson 2003.
- ↑ Wheatley 2004.
- ↑ Creighton 2018, p. 355-370.
- ↑ Molero García 2022, p. 141-169.
- ↑ Quirós Castillo et Tejado Sebastián 2012.
- ↑ Toubert 1973.
- ↑ Hubert 2000, p. 584.
- ↑ Bianchi 2026.
- ↑ Ebner 1976, p. 11-82.
- ↑ Patze 1976, p. 421-441.
- ↑ Schwind 1976, p. 85-122.
- ↑ Biller 1998, p. 43-98.
- ↑ Biller 1998, p. 99-207.
- ↑ Biller 1985, p. 27-62.
- 1 2 3 Mesqui et Shotten 2026, p. 485-520.
- 1 2 Kleiss 1990, p. 65-70.
- ↑ Perry 1986, p. 395-396.
- ↑ Hinago 1986, p. 27-80.
- ↑ Gaubatz 2023, p. 629-658.
- ↑ Ladefoged et Pearson 2000, p. 404-412.
- 1 2 « Un peu d'histoire », sur Ministère de la Culture (consulté le )
- ↑ « Les grandes dates des monuments historiques », sur Ministère de la Culture (consulté le )
- ↑ « Un artiste en son temps : Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) », sur Ministère de la Culture (consulté le )
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Jean-Pierre Babelon, Châteaux de France au siècle de la Renaissance, Paris, Flammarion, , 839 p. (ISBN 978-2-7084-0387-1)
- (en) Giovanna Bianchi, « The Castles project: reconstructing chronologies of castles and seigneuries in medieval Italy », Antiquity, vol. 100, no 412, (DOI 10.15184/aqy.2026.10356)
- Luc Bourgeois, « Les résidences des élites et les fortifications du haut Moyen Âge en France et en Belgique dans leur cadre européen : aperçu historiographique (1955-2005) », Cahiers de civilisation médiévale, vol. 49, no 194, , p. 113-141 (DOI 10.3406/ccmed.2006.2935)
- (de) Thomas Biller, Die Burgengruppe Windstein und der Burgenbau in den nördlichen Vogesen : Untersuchungen zur hochmittelalterlichen Herrschaftsbildung und zur Typenentwicklung der Adelsburg im 12. und 13. Jh., Köln, Kunsthistorisches Institut der Universität zu Köln, coll. « Veröffentlichungen der Abteilung Architektur des Kunsthistorischen Instituts der Universität zu Köln », , 395 p., chap. 30
- (de) Thomas Biller, Die Adelsburg in Deutschland : Entstehung, Form und Bedeutung, München, Deutscher Kunstverlag, , 236 p. (ISBN 3-422-06093-6)
- Monique Chatenet, « Le logis de François Ier au Louvre », Revue de l'Art, no 97, , p. 72-75 (DOI 10.3406/rvart.1992.348003)
- Monique Chatenet, La cour de France au XVIe siècle : vie sociale et architecture, Paris, Picard, , 387 p. (ISBN 978-2-7084-0626-1)
- (en) Charles L. H. Coulson, Castles in Medieval Society: Fortresses in England, France, and Ireland in the Central Middle Ages, Oxford, Oxford University Press, , 441 p. (ISBN 0198208243)
- Oliver H. Creighton, « Overview: Castles and Elite Landscapes », dans Christopher Gerrard ; Alejandra Gutiérrez, The Oxford Handbook of Later Medieval Archaeology in Britain, Oxford, Oxford University Press, , 355-370 p. (DOI 10.1093/oxfordhb/9780198744719.013.23)
- André Debord, « Châteaux et pouvoirs de commandement », Archéologie médiévale, vol. 11, , p. 72-123 (DOI 10.3406/arcme.1981.1064)
- André Debord, « Remarques sur la notion de bourg castral », Annales du Midi, vol. 102, nos 189-190, , p. 55-61 (DOI 10.3406/anami.1990.3301)
- André Debord, Aristocratie et pouvoir : le rôle du château dans la France médiévale, Paris, Picard, coll. « Espaces médiévaux », , 238 p. (ISBN 978-2-7084-0601-8)
- Gérard Denizeau, Larousse des châteaux, Paris, Larousse, , 319 p. (ISBN 2-03-505483-4 et 978-2-03-505483-8)
- Frédéric Didier, « Les dépendances en ville du château de Versailles. Vingt années de réflexion et d’action », Versalia, vol. 18, , p. 103-127 (DOI 10.3406/versa.2015.949)
- Herwig Ebner, « Die Burg als Forschungsproblem mittelalterlicher Verfassungsgeschichte », dans Hans Patze, Die Burgen im deutschen Sprachraum, vol. 19,1, Sigmaringen, Jan Thorbecke Verlag, , 11-82 p. (DOI 10.11588/vuf.1976.1.16208)
- Gabriel Fournier, Le château dans la France médiévale : essai de sociologie monumentale, Paris, Aubier-Montaigne, , 397 p. (ISBN 2700701151)
- Thomas Gaubatz, « The Early Modern City in Japan : Volume 2: Early Modern Japan in Asia and the World, c. 1580–1877 », dans David L. Howell, The New Cambridge History of Japan, Cambridge, Cambridge University Press, , 629-658 p. (DOI 10.1017/9781108283748.024)
- Pierre Héliot, « Les châteaux-forts en France du Xe au XIIe siècle à la lumière de travaux récents », Journal des Savants, no 2, , p. 483-514 (DOI 10.3406/jds.1965.1107)
- (en) Motoo Hinago, Japanese Castles, Tokyo, Kodansha International, , 200 p. (ISBN 0-87011-766-1)
- Étienne Hubert, « L'incastellamento dans le Latium. Remarques à propos de fouilles récentes », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 55, no 3, , p. 583-599 (DOI 10.3406/ahess.2000.279865)
- (en) Wolfram Kleiss, « CASTLES », Encyclopaedia Iranica, vol. 5, no 1, , p. 65-70
- (en) Thegn N. Ladefoged et Richard Pearson, « Fortified castles on Okinawa Island during the Gusuku Period, AD 1200–1600 », Antiquity, vol. 74, no 284, , p. 404-412 (DOI 10.1017/S0003598X00059494)
- (en) Simon MacLean, « The Edict of Pîtres, Carolingian defence against the Vikings, and the origins of the medieval castle », Transactions of the Royal Historical Society, vol. 30, , p. 29-54 (DOI 10.1017/S008044012000002X)
- Jean Mesqui, « Les fortifications à l'épreuve de l'artillerie », Bulletin Monumental, vol. 153, no 1, , p. 74-75 (DOI 10.3406/bulmo.1995.3540)
- Jean Mesqui, Châteaux et enceintes de la France médiévale. Tome 2 : De la défense à la résidence, Paris, Picard, , 382 p. (ISBN 2-7084-0444-X)
- (en) Jean Mesqui et Vardit Ruth Shotten, « Crusader Castles in the Levant », dans Gaposchkin, M. Cecilia ; Jotischky, Andrew ; Madden, Thomas F. ; Phillips, Jonathan, The Cambridge History of the Crusades, Cambridge University Press, , 485-520 p. (DOI 10.1017/9781107325401.019)
- Jesús Molero García, « El castillo medieval en la Península Ibérica: ensayo de conceptualización y evolución tipológico-funcional », Vínculos de Historia, no 11, , p. 141-169 (DOI 10.18239/vdh_2022.11.06)
- Hans Patze, « Burgen in Verfassung und Recht des deutschen Sprachraumes », dans Hans Patze, Die Burgen im deutschen Sprachraum. Ihre rechts- und verfassungsgeschichtliche Bedeutung, vol. 19,2, Sigmaringen, Jan Thorbecke Verlag, , 421-441 p.
- (en) John R. Perry, « ARG », Encyclopaedia Iranica, vol. 2, no 4, , p. 395-396
- Charles-Laurent Salch, « Château symbolique. 1. Les modèles impériaux : Châteaux forts d’Europe », Castrum Europe, Strasbourg, no 27, , p. 48 (ISSN 1253-6008, lire en ligne)
- Charles-Laurent Salch, « Le château symbolique 2. Les modèles du royaume : Châteaux forts d’Europe », Castrum Europe, Strasbourg, no 28, , p. 48 (ISSN 1253-6008, lire en ligne)
- Daniel Schweitz, Châteaux et forteresses du Moyen Âge en Val de Loire : Touraine, Anjou, Berry, Orléanais, Vendômois, marche bretonne, Tours, CLD, , 192 p. (ISBN 978-2-85443-490-3)
- Fred Schwind, « Zur Verfassung und Bedeutung der Reichsburgen, vornehmlich im 12. und 13. Jahrhundert », dans Hans Patze, Die Burgen im deutschen Sprachraum. Ihre rechts- und verfassungsgeschichtliche Bedeutung, vol. 19,1, Sigmaringen, Jan Thorbecke Verlag, , 85-122 p.
- Frédéric Tiberghien, Versailles : le chantier de Louis XIV, 1662-1715, Paris, Perrin, coll. « Pour l'histoire », , 378 p. (ISBN 978-2-262-01926-6)
- Pierre Toubert, Les structures du Latium médiéval : le Latium méridional et la Sabine du IXe siècle à la fin du XIIe siècle, Rome, École française de Rome, coll. « Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome », (DOI 10.3406/befar.1973.1242), chap. 221
- (en) Abigail Wheatley, The Idea of the Castle in Medieval England, York, York Medieval Press, , 174 p. (ISBN 978-1-903153-14-7)
- La Nuit des châteaux, 5e édition 2023
Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
- Ressources relatives aux beaux-arts :