Conférence mondiale des travailleuses
La Conférence mondiale des travailleuses est un événement féministe et syndical organisé par la Fédération syndicale mondiale. Elle rassemble des militantes du monde entier qui proposent, à l'issue de chaque édition, des recommandations pour la Fédération syndicale mondiale et l'Organisation internationale du travail. Le but des Conférences est l'inclusion les femmes au mouvement syndical et l'amélioration de leurs conditions de travail.

La première édition de la Conférence mondiale des travailleuses a lieu à Budapest en 1956, la deuxième à Bucarest en 1964, la troisième à Dakar en 2023.
Origines du projet
modifierContexte politique
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La Conférence mondiale des travailleuses de 1956 est organisée en Hongrie, pays qui accueille sa toute première Conférence nationale des travailleuses en 1947. Dans les années 1950, le monde syndical est dominé par les hommes et se concentre sur le sort des travailleurs au sein d'un système capitaliste[1].
Cependant, le syndicalisme féminin et la place des femmes dans les syndicats sont un enjeu majeur des syndicats d'héritage communiste : leur objectif est à la fois de donner envie aux travailleuses de se syndiquer, et de former les femmes déjà syndiquées pour qu'elles deviennent des militantes engagées dans le mouvement ouvrier. Dans les faits, les femmes syndicalistes font du mieux qu'elles peuvent pour faire valoir leur condition propre au sein des luttes ouvrières[1].
La Conférence a lieu en , quelques mois avant la révolution hongroise contre le gouvernement communiste qui, depuis une décennie, plonge le pays dans la misère. Dans ce contexte, la cause des femmes ne trouve pas la sympathie du gouvernement. Les syndicats deviennent alors le seul moyen pour les Hongroises de lutter pour leurs droits[1].
Genèse
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La décision d'organiser la première Conférence mondiale des travailleuses est prise durant une assemblée générale de la Fédération syndicale mondiale (FSM) en 1954, sur la suggestion de Benoit Frachon, alors secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGT)[1]. Dans un premier temps, la ville de Vienne est choisie, mais Budapest est finalement retenue[2]. La FSM est très inquiète de la montée des tensions en Europe qu'elle pense voir déboucher sur une nouvelle guerre mondiale. Pour Louis Saillant, secrétaire général de la Fédération, il est primordial de promouvoir des stratégies permettant l'unité des syndicats et des travailleurs non-syndiqués pour faire face à cette éventualité[1].
L'intégration des syndicalistes africaines est un point majeur pour Louis Saillant, Madeleine Colin et Germaine Guillé qui sont chargées de leur recrutement. La tâche est ardue car les Européens connaissent mal les conditions de travail en Afrique et il est difficile pour les syndicalistes africaines de se déplacer en Europe pour participer à la préparation de l'événement[2].
Le projet reçoit le soutien de Nina Popova, alors présidente de l'Antifascist Committee of Soviet Women (en). Durant les réunions d'organisation de la Conférence, différentes représentantes syndicales d'Europe de l'Est, d'Afrique et d'Asie sont invitées[1],[2]. Maddalena Grassi, responsable du département féminin de la FSM, est très impliquée dans l'organisation de l'événement[2].
Fondements idéologiques
modifierLes principes idéologiques fondamentaux qu'applique la FSM sont l'organisation par le bas et l'unité d'action avec d'autres organismes non affiliés au parti communiste. La FSM indique clairement que les invitations à la Conférence doivent être envoyées aux femmes travailleuses quels que soient leur affiliation syndicale et leur statut dans leurs syndicats respectifs. Le but est de créer un réseau de militants dont les objectifs sont similaires et de déjouer la rivalité politique entre les dirigeants syndicaux au niveau national et local[1].
Luigi Grassi met au point un document énumérant les objectifs de la Conférence. Il s'agit d'abord de rassembler des femmes provenant de pays aux systèmes sociaux différents, pour qu'elles puissent comparer leurs conditions de vie et de travail et développer des amitiés. Dans un second temps, les militants espèrent que l'événement encouragera d'autres travailleuses à se syndiquer, et les syndicats à mettre en place des campagnes de recrutement spécifiques aux femmes[1].
Publiquement, la FSM diffuse trois mots d'ordre : la lutte contre les inégalités économiques, la paix mondiale et le soutien aux pays colonisés dans la lutte pour l'indépendance. Elle invite des représentantes des « pays socialistes, pays capitalistes, et pays colonisés »[2].
La FSM cherche également, en se concentrant sur une alliance féminine internationale, à tempérer les tensions politiques entre les travailleurs de différents pays, dans le contexte de la guerre froide. La Fédération lutte pour que les grands acteurs syndicaux européens puissent tisser des liens en se mettant d'accord sur un sujet qu'elle juge consensuel : l'égalité salariale[1].
La première Conférence (1956)
modifier14-16 juin 1956
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La Conférence a lieu entre le et le . Entre 40 et 49 nations sont représentées. En tout, 500 syndicalistes se rassemblent[3],[4],[5].
Les déléguées conviées n'ont pas toutes des responsabilités importantes au sein de leurs syndicats, mais portent la parole de leurs collègues[4]. La FSM donne aux travailleuses hongroises un rôle de vitrine pour le progrès des pays socialistes, ce qui les empêche de rendre compte des enjeux actuels de la lutte pour leurs droits. Le but est de montrer aux pays capitalistes et coloniaux l'alternative socialiste. Cet écueil est remarqué durant la Conférence par la déléguée hongroise[1].
La Conférence est organisée autour de débats et présentations de rapports faisant état de la condition féminine au sein des sphères syndicalistes. Ces rapports préconisent des attitudes à adopter et des actions ou structures à mettre en place pour résoudre les problèmes soulevés. Le rapport le plus synthétique de l'événement est présenté par Tsune Deushi, et comprend les suggestions suivantes :
- l'inclusion de femmes dans les équipes de direction syndicale au niveau national et international
- une meilleure accessibilité des écoles syndicales pour les femmes
- la création ou l'agrandissement de garderies au sein des locaux syndicaux pour que les femmes puissent s'investir davantage dans le mouvement ouvrier[1].
Impact
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Suite à la Conférence, la FSM prend différentes résolutions pour réformer les syndicats de façon à mieux inclure les travailleuses. La première résolution principale est la féminisation des équipes de direction syndicale qui commence dès le milieu des années 1950. Des femmes syndicalistes deviennent dirigeantes au sein de la FSM : Elena Teodorescu pour la Roumanie, Maddalena Grassi et Teresa Noce pour l'Italie, Germaine Guillé pour la France[1]. Cependant, au sein de la FSM, la question des femmes n'est pas portée par une figure féminine particulière : les membres de la Fédération changent régulièrement au niveau international. Madeleine Colin est toutefois une personnalité importante du combat[6].
La deuxième résolution est d'élever l'importance du travail des femmes dans la politique internationale. Pour ce faire, la Conférence, appuyée par la FSM, propose au directeur général de l'Organisation internationale du travail, l'institution de Comités tripartites pour le travail des femmes. Ces Comités seraient constitués d'experts de l'Organisation internationale du travail, de représentants syndicaux et de représentants patronaux et étatiques.

D'autres résolutions sont prises comme :
- l'intégration des problématiques des femmes au cœur des revendications syndicales
- l'organisation d'un séminaire syndical spécifique pour les femmes
- une grande campagne de recrutement pour intégrer plus de femmes au mouvement ouvrier[1].
Suite à la Conférence, Sigrid Ekendahl (en) demande à la Confédération internationale des syndicats libres le recrutement d'une syndicaliste chargée de faire connaître auprès des syndicats de la Confédération les dispositifs mis en place pour les travailleuses. Marcelle Dehareng est recrutée en 1957. Selon Françoise F. Laot, la Conférence de 1956 est au moins partiellement responsable de la création de ce poste, et donc de la promotion des efforts pour l'intégration des femmes dans le syndicalisme[6].
Pour élire les déléguées qui sont envoyées à la Conférence, et suite à l'expérience qu'elles rapportent, deux syndicats féminins sont créés : l'Union des femmes du Sénégal et le Comité des femmes travailleuses (qui devient l’Intersyndicat des femmes travailleuses en 1958) au Soudan français[2].
Participantes connues
modifier- Jorgelina Martínez (Uruguay)[7]
- Delia Maldonado (Uruguay)[7]
- Anna Leydet (France)[4]
- Simone Cabasud (France)[4]
- Justine Ranivosoa (Madagascar)[4]
- Suzanne Sousadte (Gabon)[4]
- Paulette Kassy (Côte d'Ivoire)[4]
- Marion Liandrat (France)[4]
- Elli Tattari (Finlande)[8]
- Andrée Jeanny (France)[2]
- Fatou Diarra (Sénégal)[2]
- Aïssata Coulibaly (syndicaliste) (Soudan français)[2]
- Émilie Ngo-Toum (Cameroun)[2]
- Jeanne Martin Cissé (Guinée)[2]
- Catherine (Kath) Williams (Australie)[9]
- Cecilia Shelley (Australie)[9]
- Esther Taylor (Australie)[9]
- Flo Davis (Australie)[9]
La deuxième Conférence (1964)
modifierLa deuxième Conférence mondiale des travailleuses a lieu en à Bucarest[6]. Cette fois-ci, les travailleuses des pays socialistes peuvent témoigner plus librement de leurs problèmes au travail[10].
À l'issue des rencontres, la FSM adopte la charte des droits économiques et sociaux des travailleuses, qui prévoit l'alphabétisation, l'éducation et la formation professionnelle des femmes. La Fédération crée également un Comité syndical international sur les problèmes des travailleuses, et essaie de faire adopter par l'Organisation internationale du travail (OIT) des résolutions concernant le travail des femmes (égalité d'accès à la formation, liberté de choix du métier, qualification sur le lieu de travail, etc.)[6]. Une nouvelle proposition de comité tripartite à l'OIT est ratifiée, cette fois-ci entre des représentants de pays aux structures socio-économiques différentes[10].
Les résolutions de la Conférence protègent surtout les droits des mères de famille et des femmes mariées, particulièrement impactées par les inégalités de traitement[10].
Participantes connues
modifierLa troisième Conférence (2023)
modifierLa troisième Conférence mondiale des travailleuses de la FSM a lieu le et à Dakar. Durant l'événement est votée la composition du nouveau Comité des femmes de la FSM[12]. La Conférence est présidée par Pámbis Kyrítsis, Cinzia della Porta et Awa Sy, des cadres syndicales de la FSM[13].
Dans le contexte de la montée en puissance de l'extrême droite, la Conférence conçoit la protection des travailleuses comme une façon de défendre l'intégralité des classes travailleuses. La reconnaissance du télétravail et du travail reproductif est au centre des discussions, ainsi que la distribution genrée des métiers du paramédical[13].
Participantes connues
modifierNotes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 (en) Susan Zimmermann, « Spurring Women to Action? Communist-led Women’s Trade Unionism Between the Hungarian Shop Floor and Top-level Internationalism, 1947 to 1959 », Journal of Contemporary Central and Eastern Europe, vol. 31, no 2, (DOI 10.1080/25739638.2023.2227518, lire en ligne)
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 Pascale Barthélémy, « La guerre froide des Africaines (1956-1960) », dans Sororité et colonialisme. Françaises et Africaines au temps de la guerre froide (1944-1962), Éditions de la Sorbonne, (ISBN 979-10-351-0955-4, lire en ligne)
- ↑ « La conférence mondiale des travailleuses l'ouvrira à Budapest le 14 juin », Le Monde, (lire en ligne
) - 1 2 3 4 5 6 7 8 Georges Beaulieu, « « Quand les femmes s'y mettent », de notre envoyé spécial à Budapest », Antoinette, no 9, (lire en ligne)
- 1 2 Louisette Blanquart, « 8 ans... », Antoinette, no 4, (lire en ligne)
- 1 2 3 4 Françoise F. Laot, « La formation des travailleuses (1950-1968) : une revendication du syndicalisme mondial ? Contribution à une histoire dénationalisée de la formation des adultes », Le mouvement social, vol. 4, no 253, (DOI 10.3917/lms.253.0065)
- 1 2 (es) Lucía Cazet, « Jorgelina Martínez », sur Cuesta Duarte, (consulté le )
- ↑ Georges Beaulieu, « Vive la Conférence Mondiale des Travailleuses ! », Antoinette, no 8, (lire en ligne)
- 1 2 3 4 (en) Jocelynne A. Scutt, Wage Rage for Equal Pay : Australia’s Long, Long Struggle, Palgrave Macmillan, (lire en ligne), p. 167-168
- 1 2 3 4 (en) Josef Ehmer et Carola Lentz, Life Course, Work, and Labour in Global History, Walter de Gruyter, (ISBN 978-3-11-114590-7, 978-3-11-114752-9 et 978-3-11-114796-3, lire en ligne), p. 237-238
- ↑ (en) Saskia Wieringa, Sexual Politics in Indonesia, Palgrave Macmillan, (lire en ligne), p. 205-206
- ↑ (en) « WFTU Announcement on the Completion of the Third Working Women’s Congress », sur Labor Today, (consulté le )
- 1 2 3 4 (en) « LAB has attended the World Federation of Trade Unions’ congress of women trade unionists », (consulté le )