Corruption au Soudan du Sud
La corruption au Soudan du Sud est un phénomène économique, social et politique massif et généralisé. En 2024 et 2025, le Soudan du Sud, un des pays les plus pauvres du monde, occupe la dernière place du classement de l'indice de perception de la corruption de l'ONG Transparency International qui classe un total de 180 pays. Depuis son indépendance obtenue en 2011, le Soudan du Sud n'a jamais dépassé la 171e place de ce classement en 2014.
| Pays | |
|---|---|
| Indice de perception de la corruption |
9 ()[2] |
| Classement international |
181e sur 182[3] (2025) |
La corruption au Soudan du Sud est étroitement liée à l'abondance de ses ressources naturelles, principalement pétrolières, et à sa dépendance économique à l'égard de cette rente. À l'instar de l'Algérie et du Venezuela, les élites politiques sud-soudanaises sont encouragées par cette richesse à maintenir une gouvernance économique opaque afin d'en détourner le maximum pour leur propre compte. La captation de ces revenus et le manque d'investissement qui en résulte dans le développement économique et social ont pour conséquence un maintien du Soudan du Sud à la dernière place d'un autre classement, celui de l'indice du développement humain établi par l'ONU. La corruption au Soudan du Sud a aussi un impact fort sur la liberté individuelle, notamment d'expression, plaçant le pays à la 109e place du classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières.
Mais l'impact le plus grave est sécuritaire, les dirigeants étant particulièrement enclins à recourir à la violence armée pour accaparer les ressources du pays et réprimer toute dissidence. Cette prédation économique provoque une compétition pour le pouvoir, elle-même alimentée par des rivalités ethniques, qui dégénère en une guerre civile dévastatrice qui fait plus de 400 000 morts entre 2013 et 2020. En plus de la crise humanitaire provoquée par ce conflit, celui-ci a aggravé les détournements et pillages pour financer la militarisation de la politique, toujours au détriment des besoins les plus essentiels de la population. Le chercheur Alex de Waal décrit ainsi le Soudan du Sud comme un « marché politique » où la loyauté des chefs militaires « s'achète », et où la rente pétrolière sert à entretenir un « clientélisme armé » plutôt qu'à bâtir des institutions.
En , un rapport de l'ONU dénonce au Soudan du Sud un système mêlant corruption et impunité qui s'auto-alimente. Les institutions chargées de faire respecter l'État de droit et de garantir la transparence démocratique sont délibérément privées des ressources financières, humaines et techniques indispensables à leur bon fonctionnement. Il en résulte un système de gouvernance vidé de sa substance, où les institutions publiques sont incapables ou refusent délibérément de servir l'intérêt général.
Historique
modifierUn État né dans la violence
modifierL'indépendance du Soudan du Sud résulte d'une guerre civile de deux décennies (de 1983 à 2005), qui fait des centaines de milliers de victimes. Cette guerre s'inscrit dans une succession de conflits depuis l'indépendance du Soudan en 1956[4]. Leurs causes sont ethniques, religieuses (le nord étant dominé par un gouvernement arabe et islamiste (en) alors que la population du sud est majoritairement noire et chrétienne) et économiques (le contrôle des ressources naturelles comme le pétrole, l'or, et les terres fertiles)[4].

Mais la rébellion sud-soudanaise dominée par l'Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) de John Garang est elle-même divisée, en proie à des rivalités personnelles et ethniques, notamment entre Dinka et Nuer[5],[6]. Ces tensions provoquent son éclatement au début des années 1990, suivi de guerres intestines meurtrières entre factions rebelles sudistes[5],[6]. En , un accord de paix est finalement signé entre le gouvernement soudanais et la SPLA, ouvrant la voie à l'indépendance du Soudan du Sud[7]. Mais son leader John Garang meurt quelques mois plus tard dans un accident d'hélicoptère[4].
Transition de l'autonomie vers l'indépendance
modifierEntre l'année 2005 marquée par les accords de paix et la mort de John Garang, et l'année 2011 pour laquelle est prévu par ces accords de paix un référendum sur l'indépendance, le Soudan du Sud traverse une phase de transition et d'autonomie[8]. Salva Kiir, proche de John Garang, lui succède à la vice-présidence du Soudan et à la présidence de la région autonome du Soudan du Sud qui existe entre 2005 et 2011[9].

Mais d'ores et déjà, cette succession aggrave les divisions dans le proto-État sud-soudanais[9]. Car Salva Kiir, mal préparé à occuper de telles fonctions, est contesté par une large part de la population[9]. Et tandis que les accords de paix prévoient, pendant cette phase de transition, un partage des revenus pétroliers entre les gouvernements soudanais et sud-soudanais, des détournements massifs sont déjà constatés[9]. Les membres du gouvernement sudiste s'octroient des salaires très élevés avec la rente pétrolière, et se constituent des patrimoines de biens mal acquis qui démontrent une rémunération cachée bien plus importante[10]. Parallèlement, les violences inter-ethniques s'accroissent fortement et font des milliers de victimes[11].
Guerre civile sud-soudanaise
modifierLe , le « plus jeune pays du monde » proclame son indépendance et Salva Kiir en prend la présidence. Né dans la violence, ce pays hérite d'une situation économique chaotique, ainsi que d'une société militarisée, divisée, et profondément inégalitaire[12]. Sa classe politique regroupe d'anciens généraux de la SPLA, parfois rivaux, entre lesquels de fortes tensions persistent[12]. Suivant un schéma classique lorsque la décolonisation est obtenue par la force, la population, qui n'a jamais connu la démocratie, se voit imposer une gouvernance autocratique par les vétérans de sa « guerre d'indépendance »[12].

En , Salva Kiir limoge son vice-président Riek Machar, ancien belligérant sécessionniste de la SPLA, après que celui-ci ait fait état de son ambition de briguer la présidence lors des élections prévues en 2015[13]. Leur rivalité à la fois personnelle et ethnique (dinka et nuer) dégénère six mois plus tard lorsqu'une fusillade éclate dans la capitale Djouba entre des partisans de ces derniers[13]. Salva Kiir dénonce une tentative de coup d'État de son ancien vice-président, qui de son côté dénonce une tentative du président de le faire assassiner pour éliminer son principal opposant politique[13]. Des sources américaines confirment sa version, considérant qu'il s'agit d'un auto-coup d'État de Salva Kiir pour verrouiller son pouvoir[13].

Pendant six ans, le Soudan du Sud est dévasté par une guerre civile qui fait au moins 400 000 morts[14]. Il est rapidement avéré que le contrôle des ressources pétrolières en est l'un de ses enjeux centraux, et que plusieurs chefs des différentes factions continuent de s'enrichir pendant que les massacres se multiplient[10]. En 2018, un accord de paix est finalement signé entre Salva Kiir et Riek Machar, prévoyant le retour de ce dernier à son poste de vice-président[14].
Un accord de paix fragile et menacé
modifierLa persistance de combats dans les jours qui suivent cet accord[15], et la formation en 2020 d'un nouveau groupe rebelle démontrent la persistance de fractures dans la classe politique et la société sud-soudanaise[16], malgré la réintégration de Riek Machar au gouvernement[14]. En 2021, l'ONU affirme que neuf des dix États du Soudan du Sud gardent « des niveaux de violence alarmants »[17]. Surtout, des observateurs internationaux accusent les autorités de « saper délibérément » ces accords sur certains points clés comme l'organisation d'élections libres, et une meilleure transparence dans la gestion des finances publiques[12]. Le refus de ces dernières de démocratiser la gouvernance et la répartition des revenus du pétrole montre à quel point autoritarisme, corruption, et guerre sont liés dans un cercle vicieux[18]. L'unification des forces armées n'ayant pas eu lieu, chaque camp conserve ses hommes, ses armes et sa chaîne de loyauté, ce qui entretient un risque de reprise du conflit[19].

En , le pape François se rend à Djouba, où il fait part de sa déception au gouvernement sud-soudanais face à l'enlisement du processus de paix[20]. Il y énumère les causes des dysfonctionnements du pays : « Circuits financiers injustes, intrigues cachées pour s’enrichir, affaires clientélistes, manque de transparence : voilà le fond pollué de la société humaine, qui prive des ressources nécessaires ceux qui en ont le plus besoin »[20].
Reprise des affrontements en 2025
modifierEn , dans l'État du Nil Supérieur, des combats reprennent entre l'armée et des groupes armés identifiés comme l'« armée blanche Nuer », considérés comme loyaux à Riek Machar[21]. Comme en 2013, chaque camp accuse l'autre d'avoir entamé les hostilités[21]. Riek Machar, désigné par Salva Kiir responsable de ces affrontements qui font 250 morts, est de nouveau démis de ses fonctions, arrêté et incarcéré[14]. Plusieurs analystes internationaux considèrent néanmoins que ces troubles sont liés à la volonté du président d'imposer un successeur de son choix, et en amont d'écarter une nouvelle fois son principal opposant[14]. Cette dérive autoritaire menace le pays d'un nouvel embrasement[14].
Analyse
modifierUn État inachevé malgré son indépendance
modifierUne indépendance précipitée et controversée
modifierDès l'indépendance du Soudan de l'Empire britannique en 1956, une partie de la classe politique sud-soudanaise réclame une sécession de ce territoire[22]. Cette volonté sécessionniste n'est pas unanime au sud, mais elle déclenche une série d'insurrections et deux guerres civiles, de 1955 à 1972, puis de 1983 à 2005[22]. Le processus de paix dans la seconde guerre civile soudanaise s'enclenche au début des années 2000, à la suite de fortes pressions des États-Unis sur la junte militaire au pouvoir[4]. Le président soudanais Omar el-Bechir, qui avait accueilli le terroriste islamiste Oussama ben Laden à Khartoum entre 1992 et 1996, se retrouve sous la menace d'une intervention militaire américaine après les attentats du 11 septembre 2001[4].

Craignant pour sa survie, il accepte une paix très favorable à la rébellion sudiste, lui accordant une autonomie, notamment législative (non-application de la Charia), un partage équitable des revenus du pétrole et une participation aux décisions politiques du Soudan[9]. 28 % des sièges au Parlement de Khartoum et 28 % des portefeuilles au gouvernement soudanais, ainsi que la vice-présidence, sont réservés à des Sud-Soudanais[9]. Un référendum pour l'indépendance du Soudan du Sud est également promis par ce traité, mais celle-ci n'est alors souhaitée par aucun des signataires[9]. Ni par Omar el-Béchir qui y perdrait la quasi-totalité des ressources pétrolières du Soudan, ni par John Garang, satisfait de cet accord, et conscient des difficultés d'établir des institutions étatiques robustes, fiables, et acceptées par une population divisée[23]. Le , il affirme sa loyauté au Soudan en déclarant : « Moi, John Garang de Mavior, je jure devant Dieu tout-puissant qu'en ma qualité de premier vice-président de la république du Soudan, je serai fidèle et ferai allégeance à la république du Soudan[24]. »
Mais sa mort trois semaines plus tard bouleverse ses ambitions d'un Soudan unifié, pluraliste et pacifié[9]. Son bras droit Salva Kiir, qui lui succède à la tête de la région autonome du Soudan du Sud et à la vice-présidence du Soudan, encourage la voie du séparatisme[9]. Pourtant, sa personnalité comme ses choix de gouvernance confirment les craintes de John Garang[9]. L'ancien ambassadeur de France au Soudan Michel Raimbaud décrit ainsi son manque de légitimité : « n’ayant ni l’envergure intellectuelle, ni le charisme de son prédécesseur, il doit se composer et imposer face à ses troupes, et face à la population sudiste »[9]. En janvier 2011, celle-ci, considérant ce référendum comme une fenêtre d'opportunité étroite et historique de s'émanciper de la tutelle de Khartoum, vote très majoritairement pour la sécession[22].
De la rébellion à la dictature
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Une fois l'indépendance du Soudan du Sud proclamée six mois plus tard, ses institutions étatiques sont largement inachevées, et leurs principes démocratiques presque inapplicables[8]. Certains observateurs internationaux présents sur place, parmi les plus pessimistes, disent même pouvoir écrire à partir de leurs analyses « le parfait traité pour bâtisseurs d’État faillis, mort-nés »[22]. D'une part les guerres intestines qui opposaient les chefs des différentes factions rebelles sudistes se perpétuent dans sa classe politique[12]. D'autre part, celle-ci se compose d'anciens chefs militaires aguerris, mais inexpérimentés en politique, n'ayant connu que la guerre, mais jamais la démocratie[25]. Même la ville de Djouba, choisie comme capitale du Soudan du Sud, échappait à leur contrôle jusqu'aux accords de paix[26].
Cette indépendance précipitée et controversée aboutit à un État peu doté en institutions de gouvernance, de répartition et de contrôle du pouvoir[11]. La séparation des pouvoirs n'y est donc pas respectée puisque celui-ci est fortement concentré entre les mains de l'exécutif et d'un parti politique, le Mouvement populaire de libération du Soudan[8],[26]. Ce dernier, à l'instar d'autres partis africains comme le Front de libération nationale (en Algérie) et l'Union nationale africaine du Zimbabwe, tire de son statut de « libérateur » une légitimité politique qu'il considère comme exclusive[27]. En 2011, la présidence et la vice-présidence du gouvernement, ainsi que 88 % des postes ministériels et 94 % de ceux de l'Assemblée législative, dont la présidence, sont occupés par des membres de ce parti[22]. Le gouvernement bénéficie en outre de la loyauté de l'État-major de l'armée[22], d'une grande partie de secteur privé et de la majorité des médias[26].
En 2012, un journaliste local analyse l'absence de systèmes de contrôle et de contre-pouvoirs comme un héritage de la culture de guerre : « Ces gens, à l'époque, collectaient les impôts et géraient la richesse sans rendre de compte à personne, ils font pareil au gouvernement maintenant[25]. » L'année suivante, un rapport du Centre d'études stratégiques de l'Afrique décrit un fonctionnement « militaire » du pouvoir au sein duquel le débat est impossible et la dissidence n'est pas tolérée[26]. Les auteurs, relativement indulgents envers le Soudan du Sud en raison de sa « jeunesse », déplorent néanmoins une volonté de bloquer toute réforme[26] :
« Il n’est pas surprenant que la plupart des institutions de reddition de comptes du Soudan du Sud soient à l’état embryonnaire. […] Malheureusement, plutôt que d’investir du temps et des ressources dans la création de tels mécanismes au début de la transformation du Soudan du Sud, les politiques publiques les ont trop souvent sapés. »
Les premières élections libres, un mirage sans cesse repoussé
modifierCet immobilisme dans la démocratisation du pouvoir et des affaires publiques se perpétue depuis lors[28], un constat partagé et dénoncé notamment par le pape François en 2023[20], et par l'ONU en 2025[29]. Depuis le référendum d'indépendance en 2011, le pays n'a jamais connu d'élection libre, et son gouvernement est accusé de les repousser tout en réprimant l'opposition politique pour s'accrocher au pouvoir[30]. La dernière date programmée d'élections présidentielles est le [28].
Mais comme plusieurs opposants (dont le principal, Riek Machar) sont en détention, le gouvernement semble s'assurer en amont que le pluralisme ne sera pas respecté[31],[32]. En août 2026, le haut fonctionnaire de l'ONU Barney Afako met en garde contre la « trajectoire extrêmement dangereuse » du Soudan du Sud qui « ne peut pas construire un avenir démocratique en excluant ceux avec lesquels il est en désaccord »[32]. Cette mise en garde concerne la mise à l'écart de candidats, mais aussi de la population dont « des pans importants restent exclus d’une participation politique significative »[32]. En cause, l'insécurité et les inondations qui risquent d'empêcher plus de la moitié de la population sud-soudanaise de se rendre aux urnes, si ces élections étaient maintenues à cette date[33].
Enfin, comme pour l'ensemble des affaires publiques, la corruption prive les autorités des moyens nécessaires à l'organisation d'un tel scrutin, dont le coût est estimé à 250 millions de dollars[33]. Djouba sollicite une aide financière et technique auprès de plusieurs partenaires internationaux, mais ces derniers exigent des garanties de transparence, et craignent que ces élections soient un prétexte pour obtenir des fonds qui seront ensuite détournés[33]. Selon l'ONU, l'approche de la date de ces élections est concomitante avec d'une part une hausse du risque de reprise du conflit, de la corruption et de la gouvernance exclusive, et d'autre part un affaiblissement des institutions et des garde-fous comme la surveillance du cessez-le-feu et un dialogue politique inclusif[32].
La malédiction des ressources naturelles
modifierLien entre dépendance pétrolière et « kleptocratie »
modifierLe gouvernement du Soudan du Sud a déjà reconnu lui-même être à la tête de l'État « le plus dépendant au monde de ses ressources pétrolières »[34]. En 2025, ces dernières pèsent pour plus de 80 % de ses exportations, 60 % de son PIB, et plus de 85 % de ses recettes publiques[34]. Le pays est victime de la malédiction des ressources naturelles[35] dont l'un des symptômes est une corrélation entre une abondance de ressources naturelles et un niveau élevé de corruption[36],[18]. Ce lien s'explique tant par son économie que par la psychologie de ses dirigeants qui, se sachant à la tête d'un territoire riche en ressources naturelles, sont incités à une gestion opaque afin d'en détourner le maximum pour s'enrichir[36],[18]. Le fait que l'État tire ses revenus d'une rente, et non de taxations (sur les revenus, les patrimoines, ou la consommation), le rend indifférent à la situation économique de sa population[37]. Dès lors qu'il est établi par une classe dirigeante que le pouvoir politique lui apporte des avantages économiques significatifs, celle-ci va tenter de le garder pour en bénéficier le plus possible[37]. Il y a donc aussi un lien de corrélation élevé entre niveau de corruption et dérive autocratique[18],[37], dont le Soudan du Sud est une illustration depuis son indépendance[34],[35]. En 2026, dans la perspective des élections présidentielles prévues en décembre, un évêque sud-soudanais alerte sur le fait qu'« une défaite électorale (du camp gouvernemental) pourrait être interprétée non comme une alternance, mais comme une menace existentielle pour tout un réseau politique et militaire »[19]. Ce dernier pourrait être tenté de prendre les armes pour rester au pouvoir[19].
Une administration opaque pour faciliter ces détournements
modifierSelon une enquête du média Afrik.com reprenant et synthétisant des informations de l'ONU, le ministère du Pétrole du Soudan du Sud a mis en place un système pour capter les recettes de la vente des hydrocarbures avant qu'elles n'atteignent les caisses de l'État[31]. Ces dernières sont ensuite reversées sur des comptes offshore majoritairement situés aux Émirats arabes unis[31]. Ironie de la situation, le gouvernement du Soudan du Sud a aussi accepté en mai 2025 d'ouvrir un compte à la First Abu Dhabi Bank pour y gérer l'argent public de façon transparente pour la communauté internationale[31],[38]. Mais seule une part infime des revenus du pétrole y est effectivement reversée, tandis que la majorité est virée sur d'autres comptes clandestins[31],[38]. En outre, une partie du pétrole sud-soudanais est directement prélevé sur les sites d'extraction, puis utilisé comme une « monnaie parallèle » soustraite au contrôle budgétaire[31]. La puissance, l'autonomie politique et l'opacité du ministère du Pétrole sont telles que cette institution est qualifiée d'« État dans l'État », imperméable à tout contrôle[39].
Lien entre ressources pétrolières et violences
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Le lien entre la violence et les gisements pétroliers au Soudan du Sud a été observé bien avant son indépendance[23]. Leur découverte, dans les années 1970, est la cause principale de la reprise de la guerre civile en 1983[23]. Gaafar Nimeiry, arrivé à la tête du Soudan en 1971, révoque la semi-autonomie qu'il avait accordée au Soudan du Sud lors des précédents accords de paix pour en prendre le contrôle[4]. En réaction, la population sud-soudanaise se révolte, avant que John Garang, officier de l'armée soudanaise originaire du sud, prenne la tête de sa principale force rebelle armée, la SPLA[4]. Après l'indépendance du Soudan du Sud, des tensions persistent entre les deux pays au sujet du tracé de leur frontière, et de la répartition des revenus du pétrole qui transite par le territoire du Soudan vers la mer Rouge[8]. Des tensions persistent aussi au Soudan du Sud après son indépendance, entre belligérants d'une rébellion sud-soudanaise qui n'a jamais été unifiée, et pour qui le contrôle des ressources pétrolières reste un enjeu stratégique[10].

En 2016, le média d'investigation The Sentry analyse la guerre civile en cours depuis trois ans en affirmant qu'elle « n'est pas le résultat d'une vendetta entre deux hommes [Salva Kiir et Riek Machar]. Le principal catalyseur est la compétition pour le contrôle des biens de l'État et des abondantes ressources naturelles du pays entre leurs réseaux kleptocratiques rivaux »[10]. Il est en effet notable qu'une grande partie des combats se concentrent dans les États sud-soudanais riches en hydrocarbures, comme l'État d'Unité, point de départ du « Greater Nile Oil Pipeline »[10],[40]. Le même rapport dénonce le comportement des belligérants qui exploitent et entretiennent les divisions ethniques afin d'attiser un conflit qui sert leurs intérêts financiers personnels[10]. Réciproquement, la guerre elle-même aggrave ces détournements[41]. En 2017, un rapport de l'ONU révèle que les recettes pétrolières, qui dépassent 240 millions de dollars entre mars et octobre 2016, ont été en quasi-totalité dépensées par le gouvernement de Salva Kiir dans l'achat d'armes pour lutter contre la rébellion de Riek Machar[41].
Ethnicité, clientélisme et corruption
modifierUne mosaïque au cœur de la guerre
modifierTout au long de l'histoire du Soudan, le caractère multiethnique de sa population a été une des raisons des multiples guerres civiles qui s'y sont déroulées[22]. Les conflits ethniques se sont concentrés au Soudan du Sud, mais aussi dans d'autres régions comme le Darfour et les monts Nouba[22]. À lui seul, le Soudan du Sud compte une soixantaine d'ethnies, les Dinkas et Nuers sont les deux principales[26].

Pendant les guerres civiles soudanaises, différentes factions ont cherché à renforcer leur influence au sein du mouvement indépendantiste sud-soudanais[22]. Au début des années 1990, les belligérants rebelles sud-soudanais Riek Machar (d'ethnie Nuer) et Lam Akol (d'ethnie Shilluk) désertent la SPLA et fondent leurs propres factions : la « SPLA-Torit » et la « SPLA-Nasir »[5],[6]. Cette scission dégénère en affrontements armés et meurtriers entre groupes rebelles rivaux[5],[6], attisés par la junte soudanaise saisissant l'occasion de diviser pour mieux régner[26]. Omar el-Béchir obtient même le ralliement de Riek Machar qui devient son conseiller jusqu'en 2000[42]. Le rival sudiste de ce dernier Salvaa Kiir choisit, lorsqu'il arrive au pouvoir en 2005, d'imposer une ligne suprémaciste dinka, au détriment des autres ethnies, aggravant les divisions et la défiance dans la population[9],[43].
Depuis lors, son gouvernement, se sachant largement illégitime et contesté, sait que ce n'est que par la répression ou en achetant la loyauté de « seigneurs de guerre » influents qu'il pourra se maintenir au pouvoir[11]. Cette dynamique favorise le développement de réseaux clientélistes : des dirigeants peuvent distribuer des postes et des ressources publiques en échange de fidélités politiques et militaires[11]. Par exemple, depuis 2025, l'armée sud-soudanaise intègre dans ses rangs les milices « Agwelek », alors que ces dernières conservent leurs propres commandants et systèmes hiérarchiques[19].
... attisée et instrumentalisée politiquement
modifierNéanmoins, ces fractures ethniques sont considérées par certains chercheurs comme construites et entretenues artificiellement par les belligérants rivaux, dans le but de dominer chacun une part de la population loyale et facile à mobiliser[44].

Contrairement à des forces armées professionnelles qu'il faudrait rémunérer, nourrir, et équiper, certaines populations peu éduquées sont malléables et réactives aux discours idéologiques attisant la peur de « ce qu'il adviendra si mon adversaire arrive au pouvoir »[45]. La majorité des Sud-soudanais, jeune, n'a connu que la guerre et garde à sa disposition de grandes quantités d'armes qui ont inondé ses villages pendant des décennies[26].
Autre preuve que ces fractures ne sont pas immuables, il arrive que certaines milices changent d'allégeance pour un autre belligérant plus offrant après l'avoir combattu, démontrant que le ciment de ces groupes armés est moins ethnique, que clientéliste[44]. Le principal carburant de ces conflits étant toujours la rente pétrolière, disputée par les dirigeants, puis partiellement reversée à leurs « troupes »[44]. Cette fragmentation des forces armées permet à chaque camp de se confronter localement à l'autre sans lui déclarer officiellement la guerre[19]. Mais même après avoir été attisées artificiellement, ces fractures se matérialisent parfois en suivant le schéma d'une prophétie autoréalisatrice : chaque accusation envers l'autre, fondée ou non, justifie des massacres, suivis de représailles[43].
Une économie clientéliste
modifierLe clientélisme se manifeste ainsi non seulement dans les relations entre responsables politiques, militaires et groupes armés, mais également dans l'attribution des marchés publics et dans les relations entre l'État et le secteur privé[46]. Pour s'assurer de la loyauté des principales entreprises du pays, le gouvernement sud-soudanais entretient avec elles des relations économiques privilégiées, dans un cadre largement soustrait à la concurrence[38]. La préférence ethnique ou tribale y est fréquente, ainsi que le népotisme dans les recrutements comme dans les contrats publics[46]. Ces derniers sont donc octroyés sans appel d'offres, pour des montants très supérieurs aux prix du marché, et souvent même supérieurs aux budgets établis en amont pour ces commandes[38]. En outre, une partie des paiements est versée sur des comptes offshore ou en espèces, voire parfois en nature sous forme de pétrole brut, rendant opaques les véritables transactions[38]. Selon un rapport du Groupe d'experts sur le Soudan du Sud (une instance onusienne) publié en 2026, certaines entreprises privées sud-soudanaises reçoivent d'importants versements pour la fourniture de biens et services dont la nature n'est pas précisée dans les contrats[38]. En mars 2026, le ministre sud-soudanais des Finances et de la Planification reconnait devant le Parlement : « Le budget est mis dans un panier, certaines personnes puissantes reçoivent le panier tout entier, prennent tout ce qu’il contient, et le dépensent[38]. »
Complicité d'acteurs étrangers
modifierEn , le rapport du média américain The Sentry dénonce le comportement d'entreprises étrangères au Soudan du Sud : « Les hauts responsables [sud-soudanais] ne pourraient prospérer sans l’aide de banquiers internationaux, d’hommes d’affaires, d’entreprises, de courtiers en armement et d’avocats qui facilitent leurs agissements[10]. »
D'une part, il est fréquent que les compagnies étrangères, notamment pétrolières, qui opèrent au Soudan du Sud acceptent de verser leurs paiements sur les comptes bancaires personnels de dirigeants sud-soudanais[10],[41]. En décembre 2025, le gouvernement sud-soudanais a résilié un contrat avec plusieurs compagnies aériennes émiraties leur donnant un « droit de survol » de son espace aérien, puis l'a secrètement renouvelé en leur imposant d'effectuer leurs paiements à Capital Pay Trust, une société proche de plusieurs responsables gouvernementaux[38].
D'autre part, le rapport met en cause les banques étrangères qui acceptent ces ouvertures de compte et ces transferts de fonds illégaux effectués avec une « facilité déconcertante »[10]. Les banques incriminées sont majoritairement situées au Kenya, à l'instar des biens mal acquis rapportés, et dans une moindre mesure, en Ouganda[10]. Des enquêtes ultérieures de l'ONU dénoncent la complicité d'autres sociétés situées aux Émirats arabes unis[31].
Le rapport met enfin en cause des fournisseurs étrangers d'armes et d'équipements parapétroliers livrant la junte sud-soudanaise pour lui permettre de se maintenir au pouvoir[10]. Certains de ces équipements civils et militaires, majoritairement exportés par d'anciens pays soviétiques, seraient directement échangés contre du pétrole brut[10]. Selon l'ONU, d'autres seraient loués par l'armée ougandaise, pays allié du Soudan du Sud et de son gouvernement[47].
Conséquences
modifierConséquences économiques
modifierSous-investissement dans l'économie sud-soudanaise
modifierAyant traversé des guerres multiples et destructrices pour sa population et son territoire, le Soudan du Sud est né sur des bases économiques fragiles avec des infrastructures quasiment inexistantes[48]. Ses abondantes ressources naturelles comparées à la taille de sa population (une douzaine de millions d'habitants), auraient pu lui permettre de se développer grâce à une politique économique interventionniste et redistributive[29]. Mais au lieu de cela, l'accaparement de ses recettes publiques par ses dirigeants provoque un sous-investissement dans son économie qui empêche d'autres secteurs que le pétrole de se développer[29]. L'un des cas les plus flagrants est le programme « Oil for Roads », censé relancer la croissance en équipant le territoire en infrastructures par des grands travaux[29]. Mais alors qu'entre 2021 et 2024, 2,2 milliards de dollars ont été alloués à ce projet, à peine une centaine de kilomètres de routes a effectivement été construite en 2025, soit moins de 5 % du chantier prévu, tandis que plus des trois quarts de son budget ont été détournés[29]. En comparaison, le « Ministère des Affaires présidentielles » aurait dépensé, pendant l'exercice 2024-2025, plus de 3,5 milliards de dollars, soit près de 60 fois son budget approuvé[38]. Une anomalie de cette ampleur ne relève pas d'un dépassement administratif, mais suppose des transferts hors-budget massifs, et une comptabilité intégrant des dépenses non vérifiées[49].
Appauvrissement et précarisation des travailleurs
modifierLe secteur pétrolier étant peu créateur d'emplois, la plupart de la population active sud-soudanaise, peu qualifiée, travaille de façon informelle dans le secteur primaire : l'agriculture, l'élevage, l'exploitation forestière, et la pêche[48],[40]. Le manque d'investissement maintient une productivité faible, ce qui rend ces activités intensives en main-d'œuvre, mais peu créatrices de valeur ajoutée[48]. Ce décalage est visible en comparant la part des ménages sud-soudanais qui dépendent de ces secteurs pour vivre (plus des trois quarts), et leur part cumulée dans le produit intérieur brut du pays (moins de 15 %)[48]. Le secteur secondaire est lui quasiment inexistant[48].
Du côté des fonctionnaires, le détournement des ressources financières publiques les prive d'une partie de leur salaire, qui ne leur est parfois pas versé pendant plus d'un an[46]. Cette privation financière les incite à chercher d'autres sources de revenus, soit en exerçant d'autres activités professionnelles, soit en percevant des pots-de-vin[46]. Dans un autre cercle vicieux classique, la « grande corruption » alimente la « petite corruption »[46]. Par exemple, les policiers sont nombreux à se poster à la circulation à la recherche de la moindre infraction pour empocher la contravention[46]. S'agissant des forces armées, sous-payées et sous-équipées, il leur est plus avantageux de se mettre au service d'une milice clanique que d'un pouvoir régalien défaillant[45]. Selon l'ONU, certains soldats, privés de salaires, participent au pillage de ressources naturelles qu'ils sont censés protéger, comme les forêts et les mines, dont le bois et les minerais sont revendus en contrebande vers l'Ouganda[38].
Les services publics « civils » sont aussi concernés[46]. En février 2023, Salva Kiir ordonne l'instauration de l'éducation primaire et secondaire gratuite, mais comme le budget nécessaire à cette mesure n'a jamais été versé, les enseignants doivent faire payer les inscriptions, ou abandonner leur poste[50],[51]. L'absentéisme y est dès lors élevé comme dans tous les secteurs de la fonction publique[46]. Certains témoignages locaux l'expliquent par l'impossibilité pour certains fonctionnaires de payer les transports pour se rendre à leur lieu de travail[46]. D'autres évoquent l'impossibilité de concilier leurs emplois publics avec les activités professionnelles parallèles dont ils dépendent pour vivre[46]. Même certains diplomates sud-soudanais, en poste dans les capitales de pays développés, subissent des privations de salaires et sont contraints d'y exercer un deuxième emploi pour assumer le coût local de la vie[52].
Conséquences monétaires
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Les détournements des devises étrangères obtenues par la vente de pétrole privent la banque centrale du Soudan du Sud des revenus qui devraient alimenter ses réserves, ce qui provoque une instabilité, et à long terme un effondrement de la livre sud-soudanaise[39]. L'inflation qui en résulte appauvrit davantage la population[46].
Conséquences sociales
modifierAppauvrissement de la population
modifierLa corruption au Soudan du Sud impacte lourdement le niveau de vie de sa population, privée de biens et services essentiels comme l'alimentation, la santé, et l'éducation[29]. Non seulement les budgets publics annoncés sont très insuffisants, mais les montants réellement alloués à ces postes sont très en dessous de ces annonces[29]. Par exemple, entre 2020 et 2024, le ministère de la Santé n'a reçu que 19 % du budget prévu (soit 0,7 % des dépenses publiques), tandis que le ministère de l'Agriculture et de la Sécurité alimentaire n'a reçu que 7 % du sien (0,4 % des dépenses publiques)[29],[51]. Selon l'ONU, par sa négligence extrême, l'État a « de facto délégué ses obligations à des donateurs étrangers, qui dépensent plus que le gouvernement pour répondre aux besoins fondamentaux »[12],[51]. Un chiffre onusien l'illustre : entre 2011 et 2025, le pays a reçu davantage de fonds grâce à l'aide internationale au développement (27,5 milliards de dollars), que grâce à la vente de son pétrole (25,2 milliards de dollars)[53].
Pire, des enquêteurs de l'ONU ont alerté sur le fait que les dirigeants sud-soudanais étendent leur comportement de prédateur économique à l'aide humanitaire internationale qui est entravée, taxée et détournée[38]. Les postes de contrôle, nombreux sur le territoire, sont autant d'occasions de racketter les ONG opérant au Soudan du Sud[38]. En décembre 2025, une douzaine de bateaux transportant du matériel humanitaire restent bloqués au port fluvial de Malakal pendant des semaines, en raison d'exigences fiscales multiples et exagérées[38]. Une autre façon de procéder est d'imposer aux ONG des services de transport et de sécurité pris en charge et surfacturés par des sociétés proches des responsables politiques[38]. Si leur objectif principal est d'en faire des sources de revenus supplémentaires au détriment de la population, ces entraves sont aussi un moyen de consolider leur pouvoir[54]. Selon l'ONU : « Le Soudan du Sud a une longue histoire d'instrumentalisation de l'aide alimentaire à des fins politiques et militaires : son appropriation comme butin pour inciter ou récompenser la violence, pour soutenir les forces armées, et pour affaiblir les opposants notamment en appauvrissant les populations civiles[54]. »
Conséquences humanitaires
modifierEn conséquence de ces multiples privations imposées à la population, l'indice de développement humain du Soudan du Sud (qui analyse le PIB par habitant, l'espérance de vie à la naissance et le niveau d'éducation) est l'un des plus bas du monde[29]. En 2025, selon l'ONU, l'espérance de vie au Soudan du Sud est de 55 ans, tandis que plus de la moitié de la population souffre d'insécurité alimentaire aiguë[54],[51]. Elle est l'une des plus touchées au monde par le virus Ebola, le paludisme (2,8 millions de cas sont recensés en 2022), le choléra, la tuberculose, l'hépatite et le VIH, en raison du manque d'accès aux soins et à l'hygiène[54],[51]. Les femmes et les filles sont plus susceptibles de mourir de causes liées à la grossesse que partout ailleurs dans le monde, ce qui reflète les effets cumulatifs d'inégalités fondées sur le sexe et du manque de soins de santé reproductive[54],[51]. La mortalité infantile frappe 10 % des enfants de moins de cinq ans, soit l'un des niveaux les plus élevés au monde[54],[51]. Enfin, s'agissant de l'éducation, l'ONU estime en 2025 que près de 2,6 millions d'enfants âgés de 6 à 17 ans ne sont pas scolarisés, tandis que selon l'UNICEF, les taux de scolarisation sont de 37,6 % dans le primaire et de 5,2 % dans le secondaire[54],[51].
Conséquences sécuritaires
modifierLiens entre corruption et guerre civile
modifierL'accaparement des ressources naturelles du Soudan du Sud par ses élites politiques alimente entre elles des guerres intestines qui s'enchaînent de façon quasiment interrompue depuis des décennies. En 2013, un rapport du Centre d'études stratégiques de l'Afrique déplorant l'état largement inachevé des institutions du pays malgré son indépendance, décrit ainsi ses pouvoirs régaliens[26] :
« Ni la SPLA, ni la Police nationale n’ont fait des progrès notables pour devenir des services de sécurité professionnels et neutres politiquement. Tous deux ont en général des forces non entraînées, illettrées et mal équipées issues de diverses fusions de la SPLA et d’autres groupes armés qui existaient pendant la guerre. Les citoyens les considèrent en général comme des sources d’insécurité, et non pas de protection. »
En outre, les malversations des responsables sud-soudanais avec leurs réseaux clientélistes et ethniques aggravent la défiance des minorités qui faisait courir, avant même l'indépendance, le risque d'un éclatement[11]. La guerre civile sud-soudanaise qui fait plus de 400 000 morts entre 2013 et 2020 est l'une des manifestations les plus violentes de ces dysfonctionnements[14]. Cette guerre, ainsi que la reprise des hostilités depuis 2025, ont toutes deux pour origine des tentatives de Salva Kiir de verrouiller son pouvoir en écartant une opposition politique encombrante, afin de protéger son accès privilégié à la rente[13],[14].
Autres conséquences sécuritaires
modifierOutre la violence directement exercée contre les populations, la corruption a aussi des conséquences sécuritaires accidentelles en raison des négligences qui en résultent. Dans un pays très exposé aux inondations, le gouvernement du Soudan du Sud a plusieurs fois annoncé des programmes de construction de digues et de systèmes de drainage pour en protéger ses habitants[55]. Mais à cause des multiples détournements d'argent public, seule une infime partie des infrastructures promises voit réellement le jour, laissant les populations vulnérables aux aléas climatiques[55],[40]. En plus de leur conséquences destructrices immédiates, les inondations créent des points d'eau stagnante qui intoxique pendant des mois ceux qui en boivent et consomment les poissons[40].
Dans l'État d'Unité, le pétrole est une malédiction pour les populations, non seulement en raison des violences exercés par les factions qui souhaitent le contrôler, mais aussi pour les conséquences sanitaires de son exploitation[40]. À cause de la corruption, de nombreux puits pétroliers, une fois les gisements épuisés, sont laissés à l'abandon avec leurs bassins de rétention[40]. Lors des inondations, ces derniers sont submergés, ce qui disperse des substances toxiques qui se déposent dans les sédiments et infiltrent les sols[40].
En , l'ONG Transparency International dénonce le détournement, par la corruption, de ressources financières censées être affectées à la lutte contre le dérèglement climatique et ses conséquences[56]. Selon son rapport citant notamment le Soudan du Sud, les pays les plus corrompus sont aussi parmi les plus touchés par les conséquences de la crise climatique[56].
Conséquences sur la liberté de la presse sud-soudanaise
modifierSelon l'ONG Reporters sans frontières, les médias sud-soudanais sont régulièrement la cible d'intimidations et de censure de la part des autorités qui leur imposent leur agenda[57]. Ce secteur est contraint par d'importantes barrières à l'entrée comme les taxes et le coût d'enregistrement d'un organe de presse auprès des autorités, ce qui maintient une concentration par un petit nombre d'acteurs inféodés au gouvernement[57]. Dès lors, il est rare que des informations proviennent de sources indépendantes, particulièrement sur des sujets portant sur la corruption et l'insécurité[58]. En 2016, le principal quotidien anglophone du pays, Nation Mirror, est fermé par les autorités après qu'il a consacré sa première page au rapport du média américain The Sentry accusant les élites politiques sud-soudanaises de s'enrichir en bénéficiant de la guerre civile[59].
Les journalistes locaux ou étrangers qui tentent de délivrer une information libre s'exposent à des représailles comme l'assassinat, la torture ou la détention arbitraire[57]. Entre 2014 et 2025, au moins 9 journalistes sont tués au Soudan du Sud[57]. En juin 2026, selon l'ONG Amnesty International, un lanceur d'alerte sud-soudanais qui enquêtait sur la corruption est enlevé au Kenya par des hommes armés et masqués[60]. Il est libéré deux mois plus tard, selon sa famille[61].
L'intolérance du gouvernement du Soudan du Sud pour les critiques, et la répression par celui-ci des médias indépendants rendent peu crédibles ses affirmations quant au fait qu'il est responsable devant la population, et détériorent sa légitimité[58]. En outre, le manque de médias indépendants empêche ses citoyens d'avoir des moyens de s'informer, mais aussi de s'exprimer[58]. En 2013, un rapport du Centre d'études stratégiques de l'Afrique énonce que la majorité de la population sud-soudanaise vit dans des régions rurales et connaît très peu ses institutions, ses responsables politiques, et leur utilisation des ressources publiques[26]. Cette opacité bénéficie à la corruption et détériore la cohésion nationale qui nécessite de pouvoir dialoguer entre citoyens issus de territoires et groupes ethniques différents[26].
Conséquences géopolitiques
modifierLe détournement massif des ressources financières du Soudan du Sud, et l'affaiblissement économique et social qui en résulte fragilisent l'influence de Djouba sur la scène internationale[62]. D'une part, le sous-investissement chronique dans des secteurs essentiels pour sa population ainsi que dans ses pouvoirs régaliens le rend dépendant de financeurs étrangers, dont les principaux sont les Émirats arabes unis[62]. À cela s'ajoute sa dépendance économique envers son voisin soudanais, conséquence de la prédominance écrasante du secteur pétrolier dans son économie[62]. D'autre part, à cause du manque de légitimité du gouvernement sud-soudanais auprès de sa population, des parts importantes de son territoire échappent à son autorité, les exposant à une colonisation étrangère[62].
À partir de 2023, la guerre civile soudanaise est un révélateur et un amplificateur de ces faiblesses[62]. Bien qu'étant lui-même sorti d'une guerre civile quelques années plus tôt, le Soudan du Sud se retrouve malgré lui entraîné dans ce nouveau conflit[62]. Car les Émirats arabes unis, très engagés aux côtés des Forces de soutien rapide, décident d'utiliser plusieurs pays frontaliers du Soudan, dont le Soudan du Sud, comme bases arrières pour leurs alliés soudanais[62]. Son gouvernement, incapable de contrôler son territoire et de s'opposer à son principal bailleur étranger, est contraint de laisser transiter armes et carburant (produit à partir de son propre pétrole) pour approvisionner des combattants étrangers n'ayant aucun agenda commun avec lui[62]. À partir de 2025, Djouba devient même un refuge pour leurs blessés qui sont soignés dans ses cliniques, pendant que la population sud-soudanaise souffre d'un manque d'accès aux soins[62].
Surtout, la partition progressive du Soudan dans cette nouvelle guerre civile à peine une décennie après la sécession du Soudan du Sud est un risque inouï pour l'économie sud-soudanaise[62]. Car les oléoducs qui traversent le Soudan, indispensables pour exporter son pétrole, passeraient par les territoires de deux gouvernements ennemis, avec qui leur homologue sud-soudanais devrait s'entendre[62].

En fin d'année 2025, le terminal pétrolier d'Heglig, proche de la frontière entre les deux Soudan, passe sous contrôle du général Dogolo, tandis que la ville de Port Soudan, extrémité maritime de ces oléoducs, reste contrôlée par son ennemi, le général Al-Buhran[62]. En novembre, sous la pression de ce dernier, Salva Kiir limoge son vice-président Benjamin Bol Mel, pourtant favori à sa succession, en raison notamment de sa proximité avec le gouvernement émirati[62]. Le chercheur Jan Pospisil résume ainsi la situation : « Le conflit au Soudan dicte une bonne partie des orientations politiques de Djouba. »[62].
Ailleurs dans le monde, le Soudan du Sud compte une trentaine d'ambassades, mais ses diplomates subissent, comme ses autres fonctionnaires, d'importantes privations financières à cause des multiples détournements dans le budget de leur ministère[52]. Ses ambassades à Nairobi et à Washington ont même été contraintes de fermer temporairement en 2025 à cause de plusieurs loyers impayés, alors que les États-Unis et le Kenya sont des partenaires clés de Djouba[52]. D'autres auraient fermé définitivement, faute de moyens financiers suffisants[52].
Enquêtes et initiatives de lutte contre la corruption
modifierInitiatives locales
modifierEn juin 2013, Salva Kiir suspend le ministre des Finances Kosti Manibe et le ministre du cabinet de la présidence Deng Alor, accusés d'avoir détourné près de 8 millions de dollars[63].
En , le gouvernement du Soudan du Sud désigne un compte ouvert auprès de la First Abu Dhabi Bank, aux Émirats arabes unis, comme son compte principal pour les recettes pétrolières afin de les centraliser et d'améliorer leur traçabilité[38]. Mais cela change peu de choses dans les faits, puisque l'argent du pétrole est majoritairement détourné avant d'atteindre les caisses du gouvernement[38].
En novembre 2025, Salva Kiir limoge le vice-président Benjamin Bol Mel, le gouverneur de la banque centrale, et le chef de l'autorité fiscal, accusés de complicité dans le détournement de plus de 700 millions[64]. Aucun audit officiel n'est toutefois annoncé, mais cette série de limogeages suggère que Salva Kiir, face à l'ampleur du scandale et sous pression internationale, n'a plus d'autre choix que de sacrifier les piliers de ce système[64].
Selon un rapport de l'ONU publié la même année, cette inaction relève d'une « stratégie délibérée de prédation et de mauvaise gestion systématique de la gouvernance, conçue pour enrichir une élite restreinte et consolider le pouvoir par le pillage des ressources du pays »[12].
Initiatives internationales
modifierBenjamin Bol Mel, accusé par plusieurs analystes internationaux de corruption et détournement de fonds publics, est sanctionné par le Trésor américain en 2017[65].
En 2019, deux autres hommes d'affaires sud-soudanais, Ashraf Seed Ahmed al-Cardinal et Kur Ajing Ater, accusés de corruption et de fraudes, sont placés sur la liste noire du Trésor américain[66].
En 2022, la Banque mondiale lance un projet de réforme institutionnelle au Soudan du Sud avec une subvention de 34 millions de dollars, organisé autour de quatre grands axes[67] :
- Préparer de meilleurs budgets : améliorer les méthodes utilisées par le ministère des Finances pour préparer le budget national et faire en sorte qu'il soit préparé et soumis dans les délais[67].
- Mieux exécuter le budget : rendre les dépenses publiques plus prévisibles, notamment le paiement des salaires des fonctionnaires et les transferts aux États fédérés[67].
- Améliorer les marchés publics : renforcer les procédures de procurement, autrement dit la façon dont l'État achète des biens et services, avec davantage de transparence[67].
- Renforcer les institutions et les compétences : former les fonctionnaires, améliorer les institutions chargées du contrôle des finances publiques et accompagner les réformes[67].
Notes et références
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Voir aussi
modifierSources et bibliographie
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: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
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- Jacob B. Chol, « The Reality of Petroleum Ressource Curse in South Sudan : Can this be avoided ? », The African Review, , p. 34 (lire en ligne)
- Paul Nantulya, « Les transitions démocratiques tourmentées des mouvements de libération africains », Centre d'études stratégiques de l'Afrique, , p. 4 (lire en ligne)
- Marco Simoncelli et Buster Emil Kirchner, « Dans le nord du Soudan du Sud, l’eau empoisonne les habitants », Afrique XXI, (lire en ligne)
Presse et vulgarisation
modifier- Olivier de Souza, « Mafia d’Etat, armes, corruption… le Soudan du Sud se noie dans son pétrole », Agence Ecofin, (lire en ligne)
- Clémence Pinaud, « Un processus d’accaparement des terres et de remplacement démographique est en cours au Soudan du Sud », Le Monde, , p. 2 (lire en ligne)
- Marion Douet, « Les poursuites contre Riek Machar, un pas de plus vers la déstabilisation du Soudan du Sud », Le Monde, , p. 1 (lire en ligne)
- Hortense Tiemo, « Au Soudan du Sud, l’ONU dénonce le « pillage de la nation » par les élites au pouvoir », Le Monde, (lire en ligne)
- Idriss K.Sow, « Soudan du Sud : les inondations révèlent le naufrage d'un État pillé », Afrik, (lire en ligne, consulté le )
- Idriss K.Sow, « Soudan du Sud : quand la corruption pétrolière affame un peuple », Afrik.com, (lire en ligne)
- « Au Soudan du Sud, le président, Salva Kiir, limoge le vice-président, Benjamin Bol Mel », Le Monde, , p. 1 (lire en ligne)
- Noé Hochet-Bodin, « Le Soudan du Sud, tiraillé entre les deux rivaux du conflit soudanais », Le Monde, (lire en ligne)
- « Soudan du Sud • Faute de moyens, la diplomatie de Salva Kiir contrainte de réduire la voilure », Africa Intelligence, (lire en ligne)
- Augustine Passilly, « Après douze mois sans salaire, les fonctionnaires du Soudan du Sud tentés par la corruption ou l’exil », La Croix, (lire en ligne)
- Idriss K.Sow, « Soudan du Sud : le pétrole détourné avant les caisses, le budget pillé avant les ministères », Afrik, (lire en ligne)
- « Soudan du Sud • Les nuages s'amoncellent au-dessus de la tenue des élections », Africa Intelligence, (lire en ligne)
Sites web
modifier- Fiche du Soudan du Sud sur le site de Transparency International
- Fiche du Soudan du Sud sur le site de Reporters sans frontières
- Fiche du Soudan du Sud sur le site de la Direction générale du Trésor
- Communiqué sur le Soudan du Sud sur le site d'Amnesty international