Déclaration de Northwood
La déclaration de Northwood (en anglais : Northwood Declaration), en forme longue la Déclaration de la République française et du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord sur la politique et la coopération nucléaire (en anglais : Statement by the United Kingdom and the French Republic on Nuclear Policy and Cooperation), est un accord bilatéral signé entre le Royaume-Uni et la France visant à coordonner leurs stratégies de dissuasion nucléaire respectives[1]. Cette déclaration commune a été signée le à l'issue d'un sommet bilatéral de trois jours, par le Premier ministre britannique, Keir Starmer, et le président de la République française, Emmanuel Macron, à l'occasion de la visite d'État de ce dernier, sur la base militaire britannique de Northwood[2],[3],[4],[5].
Northwood Declaration
| Type de traité | accord bilatéral |
|---|---|
| Autre nom |
Déclaration commune nucléaire franco-britannique UK-France joint nuclear statement |
| Signature | 10 juillet 2025 |
| Lieu de signature |
Northwood Headquarters, Hertfordshire, |
| Signataires |
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| Parties |
|
| Langues | anglais et français |
Contexte
modifierD'abord limitée durant la guerre froide, en raison de différences importantes de doctrine et d'alliances depuis la crise de Suez, la coopération en matière nucléaire entre Français et Britanniques connaît un développement constant depuis les années 1990, notamment après l'annulation d'un essai nucléaire dans le Nevada par les États-Unis. Cette évolution suit le renforcement des relations en matière de défense entre les deux pays : ils signent une déclaration commune le à Chequers sur la dissuasion nucléaire et conviennent en 2010 d'un Traité relatif à des installations radiographiques et hydrodynamiques communes (dit TEUTATES)[6]. Ce dernier programme n'est que peu affecté par le Brexit à rebours des autres domaines de la coopération bilatérale en matière de défense lancés avec les accords de Lancasters House de 2010[7].
Le 37e sommet bilatéral franco-britannique, qui se tient au Royaume-Uni du 8 au , voit une redynamisation générale des relations, avec divers annonces et le lancement de l'« agenda Lancaster 2.0 » qui se déploie dans le domaine des munitions, de la défense aérienne et antimissile conventionnelle et la coopération de l'industrie de défense – « industrial entente » (« entente industrielle ») – et également dans celui du nucléaire avec la Déclaration de Northwood, du [6].
Contenu de la Déclaration
modifierLa Déclaration est un court texte de cinq paragraphes, annoncé le et publié le lendemain par voie de communiqué de presse par le Gouvernement britannique[8].
La Déclaration rappelle avec vigueur ce qui avait déjà été énoncé dans la Déclaration de Chequers du , à savoir que la France et le Royaume-uni « n’imaginent pas de situation dans laquelle les intérêts vitaux de [l'un des deux] pourraient être menacés sans que les intérêts vitaux de l’autre le soient aussi »[9]. La Déclaration ajoute « qu’il n’existe aucune menace extrême sur l’Europe qui ne susciterait une réponse des deux pays »[10],[11].
L'apport principal de la Déclaration est l'affirmation, pour la première fois, que les moyens de dissuasion respectifs des deux pays sont indépendants mais peuvent être coordonnés et contribuer significativement à la sécurité générale de l'OTAN, et à la paix et à la stabilité de la zone euro-atlantique[12],[8].
La Déclaration annonce la création d'un « groupe de pilotage nucléaire franco-britannique » (en anglais : UK-France Nuclear Steering Group), co-présidé par la présidence française et le Bureau du Cabinet britannique. Il a pour mission de « coordonner la coopération croissante dans les domaines de la politique, des capacités et des opérations »[13],[14],[8].
Analyse
modifierLa Déclaration est largement décrite comme historique et inédite, marquant un nouveau jalon dans les relations franco-britanniques, tout comme dans les relations entre puissances dotées[14],[15],[16]. Sir Keir Starmer, signataire de la Déclaration pour la partie britannique, l'a qualifiée de « truly historic » (« vraiment historique ») lors du sommet[17].
La Déclaration mentionne pour la première fois la dimension européenne partagée des dissuasions britanniques et françaises, ce qui n'était pas le cas des accords précédents tels que la Déclaration de Chequers de 1995 ou les Accords de Lancaster House de 2010[9]. Le document envisage un scénario de « menace extrême » contre le continent, non seulement les deux pays, sans préciser la nature de la réponse qu'il entrainerait. Cependant, affirmant que les « armes nucléaires ont pour but de dissuader les menaces les plus extrêmes », il ouvre la voie à une anticipation d'hypothèses impliquant les deux arsenaux ensemble, y-compris à un emploi commun[17]. L'expression « menace existentielle » est absente du texte, mais il est fait référence à une « menace extrême », entretenant ainsi délibérément une certaine ambiguïté, tout en préservant un seuil d'emploi élevé, afin de préserver la crédibilité de la posture des deux États[15]. Il pourrait s'agir d'une nouvelle catégorie partagée entre la France et le Royaume-Uni, s'ajoutant aux « intérêts vitaux » respectifs des deux États, visant ainsi à dissuader d'une agression à grande échelle contre l'Europe[6],[18].
La coordination instaurée par la Déclaration de Northwood n'implique pas une renonciation de la maîtrise exclusive de la décision d'emploi de chaque pays sur sa dissuasion respective, mais elle permet un rapprochement des moyens affectés à ces dernières. Ainsi, la coopération pourrait en pratique se porter sur la composante maritime de la dissuasion – que les deux pays entretiennent de manière permanente –, avec des échanges de renseignements, des patrouilles conjointes de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, la coordination des escales, voire l'échange de moyens conventionnels d'escorte de ces sous-marins ou encore la surveillance des forces de lutte anti-sous-marine d'autres pays[19],[6]. Londres pourrait également contribuer à la composante aérienne de la dissuasion française (une telle composante n'existe plus au Royaume-Uni), par exemple en prenant part à l'exercice Poker de l'armée de l'air et de l'espace[17]. En , des observateurs britanniques assistent pour la première fois à cet exercice[6],[20].
La Déclaration signale également aux États-Unis, qui opèrent un parapluie nucléaire en Europe dans le cadre de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord depuis la guerre froide, la volonté des européens de consentir des efforts plus importants dans leur propre défense, dans le cadre du « burden sharing » (« partage du fardeau »)[17],[21].
Enfin la Déclaration de Northwood s'inscrit dans le contexte d'une montée en puissance du tandem franco-britannique pour la défense du continent européen face à l'animosité russe, exacerbée depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, dans la continuité de la coalition des volontaires pour l'Ukraine[17]. Le document symbolise également la conviction depuis longtemps partagée par la France et le Royaume-Uni que l'existence de plusieurs stratégies indépendantes mais coordonnées de dissuasion nucléaire en Europe complexifie grandement les calculs de la Russie. À cet égard, le vice-ministre des affaires étrangères de cette dernière, Sergueï Riabkov, a déclaré à propos de la Déclaration de Northwood : « Maintenant que ce type d'interaction est en train d'être formalisé et placé sur une base stable et solide, nous devons le prendre en compte non seulement politiquement mais également dans notre planification militaire. »[15].
Il est à préciser qu'un organe franco-britannique, la Commission nucléaire commune (en anglais : Joint Nuclear Commission) existe déjà depuis 1992. Elle se réunissait régulièrement au niveau politique afin d'échanger sur les politiques et les doctrines dans des domaines d'intérêts partagés. Les travaux de cette Commission avaient aboutis à la Déclaration de Chequers de 1995, le prédécesseur de la Déclaration de Northwood[21]. La compétence du nouveau Groupe de pilotage semble plus large, et emprunte d'une dimension davantage technique et opérationnelle[17],[15]. Ce Groupe a tenu une première réunion le [6],[20].
Références
modifier- ↑ « Dissuasion nucléaire : Paris et Londres renforcent leur alliance stratégique », sur France 24, (consulté le )
- ↑ (pt-BR) « França e Reino Unido assinam pacto nuclear inédito para defesa da Europa », sur Jornal O Sul, (consulté le )
- ↑ (pt) « França e Reino Unido chegam a acordo para coordenar uso de armas nucleares em caso de ataque », Executive Digest, (consulté le )
- ↑ (en) Elizabeth Pineau, « France, Britain unveil nuclear weapons cooperation to counter threat to Europe », Reuters, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ « Dissuasion nucléaire: Paris et Londres prêts à agir ensemble pour protéger l'Europe », sur www.rfi.fr, Radio France internationale, (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 (en) Astrid Chevreuil et Jonathan Burchell, « Northwood Declaration: The Future of European Deterrence? », www.csis.org, Center for strategic and international studies, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Nathalie Guibert, « Le nucléaire, cheville de la relation de défense franco-britannique », Le Monde, (lire en ligne [archive du ], consulté le )
- 1 2 3 Élise Vincent, « La France et le Royaume-Uni resserrent la « coordination » de leurs forces nucléaires face à la menace russe », Le Monde, (lire en ligne)
- 1 2 Marion Van Renterghem, « Nucléaire : cette nouvelle Europe inventée par Emmanuel Macron et Keir Starmer », sur L'Express, (consulté le )
- ↑ « La France et le Royaume-Uni prêts à « coordonner » leurs dissuasions nucléaires pour protéger l’Europe », Le Monde, (lire en ligne)
- ↑ Jean-Dominique Merchet, « Paris et Londres vont « coordonner » leurs forces nucléaires face à la Russie », sur l'Opinion, (consulté le )
- ↑ Nicolas Madelaine, « Dissuasion nucléaire, forces communes : la France et le Royaume-Uni renforcent leur coopération », Les Échos, (lire en ligne)
- ↑ Morgane Berthommier, « La France et le Royaume-Uni s’engagent dans une coopération nucléaire inédite », Le Marin, (lire en ligne)
- 1 2 Henri Vernet, « « C’est un accord historique » : au Royaume-Uni, Emmanuel Macron et Keir Starmer font nucléaire commun », sur leparisien.fr, Le Parisien, (consulté le )
- 1 2 3 4 (en) Timothée Albessard, « [Research Report] The Franco-British Northwood Declaration: a new model of nuclear partnership and deterrence? », sur www.jiia.or.jp, Japan Institute of International Affairs, (consulté le )
- ↑ « Nucléaire, missiles : Londres et Paris veulent « coordonner » leur dissuasion nucléaire et protéger l’Europe », sur SudOuest.fr, (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 (en) Léonie Allard, « Reading between the lines of the new France-UK nuclear entente », sur Atlantic Council, (consulté le )
- ↑ Maitre et Marcuz 2025, p. 12.
- ↑ (en) Héloïse Fayet, « How should Britain and France cooperate to realise the Northwood Declaration? | Ifri », sur www.ifri.org, Institut français des relations internationales, (consulté le )
- 1 2 Philippe Chapleau, « Les Britanniques conviés à la table de Poker », sur Lignes de défense, (consulté le )
- 1 2 (en) « The Northwood Declaration: UK–France nuclear cooperation and a new European strategic backstop », Strategic comments, International Institute for Strategic Studies, vol. 31, , article no 20 (ISSN 1356-7888, lire en ligne)
Voir également
modifierBibliographie
modifier- (en) Paola Kylberg, Words of Deterrence: The Northwood Declaration and European Nuclear Deterrence : A thesis about the Northwood Declaration as a strategic narrative and as a springboard towards European nuclear deterrence, Försvarshögskolan [École supérieure de la Défense nationale de Suède],
- (en) Emmanuelle Maitre et Étienne Marcuz, « The European dimension of deterrence: prospects for cooperation », Recherches & Documents, no 15, (ISSN 1966-5156, lire en ligne)
- Elie Perot, « Européaniser la dissuasion nucléaire française ? », Politique étrangère, vol. Hiver, no 4, , p. 171–181 (ISSN 0032-342X, DOI 10.3917/pe.254.0171, lire en ligne, consulté le )