East Side Story
La théorie de l'East Side Story est un modèle de spéciation allopatrique par vicariance, construit à partir de la consilience des données (fossiles, biogéographie, paléoclimatologie et géologie), expliquant l’apparition de la lignée humaine en Afrique de l'Est par une divergence climatique liée à la formation du grand rift est-africain.

Proposée initialement par l’éthologue néerlandais Adriaan Kortlandt (nl)[1], cette hypothèse de la savane orientale a été popularisée en 1983 sous le nom d’East Side Story par le paléoanthropologue français Yves Coppens[2],[3].
Description
modifierLa formation du rift est-africain, à partir de quelque 30 millions d'années (Ma) (Oligocène), à un rythme géologique très lent, aurait fini par produire une divergence climatique et environnementale entre la région située à l'ouest, humide et boisée, et la région située à l'est, plus sèche et occupée par la savane. À partir d'une souche commune remontant à environ 7 Ma, deux populations d'Hominini auraient été isolées et deux lignées évolutives auraient émergé.
À l'Ouest, région restée humide et couverte de forêts tropicales, se serait développée la lignée des Panina, regroupant les ancêtres des chimpanzés et des bonobos. Les caractéristiques environnementales auraient contribué à maintenir un mode de déplacement quadrupède au sol et arboricole.
À l'Est (territoires actuels de la Tanzanie, du Kenya, de l’Éthiopie), à l'abri des précipitations bloquées par la barrière du rift, un climat plus sec se serait mis en place, accompagné de la formation d'une végétation beaucoup moins dense, faite de savanes faiblement arborées. En réponse à ce nouvel environnement, plusieurs branches de la lignée des Hominina se seraient développées, notamment les Australopithèques, les Paranthropes et le genre Homo. Climat et végétation auraient favorisé, chez ces ancêtres et collatéraux, les déplacements au sol et la bipédie, permettant l'amélioration de la perception visuelle des prédateurs ou du gibier. La bipédie favorisant la libération des membres antérieurs, ceux-ci seraient devenus disponibles pour utiliser progressivement des outils.
Remise en cause du modèle
modifierTchad
modifierCe modèle a été remis en cause par les découvertes au Tchad, par l’équipe de Michel Brunet, d'Australopithecus bahrelghazali (Abel) en 1995 et de Sahelanthropus tchadensis (Toumaï) en 2001, soit 2 500 km à l'ouest du rift est-africain[4],[5].
Michel Brunet a suggéré que l'Histoire évolutive de la lignée humaine serait une Pan African Story, à l'encontre de la théorie de l'East Side Story.
Yves Coppens a reconnu dès 2003 que son hypothèse ne correspondait plus aux données actuelles[6]. Pascal Picq a précisé : « En science, aucun modèle ne prétend dire la vérité ; au mieux donne-t-il l'explication la plus cohérente et heuristique de l'état des connaissances disponibles, s'employant à servir de référence pour engager de nouvelles recherches, soit pour consolider, soit pour tester encore[7] ».
Toujours arboricoles ?
modifierCe modèle a également été contesté par la mise en évidence d’une locomotion encore largement arboricole chez les Australopithèques. De plus, la découverte d’Ardipithecus ramidus en 1994 en Éthiopie et d’Orrorin tugenensis en 2000 au Kenya suggèrent que la bipédie est née dans des environnements boisés au sein de paysages mosaïques[8]. Cette diversité « rappelle une règle trop souvent oubliée dans l'évolution des lignées : les grandes adaptations ne sont pas apparues en une seule fois et, chez des lignées proches, se font en mosaïque », avec des cas d'homoplasie (convergence évolutive, évolution parallèle)[9].
Perte du pelage
modifierPour Emmanuelle Bessot, auteure du roman Celui-qui-Doute (2017)[10], la bipédie serait apparue dans l'ouest africain sous couvert forestier, mais serait le résultat d'une modification anatomique précise : une perte du pelage affectant un clan d'Hominini dans une zone circonscrite. Selon cette théorie, l'histoire de la lignée humaine aurait commencé en Afrique occidentale, il y a environ huit millions d'années, lorsqu'un Hominini aurait perdu son pelage.
C'est en effet grâce à la fourrure de sa mère que le nouveau-né chimpanzé s’accroche autour de son ventre ; sans cela, rien ne le retient et une chute en hauteur lui serait fatale. La guenon devenue glabre aurait donc été contrainte de descendre à terre. Mais au sol, le petit ne tient pas davantage et pour le garder contre elle, elle aurait dû le soutenir, ce qui aurait nécessité de mobiliser au moins l'une de ses mains. Or dans cette position, il est plus facile de se déplacer sur deux jambes que sur trois, ce qui l'aurait obligée à se redresser et à marcher.
Le brassage avec les clans velus voisins a pu se faire aussi longtemps que tous conservaient le même patrimoine génétique, notamment en raison de l'évitement de l'inceste pratiqué au sein de ces populations[11]. L'ancêtre glabre aurait ainsi essaimé dans les groupes avoisinant son territoire tout un patchwork de caractères plus ou moins évolués et une grande population aurait prospéré dans un premier temps dans l'ouest africain, dissimulée sous le couvert forestier, puis à l'est, en milieu plus ouvert.
Cette population aurait acquis des caractères anatomiques d’autant plus composites qu’ils n'auraient pas été seulement le résultat de leur héritage génétique, mais également celui de leur adaptation à leur environnement et/ou à leur alimentation. Les mutations se seraient poursuivies jusqu’à ce qu’une mutation génétique sépare finalement les sous-espèces en espèces distinctes (Panina à l'Ouest, Hominina à l'Est).
L'évolution des espèces est buissonnante, dans le sens où elle ne suit pas une ligne droite, mais forme plutôt une succession de branches qui se séparent et parfois s'hybrident[12].
Notes et références
modifier- ↑ Adriaan Kortlandt (1972), New perspectives on ape and human evolution, Amsterdam, Stichting voor Psychobiologie
- ↑ Yves Coppens (1983), Le singe, l'Afrique et l'Homme, Paris, Fayard, 148 p.
- ↑ Yves Coppens (1994), « East Side Story, the origin of Humankind », Scientific American, vol. 270, no 5, p. 88-95
- ↑ Michel Brunet (1997), « Origine des hominidés : East Side Story… West Side Story… », Géobios, M.S. no 20, p. 79-83.
- ↑ Michel Brunet, Franck Guy, David Pilbeam, Hassane T. Mackaye, Andossa Likius, et al. (2002), « A new hominid from the Upper Miocene of Chad, Central Africa », Nature, vol.418, 11 juillet 2002, p.145-151
- ↑ Yves Coppens (2003), « L'East Side Story n'existe plus », La Recherche, n° 361
- ↑ Pascal Picq, Premiers hommes, Flammarion, , p. 23
- ↑ Michel Brunet, Jean-Jacques Jaeger, « De l’origine des anthropoïdes à l’émergence de la famille humaine », Comptes Rendus Palevol, vol. 16, no 2, mars–avril 2017, p. 189-195 (DOI 10.1016/j.crpv.2016.04.007)
- ↑ Pascal Picq, Premiers hommes, Flammarion, , p. 87
- ↑ Emmanuelle Bessot, Celui-qui-Doute, éditions Yovana,
- ↑ Jane Goodall, The Chimpanzees of Gombe: Patterns of Behavior=Harvard University Press,
- ↑ Pascal Picq, Au commencement était l'homme, De Toumaï à Cro-Magnon, Odile Jacob,
Voir aussi
modifierArticles connexes
modifierLiens externes
modifier- Théorie de l'East Side Story, sur hominides.com